Les heures perdues http://www.lesheuresperdues.fr site de critique culturelle Sun, 10 May 2020 15:20:36 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.19 De l’Ardeur, Justine Augier http://www.lesheuresperdues.fr/de-l-ardeur-justine-augier/ http://www.lesheuresperdues.fr/de-l-ardeur-justine-augier/#respond Thu, 07 May 2020 20:26:10 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3181

De l’ardeur, récit à la fois très documenté et très personnel de Justine Augier retrace le destin tragique de Razan Zaitouneh, avocate syrienne et militante des droits de l’homme enlevée en 2013. Portrait d’une femme résistante au coeur de la Syrie en guerre. Dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013, à Douma dans […]

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De l’ardeur, récit à la fois très documenté et très personnel de Justine Augier retrace le destin tragique de Razan Zaitouneh, avocate syrienne et militante des droits de l’homme enlevée en 2013. Portrait d’une femme résistante au coeur de la Syrie en guerre.

Dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013, à Douma dans la banlieue de Damas, Razan Zaitouneh, 36 ans, est enlevée ainsi que son mari et deux compagnons de lutte. On est sans nouvelles d’eux à ce jour. L’enlèvement est attribué à un groupe salafiste, agissant selon certains sur ordre de Bachar-al-Assad. Justine Augier enquête, lit tout ce qui la concerne, les nombreux articles qu’elle a publiés, interroge ceux qui l’ont connue, en particulier sa soeur ainée, et tente de reconstituer l’itinéraire de cette femme qui la fascine.

Avocate diplômée en 2000, Razan se spécialise dans les droits de l’homme; elle commence par assurer (gratuitement) la défense des islamistes arrêtés et détenus par le régime syrien. (Ironie du sort ce seront des islamistes qui l’enlèveront quelques années plus tard.) Bachar-al-Assad succède alors à son père, le pays croit à des réformes possibles, des prisonniers sont libérés. C’est le Printemps de Damas, brève période d’ouverture pour le peuple syrien, qui ne dure que huit mois. Les espoirs sont vite réprimés, le régime s’en prend aux activistes. Razan est de toutes les manifestations en faveur de la démocratie; elle crée avec d’autres l’Association syrienne des droits de l’homme; elle écrit aussi de nombreux articles publiés à l’étranger. En 2011, les forces gouvernementales tirent sur la foule et c’est le début du cycle infernal et sanglant de la révolution et de la répression. Razan Zaitouneh fonde alors le Centre de documentation des violations en Syrie où elle recense inlassablement les exactions du régime, le fonctionnement carcéral, l’emploi systématique de la torture : « Je documente la mort » écrit-elle. Elle reçoit le prix Sakharov et le prix Anna Politkovskaïa. Le soulèvement est écrasé sous les bombes et les armes chimiques; les villes insurgées tombent les unes après les autres, Deraa, Homs, Daraya. L’étau se resserre : Razan est convoquée plusieurs fois par la police, menacée, n’a plus le droit de quitter le pays sans autorisation. Elle vit dans la clandestinité, traquée, cachée dans des appartements qui lui sont prêtés. En avril 2013, elle quitte Damas pour Douma où elle est enlevée sept mois plus tard.

Personnage fascinant que cette femme à l’apparence frêle dotée d’une volonté de fer, sainte laïque, pasionaria, martyre de la révolution. « Adepte d’une sobriété radicale », elle ne possède  presque rien, toutes ses affaires (un ordinateur, quelques jeans et tee-shirts, son foulard préféré) tiennent dans deux sacs qu’elle emporte quand elle change d’abri. Elle est maigre, de plus en plus maigre, elle dort peu, se nourrit de Nescafé et de cigarettes, consumée par son travail, sa mission. Incandescente, intransigeante. A ceux qui la supplient de se reposer, elle répond : « La fatigue n’est pas une option ». A ceux qui veulent la convaincre de quitter la Syrie, elle rétorque : « Je me suis préparée psychologiquement à être arrêtée, à n’importe quel moment. Je n’ai pas peur. » Son style est sec comme sa vie, une épure, elle écrit « sur une corde raide ». On sait aussi qu’elle regardait Dr House et jouait à des jeux videos, qu’elle suivait des cours de danse, qu’elle lisait Virginia Woolf et Simone de Beauvoir : elle avait commencé le tome II des Mandarins au moment de son enlèvement.

Intitulé « récit », le livre tient de la biographie et de l’essai. L’auteure met en parallèle le destin de Razan Zaitouneh avec celui de Michel Seurat, chercheur enlevé au Liban par le Hezbollah en 1985 et mort en détention; elle cite les écrits de ce dernier ainsi que ceux de son épouse[1]. A travers Razan, Justine Augier parle aussi d’elle-même et de sa propre expérience, de ses espoirs et de ses désillusions : travaillant pour une ONG en Afghanistan dans les années 2000, elle a été confrontée comme son héroïne à l’impuissance des organisations internationales face aux violations des droits de l’homme. Habitée par un sentiment de culpabilité, elle s’interroge sur son engagement et définit sa responsabilité d’écrivain comme : « (un) regard posé sur les ramifications, regard curieux, enthousiaste, avide de recherche, animé par le besoin de comprendre ».

Narratrice efficace et sensible, Justine Augier écrit au plus près de son sujet. Proche de cette femme qu’elle aurait aimé connaître, elle sait la rendre vivante, vibrante et présente.

De l’ardeur, Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne, Justine Augier, Actes Sud, Babel, 2017, 318 pages.

[1] Michel Seurat, Syrie. «   L’Etat de barbarie », in Syrie, PUF, 2012 et Marie Seurat, Les Corbeaux d’Alep, Folio Gallimard, 1989.

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Une Bête au paradis, Cécile Coulon http://www.lesheuresperdues.fr/une-bete-au-paradis-cecile-coulon/ http://www.lesheuresperdues.fr/une-bete-au-paradis-cecile-coulon/#respond Thu, 07 May 2020 19:47:52 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3172

Prix Littéraire Le Monde 2019, Une Bête au Paradis est à la fois un beau roman et une effroyable tragédie. Une histoire de passions, d’abandons et de vengeances. Le Paradis est un vaste domaine, une ferme, avec sa cour et sa basse-cour, sa fosse à cochons, et plus loin les Bas-Champs, et le Sombre-Etang. Là, […]

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Prix Littéraire Le Monde 2019, Une Bête au Paradis est à la fois un beau roman et une effroyable tragédie. Une histoire de passions, d’abandons et de vengeances.

Le Paradis est un vaste domaine, une ferme, avec sa cour et sa basse-cour, sa fosse à cochons, et plus loin les Bas-Champs, et le Sombre-Etang. Là, Emilienne élève seule ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, orphelins suite à un tragique accident de voiture. Elle s’occupe de son exploitation avec l’aide de Louis, un autre fracassé de la vie qu’elle a recueilli au Paradis. La vieille femme semble tirer sa force vitale de cette terre, loin d’elle les ans la rattrapent. Emilienne, c’est la terre, la Terre-Mère, la terre qui nourrit, qui abrite, qui protège. « Elle traversait l’existence, dévolue au domaine et aux âmes qui l’abritaient. Tout commençait par elle, tout finissait par elle. » Blanche marche sur ses pas, petite « guerrière de cinq ans » bien décidée à survivre. Gabriel, lui, est « un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents ». Il se tient dans l’ombre de ces deux femmes qui le portent à bout de bras, et trouve parfois en Louis, avec qui il partage sa chambre, un semblant de complicité.

Blanche lutte, avance, grandit. Elève brillante, alors même qu’elle passe tout son temps libre à travailler à la ferme, elle ne cherche pas d’autre avenir que celui qui s’offre à elle. Un jour, son voisin de table, Alexandre, lui propose un marché : contre son aide en mathématiques, il fera la publicité de la ferme. Elle accepte, se laisse peu à peu apprivoiser et finalement tombe amoureuse. Comment résister à Alexandre, à son sourire enjôleur, à son assurance joyeuse ? Sous les yeux jaloux de Louis, Blanche cède tout entière à sa passion pour Alexandre. « En descendant à la fosse, Emilienne pensa qu’elle ne pouvait pas en vouloir à Louis d’aimer Blanche, et qu’elle ne pouvait pas en vouloir à Blanche d’aimer Alexandre. Il arrive, parfois, que les choses aillent à leur propre vitesse, sans se soucier de ceux qui sont blessés, ou de celles qui le seront bientôt. » Sombre présage au détour d’une phrase, canevas presque racinien. Au lecteur de rester alerte.

Alexandre est un jeune loup, digne héritier des héros balzaciens. Issu de parents modestes, il est bien décidé à s’extirper de la terre de son enfance et à se hisser sur l’échelle sociale. Il se promet d’offrir un jour à ses parents le champ qui se trouve derrière leur maison. Pour cela, il faut gagner la ville, y poursuivre des études. La fin du lycée lui permet de toucher à son but, et, grâce à l’aide de Blanche, ses résultats lui ouvrent les portes tant attendues. Il part donc, et laisse derrière lui une Blanche qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, « une ombre besogneuse, fermée, une ombre de rage et d’abandon ».

Lorsqu’au bout de douze années Alexandre revient, l’espoir et l’amour renaissent pour Blanche au Paradis. Abandonnée et trahie à nouveau, Blanche sombre et n’est plus que douleur : « C’est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux, qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d’accueillir d’autres matelots que ceux du passé, dont le pont s’est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C’est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir. » Bête au Paradis, il ne lui reste que la vengeance.

L’écriture, poétique, sensible, terrienne, s’arrime au Paradis, comme le sont les personnages. Ainsi Emilienne ressemble « à ce que la terre avait fait d’elle : un arbre fort aux branches tordues », Gabriel erre brisé « à travers les plaines de son chagrin ». Le récit est rythmé par de courts chapitres, dont les titres sont autant d’infinitifs : faire mal, protéger, construire, surmonter, grandir, tuer, naître, … Après une longue analepse, les derniers chapitres viennent donner la clef du premier. De « Faire mal » à « Vivre », cette tragédie lie la force de vie du Paradis à celle de ses habitants, ou plutôt de ses habitantes, prêtes à tout pour le préserver.

Une Bête au Paradis, Cécile Coulon, édition L’Iconoclaste, 2019, 352 pages

 

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Dans une coquille de noix, Ian Mac Ewan http://www.lesheuresperdues.fr/coquille-de-noix-ian-mac-ewan/ http://www.lesheuresperdues.fr/coquille-de-noix-ian-mac-ewan/#respond Fri, 01 May 2020 12:56:34 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3167

Confiné dans le ventre de sa mère, un fœtus mène l’enquête. Que complotent sa mère et son amant ? Comment sauver son père du mauvais coup que ces deux-là semblent tramer ? Clin d’œil malicieux à Hamlet, Dans une coque de noix revisite avec humour le roman policier. Dans une coque de noix est un petit roman […]

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Confiné dans le ventre de sa mère, un fœtus mène l’enquête. Que complotent sa mère et son amant ? Comment sauver son père du mauvais coup que ces deux-là semblent tramer ? Clin d’œil malicieux à Hamlet, Dans une coque de noix revisite avec humour le roman policier.

Dans une coque de noix est un petit roman qui regorge de bien des surprises. A commencer par le choix d’un narrateur peu ordinaire, un fœtus : « Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l’intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué ». Espiègle, fin œnologue et féru de programmes en tout genre, celui-ci ne recule devant rien pour parfaire son éducation in vivo : « Au milieu d’une longue nuit calme, il m’arrive de donner un bon coup de pied à ma mère. Elle se réveille, cède à l’insomnie, prend la radio. Un divertissement cruel, certes, mais au matin, nous sommes tous deux mieux informés ». Le narrateur-fœtus offre au lecteur sa perception du monde, lacunaire, drôle, et d’autant plus jouissive que très vite le récit prend des allures de roman policier. Alerté par des bribes de conversations entre sa mère et son amant, le narrateur-fœtus revêt la casquette de détective. Il entend bien mener son enquête et trouver le fin mot de l’histoire. Les informations qu’il glane lui font craindre que les deux comploteurs ne s’en prennent à son cher poète de père, mis à la porte de chez lui par sa mère et allant de maladresse en maladresse pour la reconquérir. Prêt à voler à son secours, sa condition l’embarrasse. Que faire ? D’autant que d’autres révélations vont ébranler ses certitudes…

Dans une coque de noix, Ian McEwan, traduction France Camus-Pichon, Gallimard folio, 240 pages

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La Montagne Magique, Thomas Mann http://www.lesheuresperdues.fr/montagne-magique-thomas-mann/ http://www.lesheuresperdues.fr/montagne-magique-thomas-mann/#respond Sun, 26 Apr 2020 12:36:41 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3160

Lecture idéale pour temps de confinement que La Montagne magique, paru en 1924, le chef-d’œuvre de Thomas Mann, à la fois par sa taille et son sujet. On plonge dans cette somme de mille pages que son auteur mit plus de dix ans à écrire, à la fois roman de formation et réflexion sur le […]

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Lecture idéale pour temps de confinement que La Montagne magique, paru en 1924, le chef-d’œuvre de Thomas Mann, à la fois par sa taille et son sujet. On plonge dans cette somme de mille pages que son auteur mit plus de dix ans à écrire, à la fois roman de formation et réflexion sur le temps. Interminable et fascinant.

Hans Castorp, jeune ingénieur allemand de vingt-quatre ans fraîchement diplômé, va passer trois semaines au Berghof, le sanatorium de Davos, en 1907, pour rendre visite à son cousin Joachim Ziemssen qui y soigne sa tuberculose. Et là, il découvre un autre monde : le « monde d’en haut » qui s’oppose au « pays plat », un monde différent, comme hors du temps. Peu à peu, il se laisse gagner, envoûter par le rythme lent et régulier de cette vie jusqu’à refuser de retourner dans la plaine. Il passe sept ans parmi « ceux d’en haut », sept ans de formation pendant lesquels il fait l’expérience de la maladie, de l’amour, de la mort et du temps suspendu.

Au Berghof, Hans Castorp, « notre insignifiant héros » comme le nomme Thomas Mann, découvre des usages étonnants, un vocabulaire, des objets nouveaux (les confortables et ingénieuses chaises longues, les deux couvertures en poil de chameau et le sac de fourrure…) Comme dans un couvent retranché du monde, la vie s’y écoule avec ses rites quotidiens qui rythment la journée, (les cinq repas copieux, les cures de repos, les prises de température) ses grands messes (les conférences d’initiation à la psychanalyse, les concerts…) et ses grands prêtres (les médecins). Il s’intègre au groupe des malades, galerie de portraits, parfois presque des caricatures, venus de différents pays et milieux, sorte de société en miniature avec ses usages codés, sa hiérarchie – il y a la table des « Russes bien » et celle des « Russes ordinaires », même ici on ne se mélange pas! Parmi eux, quelques figures se distinguent et particulièrement les deux mentors antagonistes qui se disputent son éducation et s’affrontent dans de longues joutes verbales : Settembrini, l’italien beau parleur, franc-maçon humaniste et Naphta, le jésuite fanatique, obscurantiste inquiétant. Et puis, au trois quart du livre, après de longs développements philosophiques, comme si l’auteur voulait réveiller l’attention du lecteur, surgit un nouveau personnage, fascinant, grandiose, charismatique : Mynheer Peeperkorn, un riche commerçant hollandais accompagné de son valet de chambre malais, sorte de dieu païen qui lui donne une dernière leçon de vie. L’autre figure majeure est celle de Claudia Chauchat, la jeune russe dont il tombe instantanément et désespérément amoureux. Fasciné par les pommettes saillantes et les yeux bleu gris de la jeune femme, ces yeux de « loups des steppes » qui lui rappellent ceux de Pribislav Hippe, son camarade de collège.

A l’intérieur du sanatorium, la mort, pourtant fréquente, se fait discrète, presque habituelle et banale ; elle emporte les jeunes filles malades que le médecin appelle ses « petits pinsons poitrinaires ». Seul signe visible « une chambre « abandonnée », une chambre devenue libre, une chambre que l’on désinfecte. » Elle devient présente et prégnante quand le narrateur décrit et accompagne les derniers moments de l’un de ses protagonistes. En vingt-quatre heures, la maladie fait du jeune homme un vieillard : « il franchissait au galop les âges qu’il ne lui était pas accordé d’atteindre dans le temps. » Curieusement, pour Hans Castorp, la prise de conscience de sa finitude passe par la radiographie : lorsqu’il voit l’image de sa main «  (il) vit ce qu’il n’aurait jamais dû s’attendre à voir, mais ce qui, en somme, n’est pas fait pour être vu par l’homme, et ce qu’il n‘avait jamais pensé qu’il fût appelé à voir; il regarda dans sa propre tombe (…) et, pour la première fois de sa vie, il comprit qu’il mourrait. »

Mais surtout, même si la maladie et la mort rôdent à chaque moment, il semble que le but de Thomas Mann ait été d’écrire un roman sur le temps, comme il le dit lui-même : « Peut-on raconter le temps, le temps en lui-même, comme tel et en soi? Non, en vérité, ce serait une folle entreprise. » Moins le temps retrouvé que le temps suspendu, étalé, étiré dans un éternel hiver entrecoupé de quelques brûlantes journées d’été. Dans la routine des journées identiques, les mots « jadis », « hier », « demain » perdent leur sens. Hans Castorp, qui n’a plus ni montre ni calendrier, oublie son âge et la durée de son séjour, il apprend à « détruire le temps ». Rien ne se passe là-haut comme ailleurs : sept minutes peuvent sembler interminables et se déployer en plusieurs pages, sept semaines paraître comme sept jours. La contagion la plus dangereuse est moins celle de la tuberculose que l’attirance insidieuse de cette vie oisive, horizontale, celle qu’entrevoit, épouvanté, l’oncle du héros qui repart par le premier train. Parce qu’à moins de fuir immédiatement, on ne quitte jamais vraiment le Berghof, on ne s’en échappe pas. On en part momentanément et on y revient toujours, pour y vivre ou pour y mourir.

Roman de la lenteur et des long débats philosophiques, l’ouvrage de Thomas Mann peut paraître fastidieux et insupportablement bavard. Ce qui le sauve et qui en fait le sel, c’est la présence insolite du narrateur qui joue avec le lecteur et ses impatiences, se moque de lui-même et de ses personnages. Il les jauge, les devine, les dissèque, tout en gardant avec eux une distance critique et en maintenant, jusqu’à la fin, une zone de mystère. Il donne ainsi l’illusion qu’il ne rapporte pas tout, qu’une vie se continue hors texte, qu’il ne fait que céder à la curiosité du lecteur en lui fournissant des détails. Et il nous retient ainsi attachés à ses pages dans cette douce prison du roman « car nous sommes encore retenus en ce lieu de plaisir pour une période suffisante de temps terrestre. »

La Montagne magique, Thomas Mann, traduit par Maurice Betz, Le Livre de poche, 1991, 992 pages.

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Jetez moi aux chiens, Patrick McGuinness http://www.lesheuresperdues.fr/jetez-moi-aux-chiens-patrick-mcguinness/ http://www.lesheuresperdues.fr/jetez-moi-aux-chiens-patrick-mcguinness/#respond Fri, 10 Apr 2020 21:11:13 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3155

Inspiré d’un réel pugilat médiatique, Jetez moi aux chiens met à nu une société avide de faits divers et de coupables tout trouvés, solidement nourrie par une presse à sensation sans scrupule. Un faux roman policier et une vraie petite pépite littéraire. Jetez moi aux chiens commence comme un polar : après un premier chapitre […]

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Inspiré d’un réel pugilat médiatique, Jetez moi aux chiens met à nu une société avide de faits divers et de coupables tout trouvés, solidement nourrie par une presse à sensation sans scrupule. Un faux roman policier et une vraie petite pépite littéraire.

Jetez moi aux chiens commence comme un polar : après un premier chapitre déroutant, le lecteur est plongé dans une sordide affaire de meurtre, qui n’est pas sans rappeler un véritable fait divers. En décembre 2010, à Bristol en Angleterre, une jeune femme est portée disparue, puis retrouvée morte, étranglée. Noël approche, il faut résoudre l’affaire au plus vite. Un premier suspect est rapidement arrêté, son propriétaire et voisin, Christopher Jefferies. Les journaux s’emparent aussitôt de ce fait divers et condamnent cet ancien professeur sans aucune forme de procès : cet homme cultivé et singulier incarne le coupable idéal. Quelques jours plus tard, l’assassin est arrêté, Christopher Jefferies disculpé. Cette histoire de violence ordinaire est le canevas du nouveau roman de Patrick McGuinness. L’auteur y rend une forme de justice à celui qui a été pour lui un professeur bienveillant et qui a apporté un peu de joie dans sa scolarité au sein d’une école privée élitiste. Dans son roman, M. Wolphram, le suspect, est un double fictif assez transparent de Christopher Jefferies. Du jour au lendemain arrêté puis inculpé, il voit son mode de vie passé au crible. La presse, le rebaptisant opportunément « Le Loup », en fait le coupable idéal. Ainsi, chaque détail devient une preuve irréfutable de sa culpabilité : ses goûts musicaux et cinématographiques, son célibat, le moment de son départ à la retraite (quand l’école devient mixte). « Quand l’innocence est aussi louche, on n’a que faire de la culpabilité » constate amèrement le narrateur-enquêteur.

Néanmoins, Jetez moi aux chiens n’a rien d’une simple transposition fictionnelle de l’affaire qui a touché Christopher Jefferies. Ce qui intéresse Patrick McGuinness ce sont les rouages infernaux de la presse à scandale. L’auteur s’attaque avec mordant et ironie aux tabloïds et aux réseaux sociaux dont il souligne la bêtise dans des phrases lapidaires et jubilatoires : «Le monstre idéal. En plus, il lit des livres.», «Twitter! Un zoo hystérique et sordide.» Les véritables coupables de son roman, ce sont eux. Le récit décrit davantage les manigances éditoriales pour faire du chiffre que l’investigation policière, des témoignages achetés aux photos retouchées : « C’est difficile de mettre le doigt sur ce qu’ont fait les iconographes, en tout cas, il a l’air en état de choc, tétanisé par les flashs, et il suinte la culpabilité. Mais est-ce la même chose que d’être coupable ?». Sous la plume acérée de Patrick McGuinness, les journalistes deviennent de redoutables prédateurs assoiffés de sang : « En tant que journaliste, elle a reçu son baptême du sang. Et elle aime ça, elle aime tout : la traque, la proie, la mise à mort, et le sursis avant le coup de grâce qui permet de l’apprécier pleinement.»

L’écrivain joue malicieusement avec les codes du roman et du film policier : rien de sensationnel dans cette enquête contrairement à ce que voudrait en faire les tabloïds, mais la lassitude d’un policier confronté à « la violence terne et sourde du quotidien». «[Celle-ci] ne brille pas et n’est pas compliquée, qu’il s’agisse de comprendre le mobile ou de trouver le coupable. Inutile d’aller chercher Colombo. Elle est simplement là, une fuite de noirceur ordinaire qui suinte, ruisselle et s’accumule, jusqu’au jour où ça déborde.»

L’investigation est de fait bien plus sociologique que policière. Le récit policier alterne avec un récit d’enfance, celui d’un jeune garçon mélancolique dans un pensionnat élitiste de la ville. Les deux narrations dévoilent progressivement les imbrications entre passé et présent. Le récit rétrospectif s’attache à décrire – non sans poésie – une autre époque, mais aussi des pratiques éducatives courantes et acceptées devenues depuis des délits, voire des crimes. L’humour surgit au détour d’une phrase, comme pour contrebalancer la mélancolie et la violence qui débordent de ces pages consacrées à l’enfance (certainement inspirées de la propre expérience de l’auteur) : « Le garçon promène parfois son introspection, qui a besoin d’exercices comme le reste de sa personne ». Les pronoms prêtent un temps à confusion : qui est ce garçon nommé Anders ? Mais, dans ce roman où tout n’est que dévoilement, le «il» laisse rapidement tomber son voile : «Quand je me parle de moi, c’est il, pas je. Je change de pronom lorsque je change d’époque à l’intérieur » confie le narrateur. Les deux époques se succèdent et se répondent, offrant deux tableaux au vitriol d’une société britannique prompte à fermer les yeux ou au contraire à lyncher en place publique.

Aucune noirceur excessive cependant. Une galerie de personnages attachants et sémillants parcourt le récit : Gary, le collègue au franc-parler, Marieke, la nièce qui enregistre le silence, Vera, une vieille dame dans le déni de la mort de son mari, la tante de M. Wolphram, bénévole à l’Armée du Salut, Danny, l’ami inséparable au pensionnat… Bien plus nombreux finalement que les persécuteurs.

L’affaire résolue, M. Wolphram disculpé, « tout est fini, mais de la manière où rien ne l’est jamais vraiment : les événements meurent pour entamer une nouvelle vie en tant que conséquences.»

Jetez moi aux chiens, Patrick McGuinness, traduit de l’anglais par Karine Lalechère, Bernard Grasset, 2020, 384 pages.

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Journal, Sandor Marai http://www.lesheuresperdues.fr/journal-sandor-marai/ http://www.lesheuresperdues.fr/journal-sandor-marai/#respond Mon, 06 Apr 2020 12:48:02 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3140 Budapest

De 1943 à sa mort en 1989, le grand écrivain Sandor Marai tient son Journal, dont de larges extraits sont aujourd’hui publiés en français. Ce premier tome, intitulé Les années hongroises 1943-1948, couvre la période de la guerre, de l’occupation allemande à l’occupation soviétique. Passionnant. Durant ces cinq « années hongroises », que l’on pourrait aussi nommer […]

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Budapest

De 1943 à sa mort en 1989, le grand écrivain Sandor Marai tient son Journal, dont de larges extraits sont aujourd’hui publiés en français. Ce premier tome, intitulé Les années hongroises 1943-1948, couvre la période de la guerre, de l’occupation allemande à l’occupation soviétique. Passionnant.

Durant ces cinq « années hongroises », que l’on pourrait aussi nommer années tragiques ou décisives, Sandor Marai est au cœur des grands drames du XX° siècle. Dans la capitale et à la campagne, il vit l’occupation nazie, la déportation des Juifs (dont son beau-père), les bombardements alliés, le siège de Budapest, la libération par l’armée rouge et la prise de pouvoir des communistes. Son beau-père est déporté, son appartement détruit par les bombes, sa maison de campagne réquisitionnée pour loger seize soldats de l’armée soviétique (plutôt sympathiques ces jeunes Russes admiratifs de l’écrivain). Ecoeuré par le nouveau régime, par la nationalisation des esprits et la confiscation des libertés, attaqué par la presse communiste, l’écrivain bourgeois (comme il aime à se qualifier) fuit ce pays dans lequel il n’a plus sa place. Il s’exile, la mort dans l’âme, et part vers la Suisse et l’Italie n’emportant que cinq livres dont L’Odyssée (lui qui possédait avant les bombardements une bibliothèque de plus de cinq mille livres.) Quitter la Hongrie est pour lui la seule manière de continuer à faire vivre la langue et la littérature hongroise.

Ce qui surprend dès les premières pages, c’est la forme originale de ce journal sans indications de dates. Constitué de paragraphes séparés par un trait, l’ouvrage est fait de notations plus ou moins brèves, de réflexions (entre Choses vues de Victor Hugo et Maximes de La Rochefoucauld), parfois de micro-récits, presque des nouvelles avec chute. Ce qui étonne aussi c’est l’humour dont fait preuve l’auteur (humour que ses romans ne laissaient pas soupçonner) tant envers la guerre qu’envers lui-même écrivain. Tout cela rend la lecture immédiatement et constamment prenante.  

On découvre la complexité de la situation hongroise entre fascisme et communisme. Ennemi de de tous les totalitarismes, Sandor Marai est sans pitié à l’égard de ses compatriotes : dans ses analyses acerbes, il dénonce l’esprit de caste de ceux qu’il nomme « les gentilshommes hongrois chrétiens », l’opportunisme des anciens Croix fléchées pro-nazis qui s’empressent de mettre sur pied le parti communiste local, l’antisémitisme et l’esprit de revanche qui anime la société hongroise. Il décrit la fin d’un monde, incarné par le vieux café où il se rend après le bain de vapeur : « Thé, viandes froides, journaux. Le refuge tiède de la civilisation. Et la conscience que ce bonheur est plus fragile encore que la tasse de thé en verre que tu portes à tes lèvres. » Il constate et déplore l’absence d’une bourgeoisie consciente et cultivée et l’impossibilité pour la Hongrie d’accéder dans l’immédiat à la démocratie.

On découvre aussi la force, l’intelligence et la sensibilité d’un homme en temps de guerre, un lecteur, un écrivain. Il lit, relit sans cesse : Platon et Goethe sous les bombardements alliés, La Chartreuse de Parme pendant la chute de Buda (on se souvient que Giono a fait toute la guerre de 1914 avec ce roman dans sa veste), les classiques comme les plus contemporains, La Peste dès sa parution en 1947. Il se nourrit de ses lectures, établit des échos entre passé et présent : Les Oiseaux d’Aristophane « terriblement actuel », Le Juif de Malte de Marlowe, figure éternelle de l’antisémitisme, Les Châtiments « effroyablement contemporain »… Et surtout il travaille, il écrit sans relâche, même dans des conditions de vie difficile. Il est même prolifique : durant ces années de guerre, il rédige, outre son journal, pas moins de cinq romans. Il écrit « pour le tiroir » puisque, depuis 1944 et l’instauration de la censure, il a décidé de ne plus publier ni d’écrire pour les journaux. L’écriture est pour lui à la fois une discipline, une drogue, un témoignage, une obligation morale : « Si je ne travaille pas, je meurs. »

Il confie aussi les plaisirs simples et quotidiens – le bonheur de manger de nouveau des petits pains beurrés, les promenades au zoo avec Janos, le petit garçon qu’il a adopté –  les sentiments, les émotions intimes. Bien sûr, la mort est là, omniprésente en ces temps de guerre, mais il la rend sensible quand il parle de son vieux chien ou de sa tante Julie qui, à quatre-vingt-neuf ans, s’accroche à la vie. Et il s’interroge : « Quel est le plus beau souvenir de ces cinq années? Qu’est-ce qui a été le plus beau? C’est la vie qui était belle, la vie tout entière, dans sa totalité, même au milieu de la souffrance. »

Témoignage d’un immense intérêt historique, le Journal de Sandor Marai est aussi un texte à valeur universelle parce que c’est celui d’un grand écrivain. Comme il le note à propos du Journal de guerre de Gide : « les seuls passages dignes d’être retenus sont ceux qui ne rendent pas compte de l’actualité. »

Journal, Les Années hongroises 1943-1948, traduit du hongrois par Catherine Fay, Albin Michel, 2019, 523 pages.

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Mon Nouveau Testament, Simone http://www.lesheuresperdues.fr/nouveau-testament-simone/ http://www.lesheuresperdues.fr/nouveau-testament-simone/#respond Sun, 29 Mar 2020 16:15:49 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3136

C’est un petit livre étrange, découvert par hasard. Petit par son format et son nombre de pages. Etrange par son titre et le nom de son auteure. Après quelques recherches, on apprend vite que « Simone » est en fait le pseudonyme de Pauline Benda, actrice et femme de lettres du siècle passé. A quatre-vingt-treize ans, elle […]

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C’est un petit livre étrange, découvert par hasard. Petit par son format et son nombre de pages. Etrange par son titre et le nom de son auteure. Après quelques recherches, on apprend vite que « Simone » est en fait le pseudonyme de Pauline Benda, actrice et femme de lettres du siècle passé. A quatre-vingt-treize ans, elle écrit ce dernier livre, Mon Nouveau Testament, confession autobiographique sur son parcours de vie et ses croyances. 

Issue de la bourgeoisie juive parisienne, Pauline Benda est marquée très jeune par la mort de son père. Sa foi est ensuite ébranlée sous l’influence de son frère aîné, étudiant en philosophie. Elle entreprend des études à la Sorbonne, suit les cours de psychologie expérimentale de Théodule Ribot au Collège de France et les expériences de ce dernier sur les malades à la Salpêtrière et à Sainte-Anne. Au grand dam de sa mère, qui exige que sa fille mette fin à ses visites à l’hôpital  et suive des cours de diction… si bien qu’elle devient actrice et épouse son professeur de diction. Mais le grand amour de sa vie est Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes de dix ans son cadet avec lequel elle vit à partir de 1913 une brève liaison passionnée (1); le jeune officier meurt prématurément en septembre 1914.

Revenant sur les événements qui ont marqué sa vie, elle raconte dans son ultime ouvrage comment la mort brutale des deux hommes qu’elle a le plus aimés et l’importance  de la science et de la raison l’ont éloignée de la religion. Même si ne plus croire en un au-delà veut dire se résigner à ne jamais retrouver les êtres chers disparus, elle refuse les fausses consolations : « Je ne me rappelle pas être jamais retournée au pays où tout est possible, où tout s’explique et se comprend. J’ai dû me satisfaire d’exister dans l’ignorance. Assoiffée de certitude et n’ayant que celle de partager dans le gouffre de la mort le sort incertain de ceux que j’ai aimés. » Elle confie aussi le rôle qu’a joué dans sa formation son institutrice anglaise protestante. Par son exemple et son enseignement celle-ci lui a inculqué un certain stoïcisme, une règle de vie qu’elle résume ainsi  : « Bear it, my child.» Au terme de son existence, elle ne croit plus en Dieu, elle croit en l’Homme : elle admire les êtres exceptionnels, les savants et les artistes mais aussi « ces citoyens obscurs qui sont la mousse sur quoi nous nous appuyons. »

Malgré sa vie très remplie, sa carrière au théâtre et ses fréquentations brillantes, Pauline-Simone reste humble et proche, jamais donneuse de leçons : « On ne trouvera dans ce petit livre ni système philosophique ni révélation suprême. Rien que les fruits doux-amers d’une expérience à moi imposée par l’accumulation des jours. » Son style est naturel et limpide, à peine marqué d’une légère et délicieuse influence symboliste.  

Simplicité et élégance. Le petit livre d’une grande dame.

Mon Nouveau Testament, Simone, Gallimard, 1970, 97 pages.

1 Leurs lettres ont été publiées : Alain-Fournier- Madame Simone, Correspondance, 1912-1914, édition établie, préfacée et annotée par Claude Sicard, Paris, Fayard, 1992.

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Kaputt, Malaparte http://www.lesheuresperdues.fr/kaputt-malaparte/ http://www.lesheuresperdues.fr/kaputt-malaparte/#respond Wed, 25 Mar 2020 14:19:44 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3132

Témoin privilégié, spectateur désabusé, Curzio Malaparte raconte dans un roman terrible et magnifique ce qu’il a vu entre 1941 et 1943 sur le front de l’Est. Paru en 1944, controversé et trop oublié, Kaputt est le premier roman sur la seconde guerre mondiale et l’un des plus grands, « un livre horriblement cruel et gai » selon […]

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Témoin privilégié, spectateur désabusé, Curzio Malaparte raconte dans un roman terrible et magnifique ce qu’il a vu entre 1941 et 1943 sur le front de l’Est. Paru en 1944, controversé et trop oublié, Kaputt est le premier roman sur la seconde guerre mondiale et l’un des plus grands, « un livre horriblement cruel et gai » selon son auteur. 

L’histoire du manuscrit est à elle seule un roman : commencé en Roumanie, caché par un paysan, confié à un diplomate espagnol. Objet de polémique dès sa réception, le livre souffre sans doute de la réputation de son auteur mégalomane, brièvement partisan de Mussolini avant de critiquer le régime. Le titre Kaputt donne le ton « Aucun mot (…) ne saurait mieux indiquer ce que nous sommes, ce qu’est l’Europe, dorénavant : un amoncellement de débris. » Les titres de chaque  partie « Les chevaux, Les rats, Les chiens, Les rennes » disent la déshumanisation, la barbarie à l’oeuvre. Partout, le froid, la faim, la mort et surtout le cynisme, la bonne conscience des bourreaux, l’entreprise rationnelle d’extermination. 

Dans ce roman qui raconte l’horreur et la cruauté de la guerre, il y a cependant encore place pour la beauté des choses. Admirateur de Chateaubriand dont il dit s’inspirer, Malaparte tient aussi de Proust pour les descriptions somptueuses. Un chapitre s’intitule d’ailleurs « Du côté de Guermantes ». Dans une langue virtuose et souvent métaphorique, il transfigure le champ de bataille en gravure de Dürer : «Les chars et les troupes d’assaut avançant dans les sillons tracés par les chenilles semblaient gravés au burin sur la plaque de cuivre de la plaine ». En esthète, Il évoque les notes pures et légères d’un prélude de Chopin écouté par les dignitaires nazis ou le rouge sanglant d’un vin de Bourgogne qui rappelle, dans la nuit blanche de Finlande, « cette couleur pourpre et or des collines de la Côte-d’Or. » Toutes ses références intimes appartiennent à un monde révolu, celui de sa jeunesse et d’une certaine innocence, non pas celle d’avant 40 mais celle d’avant 14 : « Du fond de ma mémoire surgissaient avec un rire doux, les ombres charmantes de cet âge lointain et pur». Il incarne une civilisation perdue, un univers de raffinement, d’esprit, de tolérance et de politesse exquise; son plus grand acte de résistance est peut-être de dire « prosze Pana » (Monsieur, en polonais) aux vieux Juifs dans le ghetto de Varsovie : « je disais « prosze pana» à ceux que je heurtais involontairement en entrant; et je savais que ces paroles étaient un don merveilleux. Je disais en souriant « prosze pana » et je voyais autour de moi, sur ces visages de papier sale, naître un pauvre sourire de stupeur, de joie, de gratitude. »

Sur la guerre, sur l’esprit des peuples, il émet des théories parfois paradoxales. Aux Juifs roumains qui lui demandent d’intervenir pour éviter le pogrom de Jassy, il répond que les Italiens sont brisés par vingt ans de fascisme : « Nous ne savons plus agir, nous ne savons plus prendre aucune responsabilité, après vingt ans d’esclavage. (…) Nous ne sommes plus bons à rien. Nous ne savons qu’applaudir. » Au prince Eugène qui lui demande si les Allemands sont cruels, il explique que, selon lui, la cruauté allemande est un effet de la peur : « Ce qui pousse l’Allemand à la cruauté, aux actes les plus froidement, les plus méthodiquement, les plus scientifiquement cruels, c’est la peur des opprimés, des désarmés, des faibles, des malades ; la peur des vieux, des femmes, des enfants, la peur des Juifs. » Sur la situation polonaise, le patriotisme, le poids de l’Eglise préférant les nazis aux communistes, l’émergence de la classe ouvrière profitant de l’exil de la bourgeoisie… sur tous les sujets, il a une opinion, une formule étonnante, une réplique énigmatique. Certes, il triche un peu, (beaucoup?) avec sa biographie, il se donne le beau rôle, il est toujours présent aux bons moments, mais peu importe, c’est un roman!

Le narrateur, diplomate et journaliste italien, est tout à fois dans et à l’extérieur de la guerre. La force de ce livre sur la seconde guerre mondiale est de toujours garder une certaine distance, qui permet de dire l’indicible.  Aucune scène d’horreur n’est montrée directement, tout est rapporté lors de discussions, de soirées. Dans la douceur de la demeure du prince Eugène, Malaparte raconte le front de l’Est; dans l’ivresse d’une fin de banquet donné par le général gouverneur de Pologne, il décrit le massacre des Juifs de Jassy : « Partout le joyeux et féroce labeur du pogrom remplissait les rues et les places de détonations, de pleurs, de hurlements terribles et de rires cruels » et sa visite au ghetto de Varsovie; dans la quiétude de la bibliothèque de la légation de Suède, il rapporte l’histoire des chiens rouges de l’Ukraine, et, plus terrible encore, celle des « leçons en plein air » dans la cour des kolkhozes; entouré de jeunes aristocrates allemandes, il décrit les jeunes juives du bordel militaire remplacées tous les vingt jours. L’ opposition est criante entre le confort, le raffinement et l’horreur absolue. Mais l’empathie est toujours modérée par un regard désabusé, l’horreur parfois tempérée par le ridicule des dignitaires nazis : Himmler nu au sauna, le général von Heunert s’acharnant à pêcher le saumon résistant.

Finalement, alors même qu’il décrit la fin d’une certaine Europe, Kaputt est un livre européen, au même titre que Le Monde d’hier de Stefan Zweig – si, comme l’écrivait Milan Kundera, est européen « celui qui a la nostalgie de l’Europe. » On traverse la Suède, la Roumanie, la Pologne, la Finlande; un Italien dialogue avec des Suédois, des Allemands, des Espagnols… Dans cette Europe décomposée où tout est à reconstruire, l’auteur espère « Que les temps nouveaux soient des temps de liberté et de respect pour tous (…) Car c’est seulement la liberté et le respect de la culture qui pourront sauver l’Italie et l’Europe de ces temps cruels. »

Kaputt, Curzio Malaparte, traduit par Juliette Bertrand, Folio, 1972 (1943), 512 pages.

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Le Hussard sur le toit, Giono http://www.lesheuresperdues.fr/hussard-toit-giono/ http://www.lesheuresperdues.fr/hussard-toit-giono/#respond Sat, 21 Mar 2020 10:06:13 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3123

En Italie, l’épidémie de coronavirus a fait grimper les ventes de La Peste de Camus. D’un mal peut -il sortir un bien, un classique comme antidote en temps de crise sanitaire? Mais à Oran et aux rats, au docteur Rieux et à Tarroux, on peut préférer Angelo et la Provence de Giono.  Les deux romans […]

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En Italie, l’épidémie de coronavirus a fait grimper les ventes de La Peste de Camus. D’un mal peut -il sortir un bien, un classique comme antidote en temps de crise sanitaire? Mais à Oran et aux rats, au docteur Rieux et à Tarroux, on peut préférer Angelo et la Provence de Giono. 

Les deux romans paraissent aux lendemains de la seconde guerre mondiale, l’un en 1947, l’autre en 1951 et donnent du nazisme, du Mal en général la même représentation métaphorique : celle de la maladie contagieuse, de l’épidémie redoutée. Mais là où Camus illustre, à travers ces personnages prisonniers dans la ville, les différentes réactions humaines face au malheur collectif (courage, solidarité, opportunisme, égoïsme, mysticisme…), Giono nous entraine dans une folle aventure faite d’héroïsme, de joie de vivre insolente et de légèreté. Angelo Pardi, le colonel des hussards, le carbonaro piémontais en fuite qui traverse la Provence, c’est tout cela à la fois : quelqu’un qui n’hésite pas à soigner les malades, à laver les cadavres mais qui garde toujours la tête haute, l’allure, la grâce, tel « un épi d’or sur un cheval noir ». Son remède contre la contagion? Ne pas avoir peur, mépriser la maladie. Il est dans la mêlée mais il la domine puisqu’il gambade sur les toits de Manosque et il lui échappe en galopant de collines en villages. On en arrive à ce paradoxe curieux : même si Giono décrit avec précision (et invention) les symptômes de la maladie, le détail des agonies, même si l’on découvre des villages abandonnés, des régions dévastés, Le Hussard reste un livre alerte et presque joyeux, irrigué par la jeunesse et l’énergie de son héros. Et par la beauté lumineuse de Pauline de Théus. Car c’est aussi une grande histoire d’amour, même si les deux protagonistes ne se rencontrent qu’au bout de deux cents pages et que leur relation reste idéale. Jamais sordide, toujours sublime.

Peut-on choisir entre la peste et le choléra? Lisez (ou relisez) Le Hussard sur le toit.

Le Hussard sur le toit, Jean Giono, 1951, Folio, 512 pages.

La Peste, Albert Camus, 1947, Folio, 416 pages.

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Un été sans les hommes, Siri Hustvedt http://www.lesheuresperdues.fr/ete-hommes-siri-hustvedt/ http://www.lesheuresperdues.fr/ete-hommes-siri-hustvedt/#respond Sat, 15 Feb 2020 09:22:59 +0000 http://www.lesheuresperdues.fr/?p=3121

Avec humour et finesse, Siri Hustvedt trace le parcours d’une femme blessée qui trouve en ses pairs et en elle-même une force insoupçonnée. Un roman féminin et féministe, drôle, émouvant et intelligent. A partir de la trame narrative rebattue de l’époux infidèle, Siri Hustvedt fait un pas de côté. Elle ne racontera ni les cris […]

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Avec humour et finesse, Siri Hustvedt trace le parcours d’une femme blessée qui trouve en ses pairs et en elle-même une force insoupçonnée. Un roman féminin et féministe, drôle, émouvant et intelligent.

A partir de la trame narrative rebattue de l’époux infidèle, Siri Hustvedt fait un pas de côté. Elle ne racontera ni les cris ni les larmes, mais la reconquête de soi et de sa liberté, dans une tendre célébration des femmes qui leur rend justice : « La banalité de l’histoire – le fait qu’elle soit répétée chaque jour ad nauseam par des hommes qui, s’apercevant tout à coup ou petit à petit que ce qui EST pourrait NE PAS ÊTRE, font dès lors en sorte de se libérer des femmes vieillissantes qui ont, pendant des années pris soin d’eux et de leurs enfants – n’amortit pas le chagrin, la jalousie et l’humiliation qui s’emparent des abandonnées. Femmes bafouées. »

Mia, poétesse de 55 ans, fait le récit sans complaisance et plein d’humour de sa difficile reconstruction après la défection de son époux, une «pause» selon lui, ce qui vaut à sa maîtresse d’être affublée de ce sobriquet :« La Pause était française, elle avait des cheveux châtains plats mais brillants, des seins éloquents qui étaient authentiques, pas fabriqués, d’étroites lunettes rectangulaires et une belle intelligence. Elle était jeune, bien entendu, de vingt ans plus jeune que moi ». Remise de sa «crise psychotique», Mia préfère quitter New York pour tenter de se reconstruire. Elle s’installe à Bonden pour l’été, ville de son enfance où vit encore sa mère dans une résidence pour personnes âgées. Elle y enseigne la poésie à des adolescentes «dans le cadre du Cercle artistique local». Une galerie de personnages féminins représentant tous les âges de l’existence y entoure peu à peu Mia et accompagne son cheminement intérieur : sa mère et  ses amies de la maison de retraite, «Les Cygnes», sa fille Daisy, sa thérapeute, le docteur S., qui continue de la suivre par téléphone, les poétesses en herbe, Lola, sa voisine, une jeune mère de deux enfants, dont Flora, enfant singulière et attachante. A leur contact, Mia se redécouvre, s’interroge sur les convergences de leurs parcours et la condition féminine : « Je hurle : Pendant toutes ces années tu es passé en premier ! Toi, jamais moi ! Qui faisait le ménage, s’occupait des devoirs pendant des heures, se tapait les courses ? Toi ? Foutu maître de l’univers ! ». Abigail, l’une des «Cygnes», s’est émancipée grâce à la broderie, elle fait découvrir ses «amusements secrets» à une Mia surprise et touchée : des motifs subversifs cachés dans ses créations. Le roman s’en fait le reflet, cachant dans ses replis des petits croquis de la narratrice – qui s’échappe peu à peu de la page blanche qui l’enferme -, et quelques vers, célèbres ou extraits du recueil né à l’hôpital psychiatrique, Tessons de cerveau :

«Perte.

Une absence connue.

Si on ne la connaissait pas,

ce ne serait rien,

et ce n’est que cela, bien sûr,

un rien d’une autre espèce,

ressenti aussi vivement qu’une écorchure,

mais un tumulte, aussi,

dans la région du cœur et des poumons,

un vide qui porte un nom : Toi»

Narratrice espiègle et joueuse, Mia questionne et interpelle sa «vaillante lectrice» ou son «vaillant lecteur», l’encourage à la patience, lui fait part de réflexions personnelles, littéraires, ou féministes : « Galien, le célèbre médecin grec, pensait que les organes sexuels féminins étaient l’inversion des organes masculins, et vice versa, opinion qui perdura durant des siècles. […] Bien entendu, le dehors l’emportait à tous les coups sur le dedans. Dedans, c’était nettement moins bien. Pourquoi, exactement, je l’ignore. Dehors est joliment vulnérable, si vous voulez mon avis. »

Un été sans les hommes est incontestablement un bel hommage au «dedans».

 

Un été sans les hommes, Siri Hustvedt, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf,

Babel, Actes Sud, 224 pages.

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