Chanson douce, Leïla Slimani

L’infanticide n’est pas le sujet de Chanson douce. La mort des deux enfants est évacuée dès le premier chapitre. Impossible d’en faire l’objet d’un suspense malsain et racoleur. Le prix Goncourt 2016 est bien plus ambitieux : il allie de façon très subtile art du portrait psychologique et réflexion sociale. Chanson douce est un roman social, au sens balzacien du terme. Il explore la société dans ses franges, met le nez dans l’univers inconnu de ces nounous souvent venues d’ailleurs, ces invisibles, ces oubliées, déjà mères dans leur pays, réunies par origine près des bacs à sable. Leila Slimani évoque le monde à l’envers de ces femmes qui « bossent pour qu’on puisse bosser ». C’est l’histoire éminemment moderne d’une lutte des classes feutrée, confinée entre les quatre murs d’un appartement parisien, et qui s’incarne sous les traits de Louise, la nounou, et de ses employeurs, Paul et Myriam. Comment vit-on l’émergence de la mixité sociale dans un foyer de trentenaires citadins ? Comment traduire la complexité d’une relation par nature marchande, mais basée sur l’affectif? Y a t-il lien plus ambigu ? Tout commence par un coup de foudre : « Paul et Myriam sont séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le regard d’une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. » Louise est la perfection, elle est « une fée » qui transforme les petites filles caractérielles en êtres dociles, les appartements brouillons en parfaits intérieurs bourgeois. Elle devance tous les désirs, coud les boutons des vestes condamnées au fond des placards, lave les rideaux jaunis par le tabac, note dans un petit carnet les phrases de la maîtresse, trie les papiers....