Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth

Roth-Philip-Le-Complot-Contre-L-amerique-Livre-896522640_LDéjà classique, Philip Roth? Non parce qu’il est récemment décédé ni parce que ses romans connaissent un immense succès mais parce que, quatorze ans après sa parution, son roman Le Complot contre l’Amérique n’a rien perdu de sa force et de son actualité.

S’inspirant de sa propre enfance à Newark dans le New Jersey, Philip Roth imagine ce qui serait advenu à sa famille entre 1940 et 1942 si l’aviateur Charles Lindbergh, isolationniste et antisémite, avait été élu président des Etats-Unis à la place de Roosevelt. A partir de faits historiques – le comité America First, les sympathies de Lindbergh pour le régime nazi, son discours de septembre 1941 désignant les juifs comme groupe fauteur de guerre – le romancier construit une uchronie glaçante. D’abord insidieuse, la menace antisémite se précise, la parole se libère, les premières mesures contre les juifs sont prises et la violence explose. Quand Hermann Roth, le père du jeune héros, prend conscience du danger, il est déjà trop tard. En fin de livre, un post-scriptum bienvenu et documenté propose la véritable chronologie des personnages historiques ainsi que l’intégralité du discours de Lindbergh;le lecteur peut ainsi faire la part de la réalité et de la fiction et découvrir cette face sombre et peu connue de l’Amérique.

De l’aveu même de l’auteur, Le Complot contre l’Amérique est, comme Némésis1, un roman de la peur. « La peur perpétuelle » enserre le roman de la première phrase jusqu’au dernier chapitre et maintient le lecteur dans un suspense haletant, angoissant. Elle s’étend de l’ancien au nouveau continent, n’épargnant aucun territoire. La peur ancestrale de la persécution s’abat sur le jeune Philip Roth âgé de sept ans lorsqu’il se découvre juif, lui qui croyait être « l’enfant américain de parents américains, qui fréquentai[t] l’école américaine d’une ville américaine, dans une Amérique en paix avec le monde. » Elle s’installe irrémédiablement lorsque se brisent le bonheur et la sécurité de l’enfance : « Nous étions une famille heureuse, en 1940 ». Quand le petit garçon voit pleurer ses parents, impuissants face à l’adversité, et découvre qu’ils ne sont plus des dieux protecteurs, alors survient cette nostalgie inconsolable, « cette maladie infantile banale, qu’on appelle pourquoi-c’est-plus-comme-avant. »

Comme il le fait tout au long de son oeuvre, de Portnoy à Patrimoine, Philip Roth se nourrit de souvenirs autobiographiques et explore la complexité des relations familiales, en particulier les relations père/fils. Celles de Hermann Roth avec son fils aîné et son neveu orphelin oscillent ainsi entre admiration muette et incompréhension, affrontements violents et réconciliations. Par sa description précise du quotidien l’auteur ressuscite un monde perdu, celui de la petite bourgeoisie du quartier juif de Weekabic dans les années 1940 où « les hommes travaillaient cinquante, soixante, voire soixante-dix heures et plus par semaine. Les femmes travaillaient tout le temps. » Il rend hommage à ses parents, les imagine devenus résistants, solidaires et combatifs face aux persécutions: Bess, mère courage toujours active et rassurante, Hermann, père héroïque « sauveteur d’orphelins » traversant l’Amérique en proie aux émeutes pour aller chercher le petit Seldon dans la magnifique épopée du dernier chapitre.

L’histoire familiale est indissociable de l’histoire politique parce que, comme l’explique le père du narrateur, « l’histoire, c’est tout ce qui arrive partout. Ici même, à Newark; dans Summit Avenue; dans cette maison, à un homme ordinaire – ça aussi ce sera de l’histoire, un jour ». L’épique côtoie le trivial, le tragique se mêle au dérisoire. L’humour reste présent, même dans les pires moments, avec le sens du détail qui donne corps et chair au récit et le décalage du double regard; celui, naïf, de l’enfant, qui vit les événements sans tout comprendre se superpose à celui, distancié, du narrateur adulte qui se souvient et qui raconte.

Ecrit sous la présidence de George W. Bush, le roman de Philip Roth pose une question tout aussi brûlante en 1940 qu’en 2018 : « Des choses pareilles, se produire en Amérique? Comment est-ce possible? Comment des gens pareils peuvent-ils diriger notre pays? »

Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth, traduit par Josée Kamoun, Folio Gallimard, 2004, 557 pages.

1 Publié en 2010 et dernier roman de Philip Roth, Némésis a pour sujet l’épidémie de poliomyélite qui s’abat sur Newark en 1944 et la culpabilité de celui qui s’en croit responsable.