Chanson douce, Leïla Slimani

L’assassinat de deux enfants par leur nounou, dans les beaux-quartiers de New-York en octobre 2012, n’est pas le point de départ de Chanson douce. L’idée a précédé le fait divers. L’infanticide n’est pas non plus le sujet du roman. D’ailleurs, la mort des deux enfants est évacuée dès le premier chapitre : impossible d’en faire l’objet d’un suspense malsain et racoleur. Le prix Goncourt 2016 est bien plus ambitieux : il allie de façon très subtile l’art du portrait psychologique et une réflexion sociale.

D’une certaine façon, Chanson douce est un roman social, au sens presque balzacien du terme. Il explore la société dans ses franges, met le nez dans l’univers inconnu de ces nounous souvent venues d’ailleurs, ces invisibles, ces oubliées, déjà mères dans leur pays, réunies par origine près des bacs à sable. Leila Slimani évoque le monde à l’envers de ces femmes qui « bossent pour qu’on puisse bosser ». C’est l’histoire éminemment moderne d’une lutte des classes feutrée, confinée entre les quatre murs d’un appartement parisien, et qui s’incarne sous les traits de Louise, la nounou, et de ses employeurs, Paul et Myriam. Comment vit-on l’émergence de la mixité sociale dans un foyer de trentenaires citadins ? Comment traduire la complexité d’une relation par nature marchande, mais basée sur l’affectif? Y a t-il lien plus ambigu ?

Tout commence par un coup de foudre : « Paul et Myriam sont séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le regard d’une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. » Louise est la perfection, elle est « une fée » qui transforme les petites filles caractérielles en êtres dociles, les appartements brouillons en parfaits intérieurs bourgeois. Elle devance tous les désirs, coud les boutons des vestes condamnées au fond des placards, lave les rideaux jaunis par le tabac, note dans un petit carnet les phrases de la maîtresse, trie les papiers. Une insidieuse mécanique se met en place : Paul et Myriam s’infantilisent (« c’est ma nounou qui l’a fait », confie la jeune femme à ses amis qui s’extasient devant les jarrets à la sauge et les légumes croquants servis au dîner) ; Louise, chaque soir, tarde davantage à quitter un foyer qui devient progressivement le sien. « Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial ». La nounou construit patiemment son nid. Elle devient si indispensable qu’on l’emmène en vacances. Et c’est là, sous le soleil de Grèce, au comble de la joie, que Louise déraille, convaincue qu’ « elle est à eux et qu’ils sont à elle ».

Leïla Slimani imprègne le roman d’une tension qui va crescendo et se nourrit d’infimes détails glaçants : un regard triomphant à la fin d’une partie de cache-cache, un poignet qu’on attrape brutalement, un torse d’enfant qu’on enserre un peu trop fort, des pots de yaourts qu’on lèche sans fin. L’acmé est atteinte quand Myriam retrouve dans le frigo un poulet, vidé de toute matière putrescible, scrupuleusement nettoyé au liquide vaisselle. La jeune femme l’avait pourtant jeté le matin même dans la poubelle. Une chanson douce évite cependant tous les écueils d’un vulgaire thriller psychologique : la romancière laisse apercevoir les zones d’ombre du personnage, mais ne les explicite jamais vraiment. Elle ne cherche pas à expliquer, à excuser.

La faille originelle du personnage devient béance à la faveur d’une rencontre entre deux besoins malades, le désir de projection totale de cette nounou parasite, et la régression infantile de ces parents follement absents. Paul et Myriam exploitent Louise jusqu’au trognon, se gargarisent d’avoir trouvé une salariée qui substitue l’affectif à la subordination salariale… mais Louise est consentante, trop heureuse de cette nouvelle vie qui remplit la vacuité de sa propre existence. La romancière ne fait la morale à personne. Pas même aux parents, à qui le lecteur donnerait bien pourtant quelques claques. Le roman n’a pas la charge subversive des Bonnes de Genet, Louise n’est pas Claire, l’infanticide n’est pas l’expression d’une révolte, c’est un acte d’amour. Le crime est au bout du chemin, quand le désir de projection est enfin arrêté, après avoir été trop longtemps encouragé et félicité.

Mais la monstruosité de ce trio n’est qu’un miroir de nous-mêmes. En peignant les excès, la démesure de ces personnages infernaux, Leïla Slimani interroge notre propre rapport à la parentalité : elle traduit avec beaucoup de finesse ce désir que nous avons tous de rester éternellement des enfants, ou ce sentiment d’oppression, d’enfermement, de perte d’identité, qui étreint si souvent les jeunes parents. « Ils me dévorent vivante », confie Myriam au début du roman. Qu’il est salutaire de s’extraire de la représentation angélique de la relation parents-enfants, d’entendre aussi sa violence, sa dimension aliénante et mortifère ! L’enfant, un ogre en son jardin1 ?

Chanson douce, Leïla Slimani, Gallimard, août 2016, 240 pages.

Illustration : Les derniers Jours de l’enfance, Cécilia Beaux, portraitiste américaine (1855-1942). Ce tableau représente sa sœur aînée, Aimée Ernesta, avec son fils Henry en 1883.

1Dans le Jardin de l’ogre est le titre du premier roman de Leïla Slimani, publié chez Gallimard en 2014.