Des nouvelles du monde (3) Août25

Des nouvelles du monde (3)

Derniers détours avant la rentrée, brefs séjours en Algérie et en Iran, avec Kamel Daoud et Zoyâ Pirzâd. Qu’il s’agisse d’un coureur du marathon d’ Athènes, d’un chauffeur de taxi roulant vers Alger, de l’ inventeur d’un nouvel avion, d’un écrivain nègre se révoltant contre un récit mensonger ou d’un Arabe imaginaire prenant la place du sauvage Vendredi, c’est toujours de l’histoire de l’Algérie qu’il est question. Du Colon, de l’Indépendance et ce qui s’ensuit puisque «toutes les histoires de mon pays commencent par celle-ci, curieusement, à la date du 5 juillet 1962.» Avec le talent de polémiste qu’on lui connaît, Kamel Daoud porte un regard lucide et sans concession sur son pays, sa mémoire occultée, ses dirigeants corrompus et surtout son peuple endormi, irrémédiablement marqué par la soumission, la guerre et la trahison. Iconoclaste et blasphématoire, l’auteur de Meursault contre-enquête détruit les clichés et détourne les mythes. Alger la blanche devient ainsi la grande prostituée, poubelle géante, monstre dévorateur; le chauffeur de taxi au cou de taureau un Minotaure dans le labyrinthe des routes et le concepteur d’un avion nommé Ange un nouveau prophète frappé par la Révélation. Dans « L’Ami d’Athènes » – première nouvelle du recueil et peut-être la plus forte, la plus réussie- le coureur de fond devient emblématique de toute une jeunesse qui fuit le village, la misère et les fantômes de l’Histoire. Avec la rage du désespoir, il court contre la défaite, contre la honte, contre la peur, et la phrase enfle et s’allonge au rythme de son souffle.Comme ce dernier et comme le fabricant d’un nouveau prototype d’avion, l’écrivain tente d’arracher son peuple à la pesanteur: «Vous comprendrez alors pourquoi aujourd’hui la foule me craint comme la peste: je brise un destin et propose mieux que d’écraser les fronts...

Des nouvelles du monde (2) Août05

Des nouvelles du monde (2)

« Des nouvelles du Monde », la suite. États-Unis, Japon, Russie…  LHP fait le grand écart pour vous présenter la suite de ses recueils de prédilection. Lire Bukowski relève toujours de l’épreuve. Ses Nouveaux Contes de la folie ordinaire ne dérogent pas à la règle et portent merveilleusement bien leur nom – même s’il ne s’agit que d’une version bien édulcorée du titre original Erections, ejaculations, exhibitions and general tales of ordinary madness -. Bukowski nous offre sur un comptoir souillé de bière, de mégots et de foutre, les aspects les plus sombres, les plus monstrueux, les plus fous de l’humanité. C’est cru, brut, sale, révoltant. Il faut s’accrocher à la plume lapidaire et sans concession de l’auteur américain et parfois se faire violence pour ne pas refermer le livre. Ce qui l’intéresse ce sont les corps dans ce qu’ils ont de plus rebutant : le sexe sans amour avec des prostituées, la femme qu’on aime parce qu’« elle avait une bouche comme des ventouses à déboucher les chiottes », les poumons qu’on crache, les poings qu’on fait éclater sur le visage d’un homme à terre, « la merde » qu’on étale sans se retenir et qui obsède le narrateur. Dans cette galerie de portraits macabres, rien n’est à sauver, tout est à vomir : deux amis s’amusent à violer un cadavre sur la plage, un homme sent son désir monter pour une fillette et la viole, un fils écrit à sa mère tout en tranchant un pénis… Bukowski nous entraîne au-delà du pessimisme et du dégoût, il nous invite à la table des monstres. Et lorsqu’il se met en scène, c’est pour apporter une réflexion désabusée sur la poésie contemporaine et sur tous ces types qui « pissent leur petite littérature ». Et la sienne est à l’image du propos : sans fioriture, sèche...

Des nouvelles du monde (1) Juil06

Des nouvelles du monde (1)

Tout au long de l’été, l’équipe de LHP vous présente une sélection de recueils de nouvelles écrites d’un peu partout, là où les guêtres de notre curiosité nous ont traînés. De quoi vous prouver que Russes et Américains ne sont pas les seuls à exceller dans le genre… ETATS-UNIS Onze nouvelles. Onze destins. Le temps d’un été, d’un dimanche à la plage ou de vingt minutes qui récapitulent une vie, James Salter a l’art de raconter ces moments où tout vacille. Ses histoires disent la mélancolie des choses finissantes – la jeunesse évanouie, les espoirs déçus, les rencontres avortées – et l’inexorable solitude. A travers la vacuité de l’existence de ses personnages, jeunes avocats new-yorkais, femme mûre qui a été belle, anciens de West Point ou écrivains en mal de reconnaissance, l’auteur porte un regard acerbe et désabusé sur la société américaine. Comme Matisse, il a l’art du trait et comme Hemingway, celui de l’ellipse. En quelques mots, il évoque un visage, une ville (Bâle, Barcelone); en quelques pages, il traverse un pays (la France ou l’Italie). La phrase est juste, tranchante et suggestive. Rien n’est dit et tout est là. M.S American Express, James Salter (traduit par Lisa Rosenbaum), Seuil, Points, 2010, 206 pages. URUGUAY Comme leur titre l’indique, les Contes d’amour de folie et de mort distillent une inquiétante étrangeté. Dans ses récits publiés au début du siècle dernier, Horacio Quiroga oscille entre réalisme (la vie misérable des péons et des tâcherons, le paludisme, la méningite…) et fantastique. Un événement survient et très vite on dérive; les eaux noires du fleuve Paraná, la forêt tropicale « crépusculaire et silencieuse » deviennent autant de lieux mythiques où se jouent les forces du désir et de la mort. Tout est extrême, les éléments naturels comme les...

Romans solaires (3) Août31

Romans solaires (3)

Dernière récolte avant que n’arrive l’automne… Piombino, une ville industrielle, sur le littoral toscan. Ce n’est pas un lieu de vacances, c’est une terre de désolation dominée par l’aciérie, monstre à plusieurs têtes qui avale jour et nuit les hommes du coin. D’un côté de la via Stalingrado, il y a la plage, repaire des ados. De l’autre, les barres de béton. « La mer et les murs des barres d’immeubles, c’est comme la vie et la mort qui s’insultent ». En face, à quatre kilomètres, les plages blanches de l’île d’Elbe  narguent la population. Anna et Francesca, à peine quatorze ans, sont les petites reines de ce royaume cabossé. Deux beautés fatales, qui baladent innocemment leur mini-short et attisent les concupiscences. Amies à la vie, à la mort, elles dansent devant les miroirs et rêvent d’évasion : devenir écrivain ou femme politique pour l’une, playmate à la télé de Berlusconi pour l’autre, ou simplement aller ensemble, pour la première fois, à l’île d’Elbe. Mais à l’aube de cet été 2001, la réalité sociale sape vite les rêves adolescents : plans de licenciement à l’aciérie, télé qui hurle face au silence des mères bourrées d’anxiolytiques, frères entre coke et petites combines, pères violents et démissionnaires… Portrait social d’une Italie de banlieue, de laissés-pour-compte, Aciers est un premier roman hyperréaliste, entre Zola et Pasolini, qui décrit avec âpreté et finesse un monde ouvrier esclave du consumérisme, corrompu corps et âme par les sirènes hurlantes de l’hédonisme. D’Acier, Sylvia Avallone, éd. Liana Levi, 2011, 410 pages M.G Quand Grady McNeil, jeune New-Yorkaise fortunée des années 40, renonce à accompagner ses parents en Europe, elle se retrouve face à « la blancheur de ciel d’été étendu devant elle comme une toile vierge ». A dix-sept ans, elle n’est plus tout à fait une...

Romans solaires (2) Août12

Romans solaires (2)

Suite de notre sélection de romans solaires à déguster avant de voir s’envoler l’été… De Rocco à Elia, de Carmela à Ana, la famille des Scorta est marquée par le sceau du tragique. Comme l’inceste et le parricide chez les Labdacides, l’alcoolisme et la folie chez les Rougon-Macquart, leur lignée se fonde et se déploie dans le viol et la misère. Le roman de Laurent Gaudé aurait pu s’appeler « La Malédiction des Scorta » : une généalogie de pouilleux figés dans un petit village italien écrasé par la chaleur. Le soleil, omniprésent, crée le décor poussiéreux de Montepuccio et condamne parfois. Rien ne semble épargner la famille : le premier Scorta est un violeur, le fils adoptif un assassin et les trois premiers enfants des parias. Mais si la vie ne les ménage pas, c’est la parole qui les honore et les sauve : l’alliance secrète entre Rocco et le prêtre du village, le récit rétrospectif de Carmela – survivante de la première génération, qui ne se « confesse pas » mais qui parle avant « que tout ne soit englouti » -, le pacte des Scorta pour qu’ils perpétuent la légende familiale… C’est la parole qui unit les membres de cette famille obscure, scelle leur destin, les absout de la misère, et transforme ces gens de peu en figures mythiques. Ce sont alors des crasseux traversés par la lumière, qu’honore leur volonté farouche d’être plus que « des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil ». Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé. Actes Sud, 2004, 247 pages. J.M Province du Chaco, Nord de l’Argentine. Quelques heures avant l’orage, le Révérend Pearson et sa fille Leni tombent en panne et s’arrêtent dans un garage isolé. C’est une construction précaire de briques nues, vainement protégée du soleil par un porche de branches et de...

Romans solaires (1) Juil07

Romans solaires (1)

En ce début de Juillet, LHP vous propose sa réinterprétation des « romans de l’été » chers à la presse : voici donc une sélection de romans « solaires », romans ni légers ni lumineux, mais dans lesquels le soleil envahit tout l’espace et façonne les destins. A déguster avec l’excellente play-list de FIP « le soleil, c’est magnifip ». Si l’on parle de roman solaire le premier titre qui s’impose est, bien sûr, L’Etranger, ce livre dont le soleil est le héros. Sur la route du cimetière, sur la plage vibrante au zénith ou dans la touffeur du tribunal, il est toujours là, omniprésent, éblouissant, écrasant puisque « Il n’y a pas d’issue. » Sensuel et mutique, Meursault, le protagoniste, est poussé par lui au pire. Ce n’est que dans les rares moments heureux de baignades qu’il devient synonyme de plaisir. On ne lui échappe qu’au crépuscule dans ce pays où le soir  est « comme une trêve mélancolique. » Et ce n’est que dans l’obscurité de sa cellule que le personnage comprend, revoit et assume ses actes. A lire au choix comme un roman policier, une tragédie ou un plaidoyer contre la peine de mort. L’Etranger, Albert Camus, Folio, 183 pages. M.S Sicile. Mai 1860. Les troupes de Garibaldi débarquent sur la côte de Marsala. C’est la fin d’un monde, celui de l’aristocratie décadente, celui du prince Salina, le Guépard, et l’émergence de l’unité italienne autour du royaume de Piémont et de la bourgeoisie montante. Orgueilleux et indolents, les Siciliens préfèrent l’immobilité au changement. Dans ce pays aride et somptueux, la campagne « noire de barbes d’épis brûlés » vibre de la plainte des cigales « comme le râle de la Sicile calcinée ». L’été est une « malédiction annuelle » dans l’attente de la pluie bienfaisante : « Jamais un arbre, jamais une goutte d’eau : soleil et nuages...