Mémoire de fille, Annie Ernaux

Avec son dernier récit, Annie Ernaux poursuit son opiniâtre travail d’écriture sur ses « je » passés, incertains, dont elle veut témoigner avant que tout soit emporté. Mémoire de fille part à la rencontre de la jeune fille de l’été 58, personnage opaque d’un été tissé de désir et de honte, figure inexplicable d’une amère humiliation. Cinquante ans plus tard, l’écrivaine est le « je » qui se retourne sur ce « elle » énigmatique, pour se comprendre, se relier, mais aussi, comme toujours, pour saisir la réalité sociale, familiale, qui a propulsé ce corps de femme dans le piège de l’été 58. La mémoire s’enclenche sur le souvenir de cette jeune fille débarquée le 14 août à S. dans l’Orne ; engagée comme monitrice, elle se déleste avec plaisir de sa mère qui a tenu coûte que coûte à l’accompagner. Qui est-elle? Les images ne manquent pas, ni de ce jour d’arrivée ni des semaines passées ensuite à la colonie. La mémoire, en « folle accessoiriste« , ramène volontiers la vision des vêtements portés à l’époque, des chambres occupées, des savons utilisés. « Je la vois, |mais] je ne l’entends pas ». L’écriture, précise, juste, s’emploie à retrouver le langage intérieur de ce « moi » passé. Dans cette entreprise de reconstitution, les pièces à conviction sont maigres : une correspondance avec une amie et un cahier rouge dans lequel elle consignait des citations d’écrivains. Ça et là, elle pioche des éléments du puzzle de ce discours intime disparu. Pour compléter ce texte à trous, Annie Ernaux refait le parcours de son adolescence et cherche à retrouver l’état précis de cette « pouliche échappée de l’enclos », chez laquelle trois jours de liberté suffiront à tout faire voler en éclat. « Elle attend de vivre une histoire d’amour » : ce bref portrait psychologique ne saurait suffire à l’enquêteuse au long cours, qui, inlassablement, tresse les fils...

Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby

Après l’encensé Kinderzimmer, Valentine Goby déconstruit le mythe des Trente Glorieuses à travers le destin de la famille Blanc, heurtée de plein fouet par la maladie. Un Paquebot dans les arbres est un très beau roman, porté par une héroïne solaire et un style remarquable. Ce paquebot blanc niché au cœur des arbres, c’est le sanatorium d’Aincourt, immense ensemble architectural construit en 1931, dont la majesté fait la fierté de toute la région. Mathilde, jeune fille à peine sortie de l’enfance, s’y rend chaque samedi pour voir ses parents atteints de tuberculose. Nous sommes au milieu des années 50, époque bénie des Trente Glorieuses, âge d’or de l’Après-Guerre, « temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité Sociale et des antibiotiques ». Le drame vécu par la famille Blanc semble anachronique, une histoire de maladie et de misère au temps du miracle économique. Avant la chute, les Blanc ont été les cafetiers de la Roche-Guyon, bourgade de la région parisienne. Le Balto est alors le centre névralgique du village, on y prépare la retraite aux flambeaux, on y sert les apéros de Pâques ou du 1er Mai, on y boit un verre à la sortie de l’église, on y trouve l’unique cabine téléphonique. Paul Blanc fait figure de patriarche bienveillant : il accueille les confidences, prête sans traites, oublie les dettes, ferme les yeux sur les vols : « Ma caille, c’est qu’ils en ont besoin ! » Le samedi, c’est soir de bal, tous les regards sont tournés vers lui, petit homme à l’harmonica qui fait danser les filles et les garçons. Mais la maladie passe par là, et avec elle, vient la dégringolade. Totalement imprévoyant, non éligible à la Sécurité Sociale réservée aux salariés, le couple bascule rapidement dans la spirale de la pauvreté : dettes, huissier, saisie, scellés, assistante...