14, Jean Echenoz

Anthime, Charles, Padioleau, Bossis et Arcenel, cinq jeunes hommes originaires de Vendée, sont happés par la Première Guerre mondiale. Certains en reviendront invalides, d’autres mourront. Restée au pays, Blanche est une jeune femme dont la vie est liée à deux d’entre eux.

Que peut donc ajouter Jean Echenoz à ce qui a déjà été écrit sur l’immense charnier de la Grande Guerre ? Rien, de toute évidence. Et il paraît vain d’entamer ce roman avec un semblable horizon d’attente. 14 est un récit court, efficace, précis, qui ne s’embarrasse pas d’inutiles descriptions de l’horreur des tranchées, et qui ne cherche pas non plus à développer le point de vue ni la psychologie de ses personnages.

Tout est fait dans 14 pour que seuls les faits implacables demeurent et entraînent avec eux, et pour eux seuls, l’effroi et la compassion des lecteurs, comme s’il était obscène de s’appesantir sur l’évidence de l’horreur, de l’expliciter et de la boursouffler. Pari réussi. Pas de longues descriptions, donc, mais pas d’hyperboles non plus, ni d’artifices poétiques quels qu’ils soient. Pas de narration complexe ni de pathos. Mais on s’attache, on est bouleversé, horrifié.

Ainsi, Anthime, le personnage principal, répond à l’appel avec indifférence, sans enthousiasme ni crainte. Le récit de sa prise d’information au son du tocsin est un modèle d’épure. Plus loin, le récit de la désertion inconsciente d’Arcenel suit le même processus. A chaque fois, le style d’Echenoz reste simple et s’en tient aux faits. Lorsqu’un personnage est découpé par un éclat d’obus, la même ascèse est respectée.

L’évocation de l’invalidité d’un personnage, amputé d’un bras, révèle cette aptitude du roman à émouvoir dans la sobriété. Echenoz nous interdit l’accès aux pensées de l’infortuné. C’est différemment qu’il parvient à nous apitoyer, par une évocation bouleversante de ses postures embarrassées lorsqu’il se cherche une contenance avec son unique membre, usant d’artifices avec la manche vide et pendante du bras manquant.

On retrouve en outre dans 14 tous les « passages obligés » du genre : mobilisation, vie des tranchées, combats corps à corps, gaz, mutilations, exécutions pour l’exemple…  Mais, pour sortir d’un trop grand classicisme factuel, Echenoz ajoute quelques thèmes relativement marginaux dans les récits de la Grande Guerre. L’aviation, d’abord, encore détournée de l’utilisation meurtrière que 14-18 va lui découvrir, avec ce curieux ballet aérien de biplans de reconnaissance, qui tâchent de s’abattre mutuellement avec des armes de poing. Ce magnifique chapitre, ensuite, sur les animaux de la guerre, sacrifiés, abandonnés, errants, mangés, apprivoisés, ou encore – le rat, le pou – haïs et combattus. Autre exemple, le rôle méconnu des gendarmes, transformés en milices d’arrière-garde traquant déserteurs et trafiquants. Plus que par la synthèse réussie des événements vécus par le poilu moyen, c’est par ces évocations que le roman se distingue.

14 est donc une réussite. Rarement récit de guerre aura livré une partition si sobre et si touchante. Refermant les quelques cent-vingt pages du volume, on a l’impression d’en avoir ingurgités cinq-cents, tant Echenoz semble tout dire sur l’horreur de la Guerre, avec justesse, retenue et humilité.

Jean Echenoz, 14, Les Éditions de Minuit, 2012, 123 pages