Romans solaires (2) Août12

Romans solaires (2)

Suite de notre sélection de romans solaires à déguster avant de voir s’envoler l’été… Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé. Actes Sud, 2004, 247 pages. De Rocco à Elia, de Carmela à Ana, la famille des Scorta est marquée par le sceau du tragique. Comme l’inceste et le parricide chez les Labdacides, l’alcoolisme et la folie chez les Rougon-Macquart, leur lignée se fonde et se déploie dans le viol et la misère. Le roman de Laurent Gaudé aurait pu s’appeler « La Malédiction des Scorta » : une généalogie de pouilleux figés dans un petit village italien écrasé par la chaleur. Le soleil, omniprésent, crée le décor poussiéreux de Montepuccio et condamne parfois. Rien ne semble épargner la famille : le premier Scorta est un violeur, le fils adoptif un assassin et les trois premiers enfants des parias. Mais si la vie ne les ménage pas, c’est la parole qui les honore et les sauve : l’alliance secrète entre Rocco et le prêtre du village, le récit rétrospectif de Carmela – survivante de la première génération, qui ne se « confesse pas » mais qui parle avant « que tout ne soit englouti » -, le pacte des Scorta pour qu’ils perpétuent la légende familiale… C’est la parole qui unit les membres de cette famille obscure, scelle leur destin, les absout de la misère, et transforme ces gens de peu en figures mythiques. Ce sont alors des crasseux traversés par la lumière, qu’honore leur volonté farouche d’être plus que « des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil ». J.M Après l’orage, Selva Almada, Métailié, 2O14, 133 pages. Province du Chaco, Nord de l’Argentine. Quelques heures avant l’orage, le Révérend Pearson et sa fille Leni tombent en panne et s’arrêtent dans un garage isolé. C’est une construction précaire de briques nues, vainement protégée du soleil par un porche de branches et de roseaux. La chaleur est écrasante et les chiens se terrent sous la ferraille. Le propriétaire des lieux, El Gringo Bauer, s’attèle rapidement au travail, mais la panne est sévère, le huis-clos se resserre et cristallise les tensions. Ce bref roman épuise toutes les ressources du tragique. Le mercure monte et les passions s’exacerbent. Chacun attend l’orage libérateur, tout en sachant bien qu’il sera porteur du drame. Le dénouement, d’une infinie tristesse, conclut un premier roman tendu à l’extrême, d’une sobriété remarquable. M.G Un été,  Vincent Almendros, Editions de Minuit, 94 pages. Cet été-là, Pierre rejoint son frère Jean à bord de son voilier. Avec Lone et Jeanne, leurs compagnes respectives, ils naviguent, plongent et pêchent sous le soleil entre Naples et Capri. Ce pourrait être une croisière idyllique mais, très vite, le narrateur ressent une impression de malaise et s’interroge : « Je n’étais pas certain  que ce soit une bonne idée que nous partions en vacances ensemble. » Cette inquiétude naissante tient à presque rien, à quelques détails : un malentendu, un oubli, un vocabulaire maritime qu’il ne comprend pas, un sous-vêtement qui traîne, un chapeau qui change de place, des méduses qui encerclent le bateau… Dans la touffeur et la promiscuité de la cabine, des souvenirs lui reviennent d’un soir de juin où « la chaleur était la même. Etouffante. » et le trouble s’installe. L’intrigue progresse à petites touches avec une écriture légèrement décalée, pleine d’humour et une construction précise et efficace. L’ambiance devient électrique : « L’air était irrespirable », les signes s’accumulent et l’orage éclate. Mais rien ne se passe comme on l’attend et la fin surprend par une chute inattendue. Un court roman, presque une nouvelle, qui joue subtilement avec le souvenir de Pierre et Jean de Maupassant. A lire d’une traite, le temps d’une sieste.  M.S Bonjour tristesse, Françoise Sagan, 1954, Pocket, 160 pages. « Une grande villa blanche, isolée, ravissante, (…) bâtie sur un promontoire, dominant la mer, cachée de la route par un bois de pins ; un chemin de chèvres descendait à une petite crique dorée, bordée de rochers roux où se balançait la mer. » Le père de Cécile,...

Les Damnés, mise en scène Ivo Van Hove Août06

Les Damnés, mise en scène Ivo Van Hove

Dans la cour d’honneur du palais des papes Ivo Van Hove met en scène Les Damnés (d’après le scénario de Visconti) avec la troupe de la Comédie-Française. Un grand moment de théâtre. L’histoire de la famille Essenbeck, inspirée de la famille Krupp, a des allures de drame shakespearien. On s’y entretue pour le pouvoir, on fait et défait les alliances entre cousins, on trame des complots, le fils incestueux se retourne contre sa mère. Sur la scène orange, rouge sang puis noire, les personnages s’affrontent dans un paroxysme de violence et passion. Sur l’écran, l’image projette en gros plan le jeu des acteurs, montre l’incendie du Reichstag ou les machines des aciéries et renvoie aussi aux spectateurs leur propre reflet. Chaque acte de cette tragédie est ponctuée par un meurtre, une mise au tombeau suivie par l’avancée silencieuse de tous les acteurs vers le public. C’est alors lui qui est filmé et qui voit son image projetée sur l’écran. Nous les regardons et nous nous regardons. Il faut faire avec cette immense espace où, de part et d’autre du praticable, sont disposés loges et coulisses, musiciens et cercueils, où l’oeil est sollicité de toute part. Et surtout, ce soir-là, il faut faire avec les rafales de mistral qui jouent avec les vêtements des acteurs et frigorifient les spectateurs. Mais malgré cela et en dépit de quelques longueurs, la magie du théâtre opère. Particulièrement dans des moments de fulgurance comme la bacchanale des SA où deux acteurs sur scène démultipliés par la vidéo et la sonorisation donnent l’illusion troublante d’une foule ; la cour d’honneur devient alors le stade de Nuremberg résonnant de chants nazis. Les acteurs du Français, tous impeccables, sont capables de tout, du plus intime -changements imperceptibles évoquant une multiplicité de sentiments sur...

Tristesses, mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Juil16

Tristesses, mise en scène Anne-Cécile Vandalem....

Le 70ème Festival d’Avignon, qui se tient du 6 au 24 Juillet, fait la part belle à la scène belge francophone. Tristesses est un spectacle de théâtre musical qui met en lumière les liens insidieux entre le pouvoir et la tristesse. Une franche réussite. Trois maisons de poupée et un temple dans une île imaginaire du Jutland nommée Tristesse qui ne compte plus que huit habitants depuis la fermeture des abattoirs. Mais il y a quelque chose de pourri dans ce royaume du Danemark, quelque chose d’étrange et d’inquiétant. Les ombres errantes du passé y déambulent lentement. La croix sur le fronton du temple est bizarrement penchée. Tout bascule lorsqu’on retrouve le corps de Mme Heiger pendue et que sa fille, la très ambitieuse Martha, dirigeante du parti d’extrême droite, vient pour enterrer sa mère. Sur le plateau, les acteurs s’affrontent pendant qu’en fond de scène la caméra filme et retransmet sur écran l’intérieur des maisons fermées, l’envers du décor. Les dialogues fusent, les claques volent. C’est drôle et violent à la fois car l’écriture d’Anne-Cécile Vandalem sait mêler dramatique et comique jusqu’à l’humour noir, macabre -au risque de désarçonner le public-. La scène des funérailles, déjantée, riche en gags est particulièrement hilarante. La narration, riche et prenante, tient du huis clos à la Ibsen et du polar noir américain. Ce que montre la pièce c’est le fascisme à tous les niveaux, celui du macho ordinaire, du petit chef, des enfants qui s’acharnent sur un souffre-douleur ; celui surtout qui s’impose peu à peu et parvient au pouvoir par la corruption, l’intimidation et la manipulation, avec le consentement de tous. Un conte cruel, qui nous parle d’aujourd’hui. Tristesses, Compagnie Das Fräulein, Conception, écriture et mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Durée 2 h15. Au festival d’Avignon,...

Romans solaires (1) Juil07

Romans solaires (1)

En ce début de Juillet, LHP vous propose sa réinterprétation des « romans de l’été » chers à la presse : voici donc une sélection de romans « solaires », romans ni légers ni lumineux, mais dans lesquels le soleil envahit tout l’espace et façonne les destins. A déguster avec l’excellente play-list de FIP « le soleil, c’est magnifip ». L’Etranger, Albert Camus, Folio, 183 pages. Si l’on parle de roman solaire le premier titre qui s’impose est, bien sûr, L’Etranger, ce livre dont le soleil est le héros. Sur la route du cimetière, sur la plage vibrante au zénith ou dans la touffeur du tribunal, il est toujours là, omniprésent, éblouissant, écrasant puisque « Il n’y a pas d’issue. » Sensuel et mutique, Meursault, le protagoniste, est poussé par lui au pire. Ce n’est que dans les rares moments heureux de baignades qu’il devient synonyme de plaisir. On ne lui échappe qu’au crépuscule dans ce pays où le soir  est « comme une trêve mélancolique. » Et ce n’est que dans l’obscurité de sa cellule que le personnage comprend, revoit et assume ses actes. A lire au choix comme un roman policier, une tragédie ou un plaidoyer contre la peine de mort. M.S   Le Guépard, Giuseppe Tomasi di Lampedusa (traduit par Jean-Paul Manganaro), Points, 357 pages. Sicile. Mai 1860. Les troupes de Garibaldi débarquent sur la côte de Marsala. C’est la fin d’un monde, celui de l’aristocratie décadente, celui du prince Salina, le Guépard, et l’émergence de l’unité italienne autour du royaume de Piémont et de la bourgeoisie montante. Orgueilleux et indolents, les Siciliens préfèrent l’immobilité au changement. Dans ce pays aride et somptueux, la campagne « noire de barbes d’épis brûlés » vibre de la plainte des cigales « comme le râle de la Sicile calcinée ». L’été est une « malédiction annuelle » dans l’attente...

Les Deux Etendards, Lucien Rebatet Juin09

Les Deux Etendards, Lucien Rebatet

Peut-on encore lire Lucien Rebatet ? Répondre par la négative serait oublier que le pamphlétaire violemment antisémite des Décombres est aussi l’auteur d’un immense roman, Les Deux Etendards, qui s’inscrit dans la lignée de Balzac, de Stendhal et de Proust. Un chef d’œuvre à découvrir. François Mitterrand eut, dit-on, cette formule : «Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Etendards, et les autres.» On comprend que ce roman ait pu séduire celui qui aimait les livres, les femmes et la France. Tout y est : les interrogations métaphysiques, l’amour fou, la province française aux accents balzaciens, l’entre-deux guerres, la peinture, la musique et la littérature. Et même si l’on peut parfois être irrité par les longs débats théologiques des deux protagonistes, le style alerte entraîne, le lyrisme emporte, l’ironie mordante réjouit. Chef d’œuvre maudit, ébauché en 1937, commencé en 1941 parallèlement à la rédaction des Décombres et aux articles dans Je suis partout, continué en 1944 lors de la fuite au château de Sigmaringen (où Rebatet côtoie Céline), il est achevé en prison à Fresnes dans le quartier des condamnés à mort, puis à Clairvaux où l’auteur en corrige les épreuves transmises clandestinement par sa femme; c’est l’œuvre d’une vie dans laquelle le romancier transpose des événements vécus. Salué lors de sa parution en 1952 par de nombreux auteurs dont Camus, il resta cependant sans succès, livre tabou occulté par le passé collaborateur de son auteur mais réédité régulièrement par Gallimard. Michel Croz, jeune provincial ambitieux, fait ses études à Paris et rêve de gloire littéraire. Puis rupture, tournant inattendu : devenu fou amoureux d’Anne-Marie, jeune lyonnaise que lui présente son ami Régis, Michel part vivre dans cette ville pour se rapprocher d’elle. Mais Anne-Marie aime Régis et est aimée...

Envoyée spéciale, Jean Echenoz

Au terme d’une escapade d’une dizaine d’années, Jean Echenoz revient, avec Envoyée spéciale, au genre qui lui a valu la reconnaissance et l’admiration du public, le roman d’aventure.  Se plonger dans ce tout nouveau récit, c’est comme retrouver un vieil ami que l’on n’a pas vu depuis un bon moment : très excitant, plutôt plaisant mais un peu longuet… Prenez une jeune parisienne désœuvrée, passablement riche et plutôt jolie, justement prénommée Constance pour son caractère flegmatique. Faites-la enlever par des agents secrets, dont l’un très séduisant, les autres parfaitement incompétents. Réservez le tout à la campagne quelque temps, au plus loin de la civilisation. Quoi de mieux que la Creuse, par conséquent ! Pendant ce temps, faites monter la mayonnaise en y incorporant délicatement un époux distant et indifférent, ex-star de la chanson, affublé du pseudonyme saugrenu de Lou Tausk ; un ancien associé pitoyable mais pas si incapable ; un nouvel associé dépressif et suicidaire ; plusieurs jeunes et jolies femmes et quelques autres personnages savoureux. Quand la préparation a suffisamment reposé, « c’est très simple, comme le précise le général à Constance, vous allez déstabiliser la Corée du Nord. » Accommodez le tout de diverses saveurs exotiques puis laissez mijoter patiemment. La recette a fait ses preuves et l’on y retrouve tous les ingrédients qui ont consacré le succès d’Echenoz. A commencer par un style unique qui manie avec génie l’art du décalage. Le langage le plus prosaïque y côtoie un vocabulaire des plus châtiés. Le subjonctif imparfait voisine avec des tournures pour le moins relâchées. La phrase s’allonge à loisir et se scinde alors qu’on ne s’y attend pas, pour laisser place à de longues digressions abracadabrantes quoique parfaitement renseignées. Le narrateur, omniscient, omnipotent et omniprésent, jette sur cet imbroglio un regard attentif pour s’amuser de l’effarement de...

Captain Fantastic, Matt Ross Mai20

Captain Fantastic, Matt Ross

Véritable coup de cœur de la sélection Un Certain Regard, ce film magnifique sur l’amour d’un père pour ses enfants est interprété par un Viggo Mortensen impeccable et profondément humain. Non, Captain Fantastic n’est pas l’histoire d’un super héros prêt à sauver le monde. Et l’arrivée à l’improviste de Jean Luc Mélenchon dans la salle (qui viendra prendre place sur le siège voisin au nôtre), n’y changera rien. Ben (Viggo Mortensen) et Leslie ont fait un choix radical: élever leur six enfants loin des artifices de la société. Installée en forêt dans un cadre idyllique, la grande famille vie en parfaite harmonie avec son environnement. Au programme quotidien: chasse à l’arc et au couteau, exercices physiques, escalade, entretien du potager. Mais pas seulement : cours de culture générale, de littérature, de musique … Le cadre posé par la caméra est superbe. Les vies des personnages sont bercées de nature, de culture et d’entraide. On a envie d’en être. Mais  ce parfait équilibre est bientôt rompu par le décès de Leslie qui, hospitalisée depuis plusieurs mois, met fin à ses jours. Ben et les enfants prennent la route pour se rendre à l’enterrement de leur mère bien aimée. La séquence de l’escale chez les cousins est  la plus réussie. On sait que le choc des cultures est inévitable. Le contraste entre les deux familles est saisissant. Certains respirent le mépris, obsédés par leurs jeux vidéos et leur dernière paire de Nike, quand d’autres veulent dormir dehors pour profiter des étoiles. Mais le scénario en fait un peu trop sur l‘éducation parfaite de ces Robinsons new age et ne laisse entrevoir aucune faiblesse dans cette litanie. Les ados parlent trois langues (dont l’esperanto), les plus jeunes ont des connaissances avancées sur l’anatomie humaine. D’autres encore sont capables...

Hands of stones, Jonathan Jakubowicz Mai18

Hands of stones, Jonathan Jakubowicz

Ambiance électrique au pied des marches du Palais des Festivals, ce lundi 16 mai à 22h, pour le grand retour de Robert de Niro qui présente Hands of Stones de Jonathan Jakubowicz. Plus qu’une simple projection hors compétition, c’est un véritable hommage que Le Festival de Cannes a voulu rendre à l’immense acteur américain de 73 ans. Quelques minutes avant le début de la séance, Thierry Frémaux, délégué général du Festival,  invite de Niro à monter sur scène sous les applaudissements. L’immense Théâtre Lumière est plein à craquer. L’acteur de Raging Bull se plie aux remerciements d’usage avant d’orienter son discours sur sa relation singulière avec le Festival (il a été président du jury en 2011). Quand l’acteur rejoint son siège, la salle est debout. Le film retrace l’histoire véritable de Roberto Duran, boxeur panaméen hors norme joué par l’excellent Vénézuélien Edgar Ramirez, présent dans la salle aux côtés du puncheur âgé aujourd’hui de 64 ans. Né dans l’un des quartiers les plus pauvres de Panama, le jeune Duran gravit rapidement les échelons du noble art. Il fait appel à un entraineur mythique, Ray Arcel, campé par Robert De Niro, pour devenir champion du monde de sa catégorie.  Commence alors un règne incontesté sur la boxe mondiale pendant plus de quinze ans, du début des années 70 au milieu des années 80. Ce film de boxe agréable au scénario sans surprise s’inscrit dans la tradition des classiques hollywoodiens du genre, sans bouleverser ni pour autant démériter. Date de sortie : Non connue Réalisé par : Jonathan Jakubowicz Avec : Robert de Niro, Edgar Ramirez Pays de production : USA,...

Apnée, Jean-Christophe Meurisse Mai17

Apnée, Jean-Christophe Meurisse

La sélection Un Certain regard présentait ce lundi «  Apnée », le premier long métrage de Jean Christophe Meurisse.  Un film émouvant, poétique, et complètement déjanté. Ils sont trois, et veulent tout faire ensemble: se marier, acheter un appartement, obtenir un prêt, passer un entretien d’embauche, être parents, passer un dimanche en famille…Mais à chaque tentative d’entrée dans le moule des gens et des vies ordinaires, le trio inséparable doit faire face à l’évidence: pour le couple extraordinaire qu’ils forment, la quête de normalité qu’ils se sont fixés est vouée à l’échec. Le film est pensé comme une succession de petites saynètes plus ou moins indépendantes. On passe sans prévenir du débat existentiel à des situations loufoques, parfois choquantes. Une discussion avec Jésus avant de le décrocher de sa croix, une autruche au rayon chips d’un supermarché, une chorégraphie de patinage artistique complètement nu. L’enchainement des situations désarçonne parfois, mais on pardonne rapidement la perte du fil rouge. On reste scotché au siège, passant du rire aux larmes,  émus par ces trois vies filmées de manière instinctive, caméra à l’épaule. Ce film est tout et rien à la fois, impossible à saisir. Que ceux qui ne souhaitent pas être bousculés passent leur chemin. Date de sortie : Octobre 2016 De : Jean-Christophe Meurisse Avec Céline Fuhrer, Thomas Scimeca, Maxence Tual. Durée : 1h29. Pays de production :...

Le Bon Gros Géant, Steven Spielberg Mai16

Le Bon Gros Géant, Steven Spielberg

Projeté hier sur la croisette, Hors Compétition, The BFG (Le Bon Gros Géant ), adaptation du roman de Roald Dahl par Steven Spielberg, est un conte pour enfant réussi. Bienvenue dans le monde imaginaire des géants, au pays des magirêves et des époumensonges. Sophie, une jeune orpheline d’une dizaine d’année, est insomniaque. C’est durant une ces longues nuits sans sommeil qu’elle se fait enlever par un gentil géant. Ce dernier l’emmène alors dans son lointain pays, et tout devient possible: les rêves et cauchemars virevoltent dans la nature comme des papillons, il suffit d’un filet pour s’en emparer. La grande réussite du film réside dans l’ambiance graphique que Spielberg  impose, jouant avec les ombres et les lumières d’une manière magistrale. Le scénario, simple et efficace, navigue tout en douceur entre conte fantastique, comédie et drame. Le film collectionne les clins d’oeil et références : on est plongé dans un étrange mélange d’Inception (le géant a un atelier de fabrication de rêve) et des Voyages de Gulliver, le tout dans le décors du Seigneur des anneaux. Les nuits londoniennes, magnifiques, rappellent la saga d’Harry Potter. Le personnage du Bon Gros Géant dans son atelier farfelu évoque Geppetto dans sa menuiserie, et l’arbre à rêve est la réplique exacte de l’arbre sacré d’Avatar. Mais toutes ces références finissent par agacer. On aurait voulu avoir la possibilité d’explorer le monde fabuleux des géants sans avoir l’impression de passer un test de culture cinématographique…  Date de sortie : 20 juillet 2016. Réalisateur : Steven Spielberg Avec : Ruby Barnhill, Mark Rylance, Rebecca Hall. Durée : 1h55 min. Pays de production :...

Le grand marin, Catherine Poulain

Catherine Poulain a longtemps erré de par le monde, roulé sa bosse au gré des jobs de hasard : travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong Kong, pêcheuse en Alaska… De ses expéditions en mer, comme Melville, elle a tiré le suc et publie aujourd’hui, à 51 ans, un premier roman d’envergure. Récit aux multiples perspectives, Le grand marin saisit son lecteur et l’emporte comme la vague, au grand large. Le grand marin navigue entre autobiographie et fiction. Catherine Poulain puise dans son parcours intime, ses aventures sur un bateau puis un autre, ses amours avec un « grand marin ». Elle a longtemps pris des notes sur ses sorties en mer, rempli des carnets sans bien savoir pourquoi. Plus tard, elle comprend qu’elle veut raconter l’Alaska, ce petit milieu des pêcheurs, qu’elle doit parler pour eux, leur donner voix comme on dit. Le récit ramasse donc le réel : les saisons de pêche, la vie à bord – coups de bourre à la remontée des palangres et tranches de sommeil volées en cabine -, les beuveries à quai en attendant la paie… Dans la petite ville portuaire de Kodiak, beaucoup se reconnaîtront si toujours en vie. Mais bien sûr, la romancière transpose. C’est Lili, pas Catherine, le « je » qui quitte Manosque à toute berzingue et se cherche dans les vents du Nord ; et ce pas de côté en permet certainement bien d’autres. Cet art des oscillations et des balancements fait bien notre affaire, et notre plaisir tient sans doute aux nombreuses lectures et interprétations qui s’ouvrent sans cesse à nous. Récit réaliste à caractère sociologique, Le grand marin l’est assurément : portrait d’une communauté marginale, voguant de la saison du flétan à celle du crabe, et des bars au refuge social. Glossaire en prime...

La petite Femelle, Philippe Jaenada

Dans La petite Femelle, Philippe Jaenada reconstitue avec minutie l’histoire tragique et authentique d’une femme qui a tué son amant. Un portrait en forme de plaidoyer où la rigueur n’exclut pas la fantaisie. Pour avoir tué son ancien amant, Pauline Dubuisson est condamnée en 1953 à la prison à perpétuité après un procès qui connaît un grand retentissement dans la presse et l’opinion publique. Libérée pour bonne conduite après huit ans de prison, elle change de prénom et reprend ses études de médecine à Paris. Mais, rattrapée par son passé, elle part au Maroc où elle exerce comme infirmière. Reconnue à nouveau et repoussée par celui qu’elle s’apprêtait à épouser, elle se suicide en 1963. Au cours des années suivantes, cette histoire inspira à la fois la littérature et le cinéma : dès 1958, En cas de malheur de Simenon est adapté à l’écran par Autant-Lara avec Brigitte Bardot, et surtout en 1960 La Vérité de Clouzot, toujours avec Bardot, remporte un grand succès. Plus récemment, en 1991, Jean-Marie Fitère publie La Ravageuse et Jean-Luc Seigle Je vous écris dans le noir en 2015. Alors, pourquoi un nouveau livre consacré à cette affaire ? Que l’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas ici d’un « roman vrai », d’une fiction à partir d’un fait divers mais de la recherche de la vérité, comme l’annonce l’auteur dans son prologue : «Je m’efforce d’être le plus précis, le plus juste, le plus fidèle qu’on puisse être. » Philippe Jaenada se fait l’avocat pointilleux de l’accusée (celui qui lui a fait défaut lors de son procès puisque son défenseur, le très catholique Paul Baudet, soucieux de sauver l’âme plus que la vie de sa cliente, n’a pas cherché à réfuter l’accusation de préméditation). L’auteur a fouillé les archives, épluché les rapports...

Malentendus – L’enfant inexact, E. Massé...

Le metteur en scène Eric Massé offre une très belle adaptation théâtrale du roman Malentendus de Bertrand Leclair, qui retrace la révolte familiale d’un jeune homme sourd dans les années 1980. Le spectacle, bilingue (Langue des Signes Française / Français), prolonge la pièce Héritages, du même auteur, et s’inscrit dans le cycle de créations et performances UltraSenSibles, parcours autour du handicap et de la sensorialité. Le rideau se lève sur les retrouvailles d’une fratrie dans la maison bourgeoise de l’enfance, pour régler des questions de succession. La mère vient de mourir. Triste occasion de se réunir, depuis plus de vingt ans que le cadet, Julien, est en rupture de ban. Il n’est même pas venu enterrer son père, il y a longtemps ; n’a pas offert à sa mère l’ultime réconfort de le revoir. Joie des retrouvailles pour la sœur, rancœur palpable du frère aîné, crispation de Julien. L’équation est compliquée par la présence d’une inconnue : une amie interprète, imposée par Julien. Pourquoi ? Parce que Julien est sourd. Oui, depuis sa naissance… mais autrefois on communiquait bien directement, face à face, par la lecture sur les lèvres et l’articulation, non ? Alors pourquoi ramener une intruse, dans un moment pareil, pour traduire les échanges, comme si on n’était plus capables de se parler, hein ? L’interprète s’interpose pour mieux suivre, corps étranger dans cet organisme familial disloqué, et traduit les cris des questions, les signes nerveux des réponses, révélateur des « malentendus » de cette pièce qui s’annonce d’emblée comme une tragédie du langage à la Ionesco. La langue est en effet au cœur de cette pièce bilingue, qui retrace à travers le parcours fictif de Julien Laporte l’histoire violente et méconnue de la Langue des Signes Française. Comme le roman qu’il adapte à la scène, Eric Massé assume...

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers Mar11

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers

« Le sujet du film [c’est] la vie, dans tout ce qu’elle embrasse. Chercher à dessiner ce réel mouvant et énigmatique qui échappe sans cesse, où l’incongru, le drolatique ou bien le pire peuvent surgir à tout instant. » Ces mots de Mickaël Hers définissent parfaitement son deuxième long métrage : filmer au plus juste des fragments de l’existence de Lawrence au cours de trois étés, entre Berlin, Paris et New-York.              La séquence inaugurale est à l’image du film, elle montre l’existence dans ce qu’elle a de prosaïque, de lumineux, de violent et de tragique. C’est le premier été, à Berlin. La caméra suit avec fluidité et délicatesse Sasha, jolie trentenaire qui part au travail. Rien de particulier ; le quotidien, seulement. Le baiser à son amoureux encore endormi, l’hésitation entre un haut bleu ou jaune, une tasse de thé, le parc traversé pour se rendre à l’atelier… Les mouvements du personnage sont linéaires, mécaniques, mais légers. Cette légèreté d’une journée d’été est soulignée d’une lumière qui ne quittera que très rarement les personnages. Lumière douce et vaporeuse, qui s’attache à rendre tout aérien et poétique. Tout est calme et tranquille mais soudain survient « le pire » : Sasha, rentrant chez elle et traversant à nouveau le parc baigné de lumière, s’écroule. Les raisons de sa mort sont tues, les personnages, assommés par la douleur n’en disent rien, ne prononcent d’ailleurs jamais le mot ultime. Et c’est cela la force de Mikhaël Hers : ne jamais s’appesantir, ne jamais tomber dans le pathos, aussi tragique soit la situation. Inutile de montrer une violence que le spectateur ne peut qu’imaginer à travers quelques détails. Ce qui l’intéresse, ce sont le combat, la pudeur et l’existence de ceux qui restent.             Parmi ceux-là, il y a Lawrence, le compagnon de Sasha...

Histoire de la violence, Edouard Louis

Dans son deuxième roman, Edouard Louis poursuit son entreprise autobiographique sous une forme plus aboutie et resserrée. Histoire de la violence, c’est l’histoire d’un viol et la réappropriation de cette histoire à travers des récits croisés. Une quête de soi au-delà de la honte. Le soir de Noël, alors qu’il rentre chez lui, Edouard est abordé par Reda. Ils passent la nuit ensemble mais, au matin, la rencontre tourne mal : quand Edouard lui demande de lui restituer les objets qu’il lui a volés, Reda tente de l’étrangler, le menace d’un revolver et le viole. Ce pourrait être un récit sordide ou un ressassement narcissique, mais pour cet héritier de Didier Eribon et d’Annie Ernaux[1] le vécu – fût-il le plus douloureux– devient matériau autobiographique et sociologique.  « Porter plainte », comme il le fait dès le lendemain, ce n’est pas se plaindre, c’est se saisir des mots pour se délivrer du fardeau. C’est d’abord une histoire d’attirance entre deux êtres que tout sépare et qui pourtant se ressemblent. Au temps suspendu de l’approche sur la place de la République déserte succède l’évidence et la fulgurance du désir : « Il a su qu’il irait chez lui. Maintenant c’était certain. » Reda/Edouard, deux prénoms inversés pour ces doubles contraires, le kabyle et le picard, celui qui vit de débrouilles et celui qui lit Nietzsche et Claude Simon. Mais tous deux ont connu l’exclusion, la honte, l’humiliation, celle de leur père et de leur mère, et Edouard, auteur de petits vols dans son adolescence, aurait pu devenir Reda. Histoire de la violence sous toutes ses formes – dont le titre fait référence à Histoire de la sexualité de Foucault – ce livre est peut-être avant tout une histoire de la honte : « à croire que ce qu’on appelle la honte est...

The Revenant, Alejandro Gonzalez Inarritu Fév26

The Revenant, Alejandro Gonzalez Inarritu

Un trappeur lutte pour sa survie dans un western enneigé. Après de belles séquences initiales, le dernier film d’Inarritu, engeance cachée de Mel Gibson et de Quentin Tarantino, s’abîme dans le grotesque. Leonardo DiCaprio réchappe de justesse à un massacre par des Indiens. LDC ne réchappe pas à l’attaque d’un ours (très réaliste, whaou). Mais des lambeaux de son corps bougent encore. Alors successivement ces lambeaux sont enterrés vivants, descendent les chutes du Niagara, se recousent à la braise ardente, errent dans la vastitude glacée, tombent d’une falaise à cheval, piquent un roupillon dans le cheval (dans le cheval, whaou), rêvent d’une église et d’un bifteck. Enfin, revenu d’entre sa charpie, LDC fiche la raclée qu’il mérite au fils de chienne qui a tué son fils. On reconnaît là aisément un chef d’œuvre, en effet : on y joue du violoncelle (« de la contrebasse » selon les fayots du premier rang) on y cite d’autres chefs d’oeuvre (« Sarafian. Non : Tarkovski, Herzog, Lubitsch ! ») le grand acteur souffre. Rampe. Bave, éructe, gît, tremblote, pâlit, bleuit, bref : le grand acteur en chie sa race et ramène l’Oscar avec les dents. on y renverse des gouttes de sang sur de la neige. on y renverse des cuves de sang sur des tonnes de neige. on y montre de très beaux sapins (« des épicéas » (ils vont la fermer ?)). on y opprime des Indiens très bien. Des gros plans, nombreux, permettent de faire connaissance avec les trous de nez de LDC (choisir plutôt une salle petite, un petit écran, et sans premier rang). Puis on rencontre Dieu. C’est un écureuil. Ou bien c’est un arbre. Ou alors c’est du poulet ? Date de sortie : 24 février 2016 Réalisé par : Alejandro Gonzalez Inarritu Avec : Léonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson Durée : 2h36 Pays...

Star Wars – Le Réveil de la force, J.J. Abrams Fév20

Star Wars – Le Réveil de la force, J.J. Abrams...

Une jeune pilleuse d’épaves et un stormtrooper défroqué rejoignent la Résistance pour retrouver Luke Skywalker avant le sinistre Premier Ordre. J.J. Abrams revisite avec succès le plus grand mythe populaire du vingtième siècle. Bouche ouverte, sourire aux lèvres et chatouilles à l’estomac, la présente critique pourrait se limiter à cette triade essentielle. Car retrouver Star Wars, c’est se glisser à nouveau au fond du canapé en skaï de ses parents, un soir de Toussaint, au début des années 1990. C’est retrouver la voix française nasillarde de Solo qui interpelle « Chico » et provoque Leia, c’est sentir sa moustache frémir sous la musique de John Williams, se laisser bercer par cette ambiance irréelle, inimitable. A la nouvelle du rachat de Disney, devant la formidable promesse d’un retour de l’ambiance seventies agrémentée des prouesses technologiques contemporaines, c’était comme si l’on avait appris que Stefan Edberg n’avait que 22 ans et qu’il jouerait la finale de Wimbledon 2016 contre Roger Federer. Bref on était contents. De fait, JJ Abrams n’a pas pris les fans pour des Gungans. L’ensemble est une suite à la logique implacable qui respecte scrupuleusement la trilogie originale. Sans doute un peu trop d’ailleurs. Car le souci de rameuter les fans et d’en conquérir de nouveaux fait de cet opus une œuvre diablement consensuelle : l’intrigue ne possède pas la moindre audace et tourne souvent au pastiche. Etoile de la mort, bataille de X-Wings, méchant masqué hésitant entre l’ombre et la lumière, généalogie des Skywalker réactivée, filiation et parricide…Tous les ingrédients sont là et donnent l’impression d’une vaste arnaque. Alors quoi ? Difficile pourtant de se positionner tant le plaisir est grand de patauger dans ces artifices usés jusqu’à la moelle. JJ Abrams est un maître du genre et sa réalisation au cordeau parvient sans mal...

Chocolat, Roschdy Zem Fév13

Chocolat, Roschdy Zem

Roschdy Zem sait choisir ses sujets, c’est certain. En s’emparant de l’histoire bigrement romanesque de Chocolat, premier artiste noir à s’imposer sur les scènes parisiennes au XIXème siècle, l’acteur réalisateur relance un engouement populaire pour ce clown mythique dont le succès révèle paradoxalement le profond racisme de l’époque. Mais un bon sujet n’a jamais suffi à faire un bon film, et l’honnêteté du propos ne sauve pas tout. Pour être honnête à notre tour, attachons-nous d’abord aux réussites du projet. Depuis la sortie du film, mais aussi grâce à l’étude historique de Gérard Noiriel (Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom), tout le monde a ces jours-ci le nom de « Chocolat » à la bouche. Quelle réhabilitation pour celui qui termina sa vie dans la misère et l’indifférence! On découvre ou redécouvre le parcours extraordinaire de ce fils d’esclave cubain qui après moult pérégrinations et petits emplois en vint à former avec Footit l’un des premiers couples auguste/clown blanc de l’histoire du cirque, innovation qui lui valut un succès phénoménal dans le Paris de la Belle Epoque – tant et si bien qu’il fut croqué par Toulouse-Lautrec, filmé par les frères Lumière et immortalisé par la langue. Pour un tel portrait, Roschdy Zem a le mérite de ne pas s’arrêter au seuil de la piste : à partir des archives disponibles (dont le fameux petit film des frères Lumière auquel il rend hommage), il reproduit les plus fameux sketches du duo, devenus depuis des classiques de la comédie clownesque. Courses-poursuites, claques et coups de pieds en cascade, imbroglios avec des objets défaillants, les séquences consacrées aux prestations du duo sont nombreuses et souvent savoureuses. Chapeau bas aux acteurs : le sourire lumineux d’Omar Sy et la virtuosité de James Thiérrée ressuscitent la magie de...

Sauve qui peut la vie, Nicole Lapierre

Dans le prologue à son essai Sauve qui peut la vie, prix Médicis 2015, la socio-anthropologue Nicole Lapierre espère « une lecture revigorante, une sorte de fortifiant pour résister au mauvais temps présent ». C’est chose faite. « Dans ma famille, on se tuait de mère en fille. Mais c’est fini ». Ainsi commence Sauve qui peut la vie, le dernier essai de Nicole Lapierre. Le lecteur s’attend à un récit autobiographique assez convenu, dans lequel on lui exposera les miracles d’une résilience. Il faut dire aussi que le titre (référence explicite au film de Godard du même nom) et la photo de couverture (le portrait en pied d’une petite fille en noir et en blanc, manteau sombre et cagoule, DS à l’arrière-plan) l’ont mal averti. Sauve qui peut la vie est bien plus qu’un énième récit de vie : il s’agit d’un essai inclassable, pluriel et hybride, qui utilise le récit biographique comme support à la pensée. Nicole Lapierre tire de son histoire familiale « quelques idées » (expression ô combien euphémistique) qui résument en fait toute sa trajectoire intellectuelle. L’essai revêt une valeur presque testamentaire ; une lumière crépusculaire s’en dégage et vient éclairer les liens entre l’histoire de la famille, la personnalité de l’individu et les travaux du chercheur : « Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce qui était une manière d’être – une tendance à parier sur l’embellie, un goût de l’esquive (…) avait aussi profondément influencé ma façon de penser (…). Tel est le sujet de ce livre ». Pour caractériser l’histoire de sa famille, Nicole Lapierre utilise la métaphore des « semelles de plomb » : l’histoire est lourde et « elle entraîne par le fond ». Père juif émigré, seul rescapé d’une famille décimée dans les ghettos de Lodz et de Varsovie, suicides de la mère et de la...

Ça ira (1) Fin de Louis, mise en sc. de J. Pommerat...

Transposer l’Histoire sans la trahir. Tout est là. Eviter le double écueil de la reconstitution en costumes, forcément fausse et folklorique, ou de la transposition facile et démagogique. Mais transposer pour mieux faire entendre ce que la Révolution française dit de nous, de notre identité et de notre rapport à la politique. Joël Pommerat situe « Ça ira (1) Fin de Louis » dans un hors-temps qui n’est ni d’hier ni d’aujourd’hui. Une très belle réussite.  Le texte de « Ça ira (1) Fin de Louis », élaboré au cours du processus de travail sur le plateau, s’appuie sur une solide documentation et se nourrit des propositions des acteurs au cours des répétitions[1]. Fidèle sans être érudit ou lourdement didactique, il suit la trame des faits, de leur causalité et de leur enchaînement tragique, à travers une succession de tableaux-séquences. Il suffit de quelques mots pour situer l’action et convoquer nos souvenirs scolaires : Versailles, Louvre, Etats-Généraux, nuit du 4 août… Il suffit de quelques glissements pour la rendre contemporaine : dire « terroristes, dette publique, prolétariat » au lieu de « émeutiers, déficit, Tiers-Etat », « prison » plutôt que « Bastille », « purges » plutôt que « Terreur » et le propos prend une dimension politique intemporelle. De la même manière, les personnages historiques attendus sont absents, à l’exception du Roi, Louis, et de la Reine (mais jamais nommée Marie-Antoinette). La trame narrative d’une histoire connue de tous et le recours à des anonymes permettent ainsi d’éviter l’abstraction, tout en incarnant des positions idéologiques et des types humains  propres à tout groupe social: l’extrémiste et le conciliateur, le naïf et le carriériste. La même analyse des comportements humains et des rapports de force était d’ailleurs déjà présente dans Ma chambre froide, précédente pièce de Pommerat sur la prise de pouvoir des salariés au sein d’une entreprise. Mais c’est surtout le...

Titus n’aimait pas Bérénice, N. Azoulai...

« Pourquoi les hommes [ont]-ils depuis l’origine composé des histoires ? ». Le livre de Nathalie Azoulai interroge notre attirance pour la littérature. Un bel hommage, à travers la figure tutélaire de Jean Racine. Bérénice est dans un restaurant, face à Titus. Il lui annonce qu’il rompt leur relation, qu’il la quitte pour ne pas quitter Roma, sa femme, la mère de ses enfants. Outre la banalité de la situation, cette histoire vous évoque peut-être quelque chose. La référence est suffisamment lisible pour vous éviter de longues investigations. L’auteur a remis au goût du jour une célèbre tragédie racinienne, Bérénice : reine de Palestine, elle aime Titus, l’empereur romain, et espère bien qu’il modifiera les lois qui l’empêchent d’épouser une étrangère. La pièce suit les errements de cette femme bercée par l’espoir que l’amour de son amant est plus fort que tout. Mais Titus choisira de rester fidèle à Rome, et de renoncer à sa maîtresse. Un moment tentée par le suicide, elle acceptera finalement de vivre et de de s’enfuir dans « l’Orient désert ». L’artifice est grossier. C’est du moins ce que l’on peut croire durant un premier chapitre bien décevant ! Car si le style est agréable, l’emprunt à Racine semble grotesque. La plongée de Bérénice dans les eaux troubles de la dépression, avant même que l’on ait pu s’attacher à ce personnage larmoyant, ne touche guère. Fort heureusement, ce chagrin d’amour n’est qu’un prétexte, et reviendra très rarement hanter le récit. «  C’est comme une maladie, c’est physiologique, il faut que l’organisme se reconstitue. Un jour, tu ne te souviendras plus que des bons moments. Tu en ressortiras plus forte. Tu dis que tu n’aimeras plus jamais mais tu verras. La vie reprend toujours ses droits » Au beau milieu des sentences abjectes de son entourage, « dont la...

A ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal

Le 3 octobre 2013, une embarcation transportant des migrants clandestins africains fait naufrage aux larges des côtes siciliennes. L’écriture naît de cette tragédie, de ce mot entendu à la radio dans la nuit : LAMPEDUSA. Neuf lettres, quatre syllabes qui suscitent l’imaginaire, d’où jaillissent des images contradictoires, des souvenirs et des interrogations sur notre monde et sur la littérature. De quoi Lampedusa est-il le nom ? A cette question Maylis de Kerangal donne des réponses successives, en nous conviant, dans l’intimité nocturne de sa cuisine, à une réflexion par étapes. Paradoxalement, ce mot évoque d’abord un film de légende, Le Guépard de Visconti, adapté du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. L’auteure confronte ainsi deux figures apparemment inconciliables : celles du prince Salina – le héros du Guépard – et celle du migrant. Mais ces deux images finissent par se rejoindre, puisqu’il s’agit toujours de l’histoire d’un naufrage. Naufrage d’un homme – le prince Salina qui sent la mort approcher –, naufrages des hommes entassés sur des embarcations de fortune et d’un monde : l’aristocratie sicilienne moribonde ou la vieille Europe repliée sur elle-même. De ces deux figures antithétiques du prince et du migrant, Burt Lancaster est l’incarnation à travers ses rôles cinématographiques comme à travers son histoire personnelle : migrant irlandais devenu star de cinéma. Mais le nom de Lampedusa est aussi celui de l’île sicilienne et de l’auteur du Guépard, ce qui amène la narratrice à s’interroger sur les rapports entre les lieux, les livres et leurs auteurs : « Je me dis parfois qu’écrire c’est instaurer un paysage. » Parce qu’un livre est au fond, comme une île, un territoire, un lieu étranger qui devient nôtre lorsqu’on y accoste et qu’on l’investit. Parce que c’est toujours le regard, la mémoire qui transforment les mots en récit et le...

Vladimir Vladimirovitch, Bernard Chambaz.

Bernard Chambaz adopte un parti-pris narratif étonnant et choisit de raconter l’histoire d’un homonyme de Poutine pour mieux appréhender la complexité de la Russie et de son leader. Loin de l’objectivité historique, il assume pleinement le recours à l’invention littéraire, aux émotions, à la subjectivité, pour cerner un pays controversé. Le roman commence en février 2014, lors des jeux olympiques de Sotchi. L’équipe russe de Hockey vient de perdre les quarts de finale. Le président Poutine affiche à la télévision des yeux d’enfant triste, des yeux de phoque. L’honneur national est bafoué. Les journaux rappellent, nostalgiques, la grande époque de la machine rouge, lorsque l’équipe d’URSS raflait tous les titres olympiques. Dans ce contexte sportif affligeant, la crise ukrainienne et le rattachement de la Crimée à la Russie passent presque inaperçus. On partage alors les déceptions olympiques, et les autres tribulations du dénommé Vladimir Vladimirovitch Poutine, peintre hanté par différents motifs mortifères et grand amateur de littérature. Il se retrouve, aux portes de la retraite, dans un état d’hébétude proche de la dépression. A la fois exaspéré et fasciné par son illustre homonyme, il collectionne tous les documents concernant le président russe. Chaque jour, après quelques considérations météorologiques ou intimes, avec une minutie maniaque, il accumule des notes sur cet homme dans un gros calepin. Il les  reprend et les organise ensuite dans six petits cahiers, deux rouges pour l’enfance et l’adolescence, deux gris pour sa carrière au KGB et au FSB et deux noirs pour le président.  C’est à travers le regard mélancolique et désabusé de ce personnage qu’est abordée l’histoire de la Russie et de l’homme qui la dirige depuis 1999. Le récit de Vladimir Vladimirovitch par Vladimir Vladimirovitvh n’est donc pas une autobiographie. Ce n’est pas non plus, à proprement parler,...

Boussole, Mathias Enard

Un musicologue orientaliste s’égare dans les méandres de ses souvenirs. Une œuvre absolument sublime.  Franz Ritter est un musicologue autrichien. Ritter est malade, moribond, il a sans doute été affecté par une bactérie au cours de ses multiples séjours en Iran, en Syrie, ou en Turquie. Cette nuit-là il n’en peut plus, il se débat dans son lit, ressasse sa vie, et sa vie c’est l’Orient. Il s’épanche, Alep, Téhéran, Palmyre ou Istanbul, la musique bien sûr, Sarah aussi, Sarah encore, cette universitaire française brillante qu’il aime et qui lui échappe depuis tant d’années, insaisissable, incompréhensible, mais si familière et si complice. Boussole est une introspection pure et totale qui épouse chacune des pensées de l’homme malade, des pensées qui ne s’arrêtent jamais et s’étendent sans fin : un mouvement de Mahler, une considération sur la syphilis, un souvenir heureux, un regret, une anecdote, parfois drôle, parfois grave. Ainsi cet Iranien candide qui donna du Heil Hitler à Ritter lors d’une visite d’un musée de Téhéran. Ainsi cet universitaire français qui abusa d’une belle Iranienne en la faisant chanter, ou cet autre Français qui se fit iranien à force de s’assimiler et finit par se pendre dans le parc d’une clinique parisienne. Et il y a les souvenirs puissants, les actes fondateurs, Sarah encore, Sarah toujours, dont le corps et l’âme paraissent intimement liées à l’Orient, à ses contradictions, à ses fantasmes et ses promesses. C’est l’humiliation de l’hôtel Baron où Ritter trouve porte close. C’est la nuit de Palmyre où, surpris au petit matin alors qu’ils bivouaquent non loin du spectacle ahurissant du désert et des ruines, elle et lui se tiennent cachés sous une couverture, comme deux enfants, s’effleurent les mains, se serrent, se caressent, mais ne font rien. Sarah, ou l’Occident égaré...

L’homme irrationnel, Woody Allen Nov03

L’homme irrationnel, Woody Allen

L’Homme irrationnel, c’est Abe Lucas, un universitaire qui cherche désespérément un sens à sa vie. Il ne trouvera son salut ni dans la philosophie qu’il enseigne, ni dans les femmes, mais dans le crime… En dépit d’un habile synopsis et d’acteurs brillants, le dernier film de Woody Allen manque de rythme et les quelques savoureux dialogues ne suffisent pas à convaincre. Le campus d’une petite ville américaine est en émoi : Abe Lucas, professeur éminent de philosophie et personnalité charismatique, vient d’être engagé par l’université. Lucas est un écorché vif qui, entre deux cours, ne rechigne pas à siffler quelques fioles de whisky. Il séduit rapidement collègues et étudiantes, parmi lesquelles Jill Pollard, une Emma Stone brillante et guindée qui, bien que consciente du piège, tombe irrémédiablement sous le charme du beau parleur dépressif. C’est qu’Abe s’exalte, cite Kant, évoque ses nombreux voyages, pense haut et fort. Dandy solitaire au spleen ostensible, Abe, traîne son vague à l’âme et joue volontiers les poètes maudits. Comment résister ? Les parents de l’étudiante, des musiciens, l’ont pourtant prévenue : sa pensée sonne agréablement, mais elle est un peu vide, un peu bancale. Malgré sa popularité et la romance qui lui tend les bras, Abe Lucas ne sort pas de sa torpeur : son existence manque toujours d’un sel nouveau. Le déclic tant espéré surgit un jour de façon inattendue : en écoutant par hasard le désespoir d’une mère de famille malmenée par un juge véreux, Abe Lucas décide d’assassiner l’horrible persécuteur… et de redonner du même coup sens à sa vie. Voir un film de Woody Allen, c’est naviguer entre deux eaux : crier au génie (Match Point, Blue Jasmine) ou soupirer de déception et d’ennui (Vicky Cristina Barcelona, Magic in the Moonlight)… L’Homme irrationnel résume à lui seul...

Un Amour impossible, Christine Angot

Après le père, la mère. Christine Angot retrace l’histoire de cette femme dans un portrait précis, efficace et sans pathos, qui est aussi une fine analyse des relations mère/fille et des mécanismes de domination sociale à travers le langage. A l’origine de chacune de nos vies, il y a ce hasard, cet événement qui fonde le roman familial : « Mon père et ma mère se sont rencontrés.… » Par cette phrase évidente et fondatrice qui ouvre le livre de Christine Angot, l’autobiographie devient fiction littéraire et s’inscrit dans la lignée des grands romans. L’auteure imagine, dans une reconstitution forcément hypothétique, la passion qui a uni ses parents, l’histoire d’amour dont elle est issue. Sur le modèle de La Princesse de Clèves. tout commence par le bal où ils deviennent un couple : « Il l’a invitée à danser, elle s’est levée…Ils se sont faufilés ».  Dans le petit milieu du quartier américain, c’est le début d’une idylle éphémère entre Rachel Schwartz, la dactylo de Châteauroux, et Pierre Angot, le grand bourgeois parisien traducteur à la base américaine. Il est touché par sa beauté et son élégance, elle est subjuguée par sa culture, son assurance et sa liberté d’esprit : « Elle découvrait un monde ». Des promenades en forêt, un week-end dans la Creuse, une semaine merveilleuse sur la Côte d’Azur – comme en contrepoint de l’effroyable Semaine de vacances de son précédent roman- Pierre s’éloigne et Christine vient au monde. Si le personnage du père était au cœur de L’Inceste et de Une semaine de vacances, c’est ici la mère qui prend la première place, cette petite femme méprisée, délaissée, qui retrouve toute sa grandeur. On ne peut qu’être touché par sa force, sa ténacité dans le portrait plein d’empathie et d’une précision sociologique qu’en brosse l’auteure. Il en fallait de...

Otages intimes, Jeanne Benameur

Un homme, un jour, est pris en otage. Emporté par la tourmente de l’actualité, le sujet aurait pu être racoleur, violent, obscène. Il aurait pu flatter notre fascination pour la mort aussi bien que notre goût pour les happy ends médiatiques. Mais celle qui s’en empare sait l’art de ne presque pas dire, sans pourtant masquer ni trahir les événements. Délaissant le chaos spectaculaire, Jeanne Benameur compose un conte pudique et juste, redonne une place fragile à la vie, à l’espérance. Etienne, photographe de guerre, a été pris en otage, donc. Sauf que le roman débute quand tout s’arrête. Libéré après des mois de réclusion, l’homme monte dans un avion. « Il a de la chance. Il est vivant. Il rentre ».  Ceci dit, au confinement physique succède l’emprisonnement moral. Otage, il l’a été bien avant d’être enfermé, il le reste après sa libération. Nul enthousiasme lors du retour, mais un vide immense. Une faiblesse de l’âme et du corps, car il « n’est plus innocent de ce qu’un homme peut faire à un autre homme ». Il a perdu le chemin de la vie, tout comme sa capacité à se projeter dans l’avenir. Il ne lui reste que son passé. Mais quel passé ! Les souvenirs remontent, inexorables. Ce sont ceux de la guerre, tout d’abord, les plus récents. Et le livre ne cherche pas à cacher la noirceur du monde. Mais Jeanne Benameur refuse de se complaire dans la violence : le sang n’a pas besoin de couler pour que l’on comprenne le chaos. C’est un mur face à l’otage, rose et défraîchi, inlassablement contemplé et interrogé. Ou une femme qui charge les bras de ses enfants de bouteilles d’eau et les pousse dans une voiture avant de fuir devant les hommes en armes ; une femme qui croise le...

Youth, Paolo Sorrentino Oct13

Youth, Paolo Sorrentino

La recherche de son propre désir. Voilà sans doute le fil rouge du beau travail de Paolo Sorrentino. Dans La grande belleza, le réalisateur italien suivait les errances d’un sexagénaire cynique et désabusé, las de vivre mais cherchant toujours la source susceptible de lui rendre force et vigueur. Youth interroge à nouveau les états du désir, à travers une galerie de personnages singuliers et attachants. Fred Ballinger (Mickael Caine), figure centrale de ce dernier film, est plus âgé que le Jep de La grande belleza. A 80 ans, après avoir choisi de mettre un terme à sa carrière de compositeur et de chef d’orchestre, il mène une vie qu’il qualifie lui-même d' »apathique ». Durant l’été, il se retrouve dans un hôtel haut de gamme où il traîne son ennui de consultation en massage, de promenade en bain chaud, comme si le soin apporté à un corps vieillissant pouvait suffire à irriguer l’esprit et à donner du sens. Sorrentino consacre quelques plans éloquents à cette étrange communauté formée par les clients de l’hôtel : avancée mécanique des curistes en peignoir rose au rythme des gestes lents et répétitifs des soignants, corps pétrifiés dans les bains, déjeuners mornes et silencieux dans la blanche salle de restaurant…Une société comme arrêtée, à l’image donc de cette latence du désir chez le personnage ; seul le crissement désagréable d’un papier de bonbon, que le musicien s’amuse à froisser de temps à autre, vient déranger ce grand sommeil. Face à Ballinger, Sorrentino introduit un double : Mick Boyle (Harvey Keitel), ami de longue date, octogénaire également, qui séjourne à l’hôtel avec une équipe de scénaristes afin de terminer l’écriture d’un prochain film, annoncé comme son oeuvre testamentaire. Autre figure d’artiste, mais toujours en travail, toujours en lien avec son désir de cinéma....

La Fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch...

LHP rendent hommage au tout récent Prix Nobel de littérature 2015, avec une chronique de La Fin de l’homme rouge publiée sur le site en Mars 2014.  Pendant près de vingt ans, Svetlana Alexievitch a recueilli les témoignages d’ex-citoyens de la défunte URSS. C’est l’âme d’un peuple perdu qu’elle sonde, coincé entre un passé mythique, douloureux, et une modernité rugueuse qui bouleverse radicalement tous les repères. De la Perestroïka aux années Poutine en passant par la chute du régime en 1991 et le coup d’Etat d’Eltsine, l’écrivain russe promène son lecteur parmi les consciences. Celles des anciens, d’abord, ceux qui ont tout connu de l’ère soviétique, l’enrôlement des jeunes, la ferveur, les guerres, les famines, les confidences des cuisines. Celles des plus jeunes ensuite, acclimatés à la nouvelle Russie, ses errements, ses vides, qui vivent le socialisme par procuration, d’un œil parfois moqueur. Voilà une œuvre essentielle et passionnante, dont la traduction récente en langue française, chez Actes Sud, tombe tristement à point nommé : La Fin de l’homme rouge apporte un éclairage salutaire aux événements que connaît l’Ukraine en ce début d’année 2014, tout particulièrement en Crimée. Car cette guerre larvée n’est pas seulement le fruit de dirigeants irresponsables. Elle est sans doute aussi la conséquence d’une profonde crise identitaire. En psychanalyste attentive, l’auteur de ce docu-littéraire – peut-on vraiment l’appeler auteur ?[1] – écoute et note les vérités, les cris de détresse, les confessions inavouables. Sous sa plume, pas de jugement ni de tentatives pour faire émerger un sens. Encore moins de thèses. Les témoignages – Alexievitch l’affirme haut et fort dans un propos liminaire – sont pris comme de purs morceaux de littérature. Ils ne composent pas un travail d’historien, mais d’écrivain. Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie,...

Au bord des fleuves qui vont, A. Lobo Antunes

Dans son dernier livre traduit en français, le grand romancier portugais poursuit sa recherche du temps perdu en convoquant tous les fantômes du passé au chevet d’un mourant. La magie de sa phrase opère et nous sommes plongés dans le labyrinthe de la mémoire. Une lecture déroutante et captivante. Il est des livres que l’on dévore, d’autres que l’on picore, d’autres enfin qui vous entraînent dans leur univers dès la première ligne. C’est le cas du roman d’Antonio Lobo Antunes, d’une lecture certes exigeante mais facilitée par sa brièveté inhabituelle et son découpage chronologique. L’histoire paraît simple, la narration structurée : opéré d’un cancer, un homme passe quinze jours à l’hôpital de Lisbonne, chaque jour étant évoqué en un chapitre daté. Quinze jours, quinze chapitres, quinze phrases. Et pourtant, rien n’est linéaire, ni la phrase, ni le récit. Dès la première ligne, nous nous échappons du huis clos et nous partons à la dérive : « De la fenêtre de l’hôpital à Lisbonne, ce n’était pas les gens qui entraient ni les voitures entre les arbres ni une ambulance qu’il voyait, c’était… Nous ne sommes plus au mois de mars à Lisbonne au chevet d’un homme malade, nous sommes aux sources du Mondego, dans la maison des étés, dans les odeurs de l’enfance, dans la récapitulation de toute une vie : « sa vie pleine de passés sans qu’il sache lequel d’entre eux était authentique, des réminiscences qui se superposaient, des souvenirs contradictoires, des images qu’il ne reconnaissait pas… » On pense à Apollinaire : « Mon beau navire ô ma mémoire/ Avons-nous assez navigué » et l’on est embarqués Au bord des fleuves qui vont. Dans l’entre-deux de la maladie et de l’anesthésie, les temps, les lieux et les personnages se répondent. Passé et présent se mêlent en un temps continu,...

Les Émigrants, W.G. Sebald

Quatre hommes, quatre émigrants désenchantés et mystérieux dont la vie prit fin dans la solitude. L’immense Sebald enquête sur des itinéraires secrets dans une prose lunaire et sidérante. Lire les Émigrants, c’est d’abord adopter le point de vue d’un narrateur dont on suit les hésitantes pérégrinations à travers la mémoire des hommes. Cette enquête n’est pas celle d’un inspecteur de police, d’un biographe ou d’un historien, mais celle d’un lecteur intrigué qui découvre ses personnages en tournant les pages d’un roman. Sebald peint leurs souvenirs égarés et met en scène le secret et l’ignorance en évitant soigneusement l’exhaustivité : chaque coup de pinceau n’informe que de façon parcellaire et se garde de diagnostiquer les causes de leur mal de vivre. Ainsi des témoignages se forment, des digressions s’étendent, des anecdotes apparaissent. Des descriptions s’étalent et figent des rues, des bâtiments, des villes, des paysages. Chez Sebald, les lieux sont essentiels, maisons, usines, asile, sanatorium, autant d’arrière-cours dont l’esthétique détermine l’état d’âme de ceux qui s’y meuvent, influence leurs décisions, provoque parfois leurs chutes. Ces décors, ces cartes psychiques, sont des pièces photographiques d’émotions ou de souvenirs disparus. L’écrivain cisèle sa prose, distillant détails et couleurs avec la précision d’un orfèvre, imprimant même d’authentiques photographies au gré du récit comme pour signifier l’insuffisance des mots, à moins qu’il ne convoque les deux arts pour approcher au plus près la vérité. Je vois le sanatorium sur son éminence, je vois tout à la fois le bâtiment dans son ensemble et le plus infime de ses détails ; et je sais que les colombages, la ferme du toit, les montants de portes et les lambris, les planchers et les escaliers, les rampes et les balustrades, les encadrements des fenêtres et les linteaux sont déjà, sous la surface, irrémédiablement minés...

Dheepan, Jacques Audiard Sep15

Dheepan, Jacques Audiard

Parmi ces hommes parés de Tours Eiffel en plastique et de colliers lumineux qui parcourent le Paris touristique pour écouler leur camelote, on pourrait trouver Dheepan. Ancien soldat des Tigres Tamouls, Dheepan a fui la guerre au Sri Lanka. Pour émigrer plus facilement vers l’Europe, il s’est associé à une jeune femme et à une orpheline rencontrées dans un camp de réfugiés. Les trois inconnus ont fait route vers Paris et ont échoué dans sa banlieue, au Pré, terre de violence certes, mais symbole de quiétude et d’espoir pour ceux qui ont fui la guerre. Au Pré, les dealers tiennent conférences dans les cages d’escaliers, les veilleurs parcourent incessamment les toits, on célèbre les libérations de prison par des tirs de gros calibre. Au Pré, il n’y a rien : les habitants –prolos, retraités, handicapés – mènent leur vie parmi les voyous et participent malgré eux au statu quo ; les bâtiments sont vétustes et d’une incroyable saleté. Dheepan sera désormais le gardien des blocs A à D de cet hallucinant décor. Il ne parle pas un mot de français et dort par terre dans la loge minable qu’il habite avec cette femme et cette fille qu’il ne connaît pas. Démarre alors un huis clos – on ne sortira plus de la cité – dans lequel l’étrange famille apprendra à tisser des liens et à s’intégrer à ce nouvel environnement. Tout au long de cette quête, le cinéaste s’attache à ces moments délicats où les étrangers se heurtent à une culture indéchiffrable, de la qualité de l’eau courante à cette étrange façon de ranger le courrier. Instants douloureux et pitoyables au cours desquels toute l’empathie du spectateur est finement sollicitée. Dans son obsession de conquérir une vie heureuse, Dheepan joue scrupuleusement son rôle et tâche d’oublier...

Jours tranquilles, brèves rencontres, Eve Babitz...

Pour le Vanity Fair, c’est « une Eddie Segdwick coupée avec Gertrude Stein avec un peu de Louise Brooks ». Pour le Los Angeles Times, « une marquise de Sévigné transposée au château Marmont, déjeunant, aimant et pleurant à Hollywood, ce Versailles des Temps modernes ». Version 2015 : une Kim Kardashian avec une machine à écrire et de la cervelle ? Qui est Eve Babitz ? Profitez de la réédition de Jours tranquilles, brèves rencontres chez Gallmeister pour découvrir cet étonnant personnage. Aujourd’hui, on pourrait dire d’elle que c’est une it-girl, un peu mannequin, un peu graphiste, fêtarde invétérée, dotée du talent d’être toujours là où il faut. Mais ce serait peu valorisant : Eve Babitz a été plus que cela, un mélange irrésistible d’intellectuelle bobo, de LA party girl et d’icône de l’underground californien des années 70. Elle a été la jeune fille qui posa nue avec Marcel Duchamp pour le photographe Julian Wasser, l’entremetteuse à l’origine de la rencontre entre Dali et Frank Zappa, l’amante de Jim Morrison, d’Ed Rusha et d’Harrison Ford. La lecture de ses articles et chroniques fait renaître toute une scène culturelle à la vitalité bouillonnante, biberonné au champagne et à la cocaïne, un monde de nantis à la peau dorée qui ne peut appartenir qu’à Los Angeles. Sa plume, légère et sereine, virevolte de soirées en vernissages, de plages en bars, d’amants en amantes. Il y a une réelle élégance dans cette écriture, faussement limpide et innocente. Elle s’amuse pourtant de cet étrange statut d’écrivain, beaucoup trop sérieux à son goût. « Mon travail, c’est de regarder par la fenêtre », avoue-t-elle à ceux qui l’interrogent. Elle écrit les matins « où il n’y a rien d’autre à faire », quand elle n’est pas dans les bras d’un homme ou assommée par une foudroyante gueule de bois. Une...

La Belle saison, Catherine Corsini Août30

La Belle saison, Catherine Corsini

Dans les années 70, Delphine, jeune paysanne débrouillarde à la sexualité assumée rencontre Carole, militante du Mouvement de libération des femmes, parisienne sophistiquée et charismatique. Mais la romance est brutalement interrompue : le père de Delphine a une attaque, ce qui oblige la jeune fille à retourner chez elle pour épauler sa mère. Carole la rejoint bientôt. Cependant, transposé en milieu rural, leur amour se heurte à de lourds clivages socioculturels. Un film d’été subtil, agréable et plutôt convaincant. Dans la vision nostalgique et fantasmée d’une époque libertaire et décomplexée, on retrouve ces couleurs légèrement voilées, ces chemises et ces barbes, ces cigarettes qu’on allume partout, ces bravades perpétuelles contre une société corsetée qui s’ouvre doucement, celle du général de Gaulle et de Pompidou. Catherine Corsini se jette volontiers dans ces images d’Epinal et se paie même le culot de filmer une bande de jeunes fuyant dans la rue au rythme du Move over de Janis Joplin. Après tout pourquoi pas : certains clichés se boivent comme du petit lait. Le Paris de Corsini, celui des luttes féministes, des amphis et des pattes d’eph’ a donc un petit goût d’exotisme mémoriel et se complaît dans le mythe de l’âge d’or. Dans un souci apparent de réalisme, la réalisatrice met en scène des réunions, meetings et débats dans lesquels on s’écharpe, on décide, on chante aussi, à tue-tête et le poing levé. Mais, pareilles à des souvenirs magnifiés, ces scènes sonnent souvent faux. L’excès manifeste d’enthousiasme – d’hystérie dites-vous ? – donne davantage l’impression que les gamines s’amusent, s’encanaillent et que jeunesse se passe. Le regard de Corsini se teinte d’une pointe de condescendance qui dégagerait presque des relents phallocrates. Un comble. Mais le portrait des luttes féministes n’est pas l’argument essentiel du film, et l’intrigue...

Mustang, Deniz Gamze Ergüven Août23

Mustang, Deniz Gamze Ergüven

Un village turc, aujourd’hui. Cinq jeunes sœurs sont confrontées au poids des traditions et contraintes d’abandonner liberté et légèreté pour devenir de bonnes épouses. Dans leur maison devenue prison, éprises d’une impérieuse envie de liberté, elles tentent d’échapper à leur sort. Deniz Gamze Ergüven signe ici un premier long métrage lumineux et terrible : elle filme avec grâce cinq jeunes filles sublimes, victimes d’une société « qui a tellement peur du sexe que tout devient sexuel »[1]. Un film poignant et engagé. Le film s’ouvre sur des larmes ; celles d’une fille de 12 ans qui fait ses adieux à son professeur. Mais ce chagrin d’école ne dure pas et laisse bientôt place à des jeux enfantins : les cinq sœurs s’amusent dans la mer avec des garçons. Scène légère, joyeuse, offrant aux spectateurs la beauté sauvage de ces filles dont la vie semble n’être inondée que de soleil et de promesses radieuses. Mais deux d’entre elles ont l’audace de grimper sur des épaules masculines, et l’allégresse tourne court. Dénoncées par une villageoise, les voilà donc accusées de se « masturber sur la nuque des garçons ». Face à l’absurdité de la situation, le spectateur jubile quand l’une des sœurs se met à brûler des chaises : « c’est dégueulasse, elles ont touché nos trous du cul ». On pressent d’emblée que le poids de principes ancestraux va happer ces filles aux airs d’héroïnes tragiques, et l’on songe volontiers au très beau Virgin Suicide de Sofia Coppola. Cependant, Coppola met en scène un tragique désincarné, quand celui de Deniz Gamze Ergüven est davantage sociétal puisqu’il nait du poids des conventions. Ces jolies filles ne sont pas bien nées, le film se déroule « à mille kilomètres d’Istanbul » au bord de la mer Noire. Leur sensualité apparaît comme un crime aux yeux de l’oncle et de la grand-mère...

Crime et Châtiment, Dostoïevski Août16

Crime et Châtiment, Dostoïevski

Vous n’emportez que des policiers dans vos valises d’été? Qu’à cela ne tienne, vous pouvez conjuguer cette passion estivale avec la découverte d’un grand classique de la littérature russe du XIXème : Crime et châtiment. Non seulement vous y retrouverez tous les ingrédients nécessaires à vos plaisirs de lecture (un meurtre, une hache, un juge d’instruction malin et sinueux…) mais vous apprécierez certainement la surprise que vous réserve Dostoïevski en vous faisant suivre de bout en bout le point de vue de l’assassin! Petit détour donc par un succès de l’année 1866. Fédor Dostoïevski, criblé de dettes (il est joueur…) et très affecté par plusieurs décès consécutifs, reprend à bras le corps l’idée déjà ancienne d’une « confession de criminel » dans une Petersburg étouffante et misérable. Naît alors le célébrissime Raskolnikov, étymologiquement « le schismatique », qui rompt avec la communauté des humains en commettant l’irréparable. « C’est moi que j’ai tué, moi et pas elle, moi-même, et je me suis perdu à jamais » avoue le jeune homme perclus d’angoisse. Voilà ce qui intéresse Dostoïevski qui suit pas à pas son personnage dans les semaines qui suivent le meurtre, le « compte rendu psychologique d’un crime ». La tension dramatique du récit ne porte donc en aucune façon sur l’identité de l’assassin (cela vous changera) mais sur la possibilité pour celui-ci d’accéder au remords et de reprendre pied dans son humanité. Le mobile? Sans le sou, Raskolnikov a dû quitter l’université et se replie, seul et désoeuvré, entre les murs de son gourbi. Assez vite, la nécessité le conduit chez une vieille usurière dont il projette peu à peu le meurtre et le vol. Alors quoi? L’argent? L’étudiant ne prend pas la peine d’ouvrir la bourse dérobée chez sa victime ; il la cache sous une pierre et n’y revient...

La Femme au tableau, Simon Curtis Août10

La Femme au tableau, Simon Curtis

A la mort de sa sœur, Maria Altmann, octogénaire charismatique et spirituelle établie à Los Angeles, se met en tête de récupérer cinq toiles de Gustav Klimt. Sa famille, des Juifs notables de la Vienne de l’entre-deux-guerres, en a été spoliée lors de l’annexion de l’Autriche par Hitler en 1938. Parmi ces trésors désormais possessions de l’Etat autrichien se trouve le célébrissime « Portrait d’Adèle », tante idôlatrée par Maria. Dans cette quête improbable, elle s’attache les services d’un jeune avocat américain, Randy Schönberg, petit-fils du musicien, qui va découvrir la nature profonde de l’humiliation subie par les Juifs à mesure qu’il explore ses propres origines. Il était à craindre que Simon Curtis s’abîme dans les poncifs du genre en livrant un énième mémorial des crimes nazis. Mais si le film respecte le cahier des charges du genre et frise par moment le déjà-vu, sa narration est efficace et son rythme impeccable. La mise en scène est sans fausse note et fourmille de bonnes idées. Helen Mirren, l’interprète de Maria, est sublime. Le mot est sans doute galvaudé, mais comment qualifier autrement ce charisme, cette force, cette dignité, cette drôlerie, cette charge émotionnelle évidente mais retenue, cette justesse, cette beauté ? La Femme au tableau se fonde sur le dialogue permanent entre deux époques. Au passé les faits et les souvenirs de Maria ; au présent le procès et les enjeux qui lui sont liés, pressions des gouvernements, de l’opinion publique, dédales administratifs et judiciaires. Dans cette perspective, le cinéaste se heurte à la difficulté de faire cohabiter les deux temporalités et recourt massivement aux flashbacks, dont il évite habilement les écueils : les nombreuses scènes du passé sont insérées avec pertinence et ne cèdent ni  à un tragique stérile, ni à l’exotisme béta du film d’époque. Mieux que...

Danser les ombres, Laurent Gaudé

Le dernier roman de Laurent Gaudé reprend les éléments qui l’ont fait connaître et apprécier : l’exotisme et son goût d’ailleurs, la tragédie et ses funeste oracles, la vie et la mort entre rationalité et superstitions. L’alchimie prend: on se laisse envahir par l’esprit d’Haïti, mais l’auteur perd peu à peu le juste équilibre qu’il avait su trouver. A lire pour les cent cinquante très belles premières pages ! Lucine, jeune femme de Jacmel, quitte sa petite ville de province après la mort de sa plus jeune sœur, maman irresponsable de deux jeunes enfants. Elle est envoyée en mission à Port-au-Prince pour soutirer de l’argent au père des enfants orphelins ; dès son arrivée, elle retrouve l’ambiance de la ville où elle a fait ses études et s’y replonge avec délice. Elle est accueillie à bras ouverts dans le cercle de la maison Fessou, un ancien bordel qui rassemble des amis de tous âges et de tous milieux sociaux. Elle y découvre la douceur de vivre, l’amour et un possible bonheur, jusqu’à ce que la terre tremble, s’ouvre, et laisse place aux ombres. La première moitié du roman est envoûtante. L’auteur donne vie à des personnages très divers, de Lucine,  jeune provinciale en quête de liberté, au vieux Tess, propriétaire de Fessou ; des anciens activistes politiques, Prophète Coicou ou Pabava, tous deux torturés, à leur bourreau, Firmin dit Matrak ; de Lily, jeune fille riche et malade, à Ti-Sourire, future infirmière qui habite le quartier pauvre de Jalousie. Tous parcourent la ville, à pied, à moto, en taxi. Ils nous entraînent au marché où de vieilles marchandes gouailleuses s’invectivent en créole ; ils pénètrent dans la gaguère où se déroulent les combats de coqs ; ils poussent le portail de villas luxueuses ou se faufilent dans des ruelles crasseuses et animées....

Le Roi Lear, Shakespeare /Olivier Py Juil14

Le Roi Lear, Shakespeare /Olivier Py

En ce mois de juillet 2015, à Avignon, Olivier Py adapte Le roi Lear, de William Shakespeare et provoque les foudres de la critique : Le monde dénonce une mise en scène misogyne et braillarde, Libération regrette son manque de subtilité… Nous y étions. La pièce dont s’empare Olivier Py pour ouvrir cette 69° édition du festival d’Avignon, est un classique. L’histoire est connue : le roi Lear vieillissant veut abandonner la charge du pouvoir à ses filles dans un partage équitable mais il pose une condition. Le despote mégalomane et aveugle n’attribuera les parts qu’après que ses filles auront tour à tour exprimé la force de leur amour. Les deux aînées, Goneril et Régane, rompues à l’art de la flatterie, s’exécutent avec grandiloquence ; la plus jeune, Cordélia, refuse de se prêter à cette mascarade. Lear la déshérite alors et l’exile de son royaume. Elle s’enfuit sous la protection de France. Le metteur en scène – et directeur du festival – propose une nouvelle traduction, alerte et crue, à l’image de la longue tirade d’insultes prononcée par un Kent déguisé en clochard roumain. Celle-ci reste plutôt fidèle à la verdeur de la langue shakespearienne. Olivier Py multiplie aussi les ajouts, citations mallarméennes, allusions à l’actualité ou chansonnettes populaires adaptées et chantées par le personnage du fou. Ils enrichissent de légèreté et d’humour ce texte d’une rare intensité tragique. Jean-Damien Barbin est d’ailleurs excellent dans son rôle de bouffon sage. Le metteur en scène retrouve ainsi le mélange des registres qu’affectionnait son maître. Pas de quoi susciter la désapprobation unanime de la critique… Py a aussi effectué des coupes importantes, notamment dans les premières tirades de Cordélia. Là encore, les changements opérés ne sont pas scandaleux : la plus jeune fille du roi Lear, plutôt que d’avouer la...

Amy, Asif Kapadia Juil05

Amy, Asif Kapadia

Asif Kapadia a voulu faire « un film honnête et respectueux envers Amy ». Il a fait mieux. Présenté à Cannes hors compétition, le film retrace la vie d’Amy Winehouse, de son adolescence dans la banlieue nord de Londres à sa mort le 21 Juillet 2011. Le titre original « The girl behind the name » définit clairement les intentions du réalisateur : raconter la jeune fille qui se cache derrière l’icône. Il en résulte un voyage bouleversant au cœur d’une existence hors norme. Superbe.  Dotée d’un talent unique au sein de sa génération, Amy Winehouse capte immédiatement l’attention du monde entier. Authentique artiste jazz, elle sublime ses failles personnelles grâce à ses dons de composition et d’interprétation. Cependant, l’équilibre est fragile : l’attention permanente des médias et une vie personnelle très tourmentée la conduisent aux pires excès. Elle accède bientôt au « club des 27 » en rejoignant toutes ces figures de la musique mortes à 27 ans, Jimi Hendrix, Janis Joplin ou encore Jim Morrison. Le documentaire d’Asif Kapadia est d’une efficacité redoutable : à chaque instant, le spectateur se tient sur un fil entre émotion et distance. Les premières images du film pouvaient laisser penser que le réalisateur allait céder à la facilité : des vidéos amateurs nous projettent dans la maison, la chambre de l’adolescence, elles nous invitent aux anniversaires et aux réunions de famille. Ces instants volés avec une petite caméra grand public du milieu des années 90 pourraient être les nôtres, l’identification est aisée. Pour autant, le réalisateur ne sombre jamais dans le pathos. Le film est rythmé par de nombreux témoignages des proches d’Amy Winehouse, la plupart ont été enregistrés dans le cadre de la préparation du documentaire, et donc, après le décès de la chanteuse. Même si les voix sont lourdes, elles ne sont jamais larmoyantes. Les...

Soumission, Michel Houellebecq

Bien sûr, il y a ce roman dont personne, même six mois plus tard, n’aura oublié combien il a défrayé la chronique. Bien sûr, il y a la personnalité malicieusement provocatrice de Michel Houellebecq. Mais il y aura eu aussi, avant que l’auteur ne mette prématurément un terme à la campagne de promotion du livre, une série d’interviews dans les grands médias particulièrement intéressantes, captivantes même, où s’affrontent une lecture journalistique de Soumission au premier degré et le relativisme inébranlable de Houellebecq ; son art d’écrire en somme, que ce dernier roman illustre brillamment. Avant d’aller plus loin, résumons l’oeuvre : le narrateur, professeur d’université et spécialiste de Huysmans, mène une vie quelque peu monotone et triste, animée seulement de la présence de Myriam, une étudiante avec laquelle il entretient une relation instable. Autour de lui, le monde politique bouge. La France de 2017 a réélu François Hollande et en 2022, au moment où se déroule le récit, le pays est dans une phase de bouleversements : les habituelles formations de gouvernement sont malmenées par le Front National et par le parti musulman de Mohammed Ben Abbes, un très habile politique, doté d’une vision très forte pour la France. Ce dernier est finalement élu président et la République laïque prend fin. Ce qui provoque le trouble à la lecture de Soumission, ce n’est pas cette histoire en tant que telle. Non, c’est l’incroyable flottement du sens, rendu possible par le regard distancié, relativiste en diable du protagoniste. On peut s’agacer parfois des effets stylistiques d’un auteur devenu un as de l’écriture détachée, alliant un style soutenu à un trivial poisseux. Mais on ne peut être qu’admiratif du pouvoir de fascination qu’exerce un texte dont on ne sait d’où il parle. Tout passe par le regard franchement...

Eroica, Pierre Ducrozet

On en a lu, ces derniers temps, des biographies romancées – que certains appellent fiction biographique, ou pire, faction[1]. C’est tendance, et surtout, ça ne mange pas de pain. On prend une icône, on construit une trame narrative à partir d’éléments avérés, on laisse libre cours à son imagination pour remplir les blancs, et on emballe le tout d’une plume efficace et nerveuse. Commode, mais lassant. Heureusement, certaines d’entre elles font exception, pour la bonne raison qu’elles ne se courbent pas devant leur sujet, mais au contraire, l’affrontent bravement et le soumettent à leur langue et à leur vision. En début d’année, on a salué Le Royaume d’Emmanuel Carrère ; aujourd’hui, on s’incline devant Eroica, de Pierre Ducrozet. Il fallait du courage[2] pour s’emparer de la vie de Jean-Michel Basquiat, pour se frotter au génie sans se brûler les ailes ; il fallait du talent pour ne pas se faire avaler tout cru par la puissance du mythe. Le jeune romancier avait tout cela. A la fin des années 70, un soir de défonce, un jeune noir de Brooklyn recouvre les murs de Manhattan de phrases énigmatiques et donne naissance au délire SAMO (Same Old Shit) : s’attaquer au chaos du monde, avaler toute cette vieille merde, devenir la matrice qui aspire le fric et le bourgeois, le grand souffle, le nouveau messie. SAMO intrigue vite. Puis c’est l’ascension, qu’on devine fulgurante : Jay commence à peindre sur de la mousse en polyester et du bois de charpente trouvé dans la rue. Les marchands d’arts, les critiques, les collectionneurs s’excitent, Warhol l’adoube, Madonna s’amourache, il devient l’événement. Ça tombe bien, le garçon a toujours voulu être un héros. Il sera le héros du Street Art, le créateur d’un langage pictural qui dépèce les corps et entaille les phrases, qui...

Le Labyrinthe du silence, Giulio Ricciarelli Mai26

Le Labyrinthe du silence, Giulio Ricciarelli

Entre 1963 et 1965 se tient le second procès d’Auschwitz au cours duquel 22 acteurs mineurs de l’Holocauste sont jugés pour des actes individuels. Giulio Ricciarelli fait le récit de la laborieuse instruction de ce procès historique qui tâcha d’alerter les consciences sur la responsabilité individuelle des « petits », enclins à diluer leur faute dans les rouages de la machine nazie. Johann Radmann est un jeune homme fraîchement nommé procureur à Francfort-sur-le-Main, et dont l’activité principale se limite à des délits mineurs. En cette année 1958, un journaliste, Thomas Gnielka, fait irruption dans le palais de justice et réclame qu’une instruction soit ouverte contre un ancien nazi. Ce dernier, responsable de crimes odieux à Auschwitz, coule désormais des jours tranquilles en tant que professeur. Mais Gnielka se heurte à l’indifférence générale, seul Radmann est intrigué. Le jeune homme entame une enquête et finit par être officiellement nommé à la tête d’une instruction à l’ampleur abyssale, puisqu’il doit recueillir toutes preuves utiles des crimes nazis à Auschwitz afin d’en condamner les auteurs. Après Phoenix de Christian Petzold, le cinéma allemand contemporain démontre une fois encore son intérêt pour les difficiles années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Comment pardonner ? Comment assumer les crimes commis par le voisin, l’oncle, ou même le père ? Radmann est d’abord le témoin d’une omerta générale, ou plutôt d’un déni. Comme l’en avise un collègue, toutes les guerres ont après tout leur lot de crimes, et l’histoire officielle est toujours celle des vainqueurs. En cela, l’Allemagne n’a pas à payer encore ; il est temps de passer à autre chose. Une posture confortable qui se double d’une ignorance terrible. Comme en France à la même époque, l’Allemand moyen ignore tout de l’holocauste, et le mot Auschwitz n’évoque rien à ses oreilles. Les...

Ô vous, frères humains, Albert Cohen

O vous, frères humains, qui assistez impuissants à la montée de l’antisémitisme, du racisme, de la haine de l’autre, lisez, faites lire le cri déchirant qu’un enfant adresse à l’humanité hostile qui l’entoure ! … 1905. La France est déchirée par  l’affaire Dreyfus. Les « mort aux juifs » fleurissent sur les murs gris. De ce contexte social, il n’est presque jamais question dans le récit : Albert Cohen ne livre qu’un infime souvenir, quelques minutes de vie qui ont déterminé une existence de malheur. 1905, donc. Voilà plusieurs années qu’un petit garçon a quitté les Balkans à la suite de violents pogroms pour s’installer en France, son pays d’adoption, pays chéri auquel il dédie un autel dans le secret de sa chambre, « une crèche patriotique, une sorte de reliquaire des gloires de la France qu’entouraient des petites bougies, des fragments de miroir, des billes d’agate ». « En ce seizième jour du mois d’août, à trois heures cinq de l’après-midi », l’enfant  s’apprête à fêter ses dix ans. Les petites bougies roses trônent déjà sur le gâteau. Il marche gaiement, innocemment, naïvement dans les rues de Marseille, à la recherche d’une bonne occasion de dépenser les trois francs que sa maman lui a donnés pour son anniversaire. Un vendeur, séduisant beau parleur, lui offre cette occasion : le petit décide d’acheter trois bâtons de détacheur pour faire plaisir à sa mère et la soulager de ses tâches ménagères. Trois bâtons pour plaire au camelot et lui donner une raison de remarquer cet enfant sage et aimant. Trois bâtons pour rester un moment dans le cercle rassurant des badauds, pour sentir leur connivence, pour être intégré. « Mais alors, rencontrant mon sourire tendre de dix ans, sourire d’amour, le camelot s’arrêta de discourir et de frotter, scruta silencieusement mon visage, sourit à son...

Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss

A l’heure où, en bons occidentaux, nous préparons peut-être nos vacances à l’autre bout du monde, voici un livre salutaire pour interroger notre consommation de cultures étrangères, notre rapport à l’autre et nos propres mœurs. Écrit en 1955, Tristes tropiques n’a pas pris une ride et ses analyses semblent d’une stupéfiante actualité. Claude Lévi-Strauss, jeune agrégé de philosophie, professeur de lycée sans enthousiasme, se voit proposer un poste à l’université de São Paulo, au Brésil. C’est pour lui le début d’une nouvelle carrière et de sa vocation d’ethnographe. Tristes tropiques retrace les différentes équipées qu’il a dirigées de 1935 à 1940 à la rencontre de plusieurs tribus brésiliennes. L’auteur livre un récit tout en paradoxe, à l’image de ces deux premières phrases déconcertantes : « Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions ». A première vue, et malgré son aversion pour ce genre, il rédige bien un récit de voyage. Mais cette entreprise ne vient qu’au terme d’une longue maturation, alors que Claude Lévi-Strauss a renoncé depuis quinze ans à voyager. La première partie du livre s’intitule d’ailleurs paradoxalement « La fin des voyages ». Si l’auteur y a renoncé, c’est d’abord, semble-t-il, pour la fatigue physique et morale occasionnée : fréquemment, l’auteur décrit les avaries des transports avec un humour proportionnel aux colères qu’elles ont dû provoquer alors. Comme ce camion qui transporte avec lui une cargaison de rondins que les passagers déchargent, mettent en place pour stabiliser une route inondée ou un pont fragilisé, puis rechargent à bord en prévision de la prochaine difficulté. Ou cette troupe de bœufs capricieux qui transportent les provisions mais doivent se reposer longuement et sont seuls à décider du moment où ils se remettront en chemin. La fatigue vient aussi du travail même...

Une Histoire américaine, Armel Hostiou Mar12

Une Histoire américaine, Armel Hostiou

Le titre, l’affiche, l’aura de film d’auteur suscitent la curiosité et l’appétit du spectateur. On ressort de la séance avec des sentiments mitigés : on a un peu ri, on a été un peu ému mais on est surtout très irrité par le personnage sur lequel repose tout le film… Vincent est un trentenaire français. Il est à New York afin de reconquérir une femme, Barbara, qui l’a quitté. Elle lui annonce qu’elle lui a acheté un billet de retour pour Paris. A partir de là, Vincent s’accroche, s’entête et se livre aux figures imposées du mec lourd, de la bravade face au nouveau copain de Barbara à la visite impromptue chez elle le dimanche matin. Radieuse, une fille danoise rencontrée dans un bar l’accompagne durant une partie de son errance new-yorkaise. Vincent (Macaigne) est un antihéros. Tout repose sur lui et pourtant il ne répond de rien. Il nous accompagne de sa voix éraillée jusqu’au générique de fin, mais on sait qu’on ne peut pas compter sur lui. Les mots qui viennent à l’esprit pour le qualifier renvoient à l’univers voire à l’esthétique de la dépression : hirsute, voûté, houellebecquien, pathétique enfin. La première scène avec Barbara nous le montre la nuit sur les rives de l’Hudson River. Mal à l’aise, il quémande un peu d’affection. Il fait le pitre, campe pour lui-même autant que pour celle qu’il dit aimer (on en doute jusqu’à la fin) un personnage très français : avec un very french accent, il se montre tour à tour spirituel, cynique, sensible, surtout préoccupé de ses propres effets. Et il en sera ainsi durant tout le récit : le personnage, très autocentré, rebelle post-adolescent, ne semble pas vouloir accepter le monde tel qu’il est. Son errance new-yorkaise est une fuite en avant, avec ce...

It Follows, David Robert Mitchell Mar05

It Follows, David Robert Mitchell

Le film de zombies à résonance politique retrouve ses lettres de noblesse avec David Robert Mitchell. Un vrai propos, mais aussi une plastique impeccable et une narration efficace. Et le plaisir du frisson, bien sûr. Un plan circulaire balaye une rue austère du Michigan. Une jeune fille prise de panique se précipite hors de la villa familiale. Pieds nus au milieu de la rue, en petite tenue, elle observe quelque chose dans un mélange d’effroi et de résignation. Tout va bien ?, lui demande une voisine. Oui, répond-elle mécaniquement sans quitter cette chose des yeux. Elle scrute, piétine à reculons, se rue dans sa maison en évitant son père circonspect, récupère les clés de la voiture et fonce droit devant elle. Tout est là dans ce prologue. It Follows est un film de zombies soft qui cultive l’horreur non par le spectaculaire ou l’effet de surprise, mais par la lenteur et la sobriété. La chose en question est simple mais terrifiante. Elle adopte l’apparence d’un anonyme ou d’un proche, et marche lentement vers sa victime. Elle marche, inexorablement. Elle finit toujours par retrouver sa cible, quelle que soit l’avance qu’elle parvient à prendre sur elle. Une seule façon de s’en débarrasser : coucher avec une personne qui deviendra dès lors sa nouvelle convoitise. Ce zombie sexuellement transmissible n’est visible que par ses proies, qu’il n’oublie jamais : s’il réussit à tuer, il se retourne vers la cible précédente. Il faut voir ces êtres désincarnés marcher le regard hagard vers Jay, l’héroïne du film. Il faut la voir – elle comme nous – suspecter chacun des passants qui se dirigent vers elle. L’effroi naît de l’anonymat et tout le monde devient suspect. La foule devient terrifiante, l’autre est un cauchemar. Dans une tension permanente, rehaussée par une bande...

American Sniper, Clint Eastwood Fév28

American Sniper, Clint Eastwood

Inspiré de l’autobiographie du tireur d’élite américain, Américan Sniper nous conte les allers-retours de Chris Kyle entre le champ de bataille irakien et son foyer familial. Le dernier Eastwood, réglé comme du papier à musique, est éminemment ambigu. Il en émane toutefois une tristesse sourde, à mettre au crédit de la très belle performance de Bradley Cooper.  Dans le bourbier irakien de 2003, les Marines ont à leur côté des hommes comme Chris Kyle, des tireurs d’élite chargés d’assurer la protection de ceux qui risquent leur vie en première ligne. Chris Kyle, sniper chez les Seals, ne doute pas une seconde de sa mission ; dès l’enfance, son père lui a appris à se comporter comme un gardien des siens et de son peuple. Il a si bien retenu la leçon qu’il est devenu le sniper le plus meurtrier de l’histoire américaine. Chris Kyle est un homme hors norme, une légende pour les siens, « Shaytan », Satan, pour ses ennemis. Dans son impeccable interprétation du héros made in USA, Bradley Cooper a considérablement forci au point que, à côté de Kyle, tous semblent petits et fragiles. Le sniper est une bête, une montagne de muscles peu loquace et en même temps, le plus précis des tueurs. Le dernier film de Clint Eastwood raconte cette légende dans un découpage scénaristique on ne peut plus classique puisqu’après quelques scènes évoquant la jeunesse de Kyle, le film raconte alternativement ses missions en Irak et ses retours au Texas auprès de sa femme Taya et de leurs enfants. Et c’est à peu près tout. A l’image de son protagoniste, American Sniper est étonnamment peu disert et ne propose pas d’héroïque retournement de situation ; malgré le suspense qui sous-tend les scènes de guérillas urbaines, le film suit son cours comme...

Les Merveilles, Alice Rohrwacher Fév19

Les Merveilles, Alice Rohrwacher

Pour son deuxième long-métrage, largement autobiographique, Alice Rohrwacher filme avec délicatesse et humour une famille d’apiculteurs de l’Ombrie, confrontée aux difficultés financières et aux désirs d’émancipation des enfants. Touche après touche, elle brosse le portrait tout en nuances d’un monde précieux mais précaire, menacé, d’un monde semblable à l’enfance, qui ne peut perdurer et qu’on voudrait pourtant conserver à jamais. Dans le film, il y a deux façons de regarder ce monde, deux façons de le représenter. Celle de la télévision locale italienne, qui fabrique des clichés à la pelle et de l’authenticité de pacotille ; celle du cinéma, attentive à la singularité des êtres et à l’humble beauté des choses. L’univers de la télé attire Gelsomina, la fille aînée de l’apiculteur, fatiguée par un quotidien laborieux et bien austère pour une adolescente. Séduite par l’animatrice de l’émission « Le jeu des merveilles », une sirène d’hypermarché (la belle Monica Belluci !), elle inscrit la ferme de son père à ce concours qui offre une récompense financière au producteur le plus typique de la région. La réalisatrice prend alors plaisir à filmer la préparation de l’émission, et la façon dont l’équipe stéréotype le réel : le jeu a lieu dans une grotte, pour rappeler l’origine étrusque de la population – l’apiculteur, lui, s’appelle Wolfgang et vient d’Allemagne…-, tous les participants sont vêtus de toges pastorales et on demande à une vieille grand-mère de pousser la chansonnette. Alice Rohrwacher, elle, fixe d’autres règles du jeu ; du monde de l’enfance comme de la vie à la ferme, elle veut capter précisément le quotidien modeste, l’insolite aussi, dans les surprises de l’imaginaire enfantin : les deux sœurs jouant à boire la lumière dans une grange, Gelso enfermant des abeilles dans sa bouche et les laissant sortir une à une, la petite Marinella...

Phoenix, Christian Petzold Fév13

Phoenix, Christian Petzold

Comment survivre à l’holocauste et redevenir soi-même ? Comment faire confiance à ceux qui ont peut-être trahi ? Christian Petzold tâche d’apporter quelques réponses dans un film secret et délicat. Automne 1945. Nelly Lenz a survécu à l’holocauste. Mais peu avant l’arrivée des Alliés, une dernière balle a détruit son visage. De retour à Berlin, soutenue par Lene, une amie fidèle à la présence maternelle, elle subit une lourde « reconstruction » faciale. Les médecins l’interrogent sur l’aspect à donner à ce nouveau visage : celui d’une starlette à la mode peut-être ? Pourquoi pas profiter de cette occasion pour faire table rase ? Mais Nelly refuse : elle veut retrouver ses traits d’avant l’horreur et redevenir la chanteuse de cabaret qui écumait la ville avec son mari Johnny, lui-même musicien. Son visage à peine rafistolé, elle n’a qu’une idée en tête : retrouver celui qu’elle aime et dont le souvenir lui a permis de survivre aux camps. Mais Lene lui suggère bientôt que ce dernier est probablement responsable de sa déportation… Errant parmi les ruines, se heurtant à la faune interlope de Berlin occupé par les troupes alliées, un Berlin de crime, de luxure et de corruption, elle finit par retrouver « son » Johnny. L’ancien pianiste est devenu homme à tout faire dans un obscur cabaret. Il ne reconnaît pas sa femme qu’il croit morte. Cependant, troublé par sa ressemblance, il lui propose un étrange jeu de dupes : l’inconnue doit se faire passer pour Nelly, sa défunte épouse, afin de toucher l’important héritage qui lui est dû et qu’ils se partageront alors. Dès lors, Johnny enseigne à Nelly comment être Nelly dans un étonnant apprentissage. Celle qui n’est plus qu’un fantôme, revenue d’entre les morts, défigurée, accepte d’apprendre à devenir celle qu’elle a naguère été. Voilà d’abord pour la jeune femme un moyen efficace...