Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth Août22

Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth

Déjà classique, Philip Roth? Non parce qu’il est récemment décédé ni parce que ses romans connaissent un immense succès mais parce que, quatorze ans après sa parution, son roman Le Complot contre l’Amérique n’a rien perdu de sa force et de son actualité. S’inspirant de sa propre enfance à Newark dans le New Jersey, Philip Roth imagine ce qui serait advenu à sa famille entre 1940 et 1942 si l’aviateur Charles Lindbergh, isolationniste et antisémite, avait été élu président des Etats-Unis à la place de Roosevelt. A partir de faits historiques – le comité America First, les sympathies de Lindbergh pour le régime nazi, son discours de septembre 1941 désignant les juifs comme groupe fauteur de guerre – le romancier construit une uchronie glaçante. D’abord insidieuse, la menace antisémite se précise, la parole se libère, les premières mesures contre les juifs sont prises et la violence explose. Quand Hermann Roth, le père du jeune héros, prend conscience du danger, il est déjà trop tard. En fin de livre, un post-scriptum bienvenu et documenté propose la véritable chronologie des personnages historiques ainsi que l’intégralité du discours de Lindbergh;le lecteur peut ainsi faire la part de la réalité et de la fiction et découvrir cette face sombre et peu connue de l’Amérique. De l’aveu même de l’auteur, Le Complot contre l’Amérique est, comme Némésis1, un roman de la peur. « La peur perpétuelle » enserre le roman de la première phrase jusqu’au dernier chapitre et maintient le lecteur dans un suspense haletant, angoissant. Elle s’étend de l’ancien au nouveau continent, n’épargnant aucun territoire. La peur ancestrale de la persécution s’abat sur le jeune Philip Roth âgé de sept ans lorsqu’il se découvre juif, lui qui croyait être « l’enfant américain de parents américains, qui fréquentai[t] l’école américaine d’une ville américaine, dans une Amérique en paix avec le monde. » Elle s’installe irrémédiablement lorsque se brisent le bonheur et la sécurité de l’enfance : « Nous étions une famille heureuse, en 1940 ». Quand le petit garçon voit pleurer ses parents, impuissants face à l’adversité, et découvre qu’ils ne sont plus des dieux protecteurs, alors survient cette nostalgie inconsolable, « cette maladie infantile banale, qu’on appelle pourquoi-c’est-plus-comme-avant. » Comme il le fait tout au long de son oeuvre, de Portnoy à Patrimoine, Philip Roth se nourrit de souvenirs autobiographiques et explore la complexité des relations familiales, en particulier les relations père/fils. Celles de Hermann Roth avec son fils aîné et son neveu orphelin oscillent ainsi entre admiration muette et incompréhension, affrontements violents et réconciliations. Par sa description précise du quotidien l’auteur ressuscite un monde perdu, celui de la petite bourgeoisie du quartier juif de Weekabic dans les années 1940 où « les hommes travaillaient cinquante, soixante, voire soixante-dix heures et plus par semaine. Les femmes travaillaient tout le temps. » Il rend hommage à ses parents, les imagine devenus résistants, solidaires et combatifs face aux persécutions: Bess, mère courage toujours active et rassurante, Hermann, père héroïque « sauveteur d’orphelins » traversant l’Amérique en proie aux émeutes pour aller chercher le petit Seldon dans la magnifique épopée du dernier chapitre. L’histoire familiale est indissociable de l’histoire politique parce que, comme l’explique le père du narrateur, « l’histoire, c’est tout ce qui arrive partout. Ici même, à Newark; dans Summit Avenue; dans cette maison, à un homme ordinaire – ça aussi ce sera de l’histoire, un jour ». L’épique côtoie le trivial, le tragique se mêle au dérisoire. L’humour reste présent, même dans les pires moments, avec le sens du détail qui donne corps et chair au récit et le décalage du double regard; celui, naïf, de l’enfant, qui vit les événements sans tout comprendre se superpose à celui, distancié, du narrateur adulte qui se souvient et qui raconte. Ecrit sous la présidence de George W. Bush, le roman de Philip Roth pose une question tout aussi brûlante en 1940 qu’en 2018 : « Des choses pareilles, se produire en Amérique? Comment est-ce possible? Comment des gens...

Poches été (1) : Judas, Amos Oz. Juil19

Poches été (1) : Judas, Amos Oz.

Première sélection parmi les nouveautés poche de cet été. Amos Oz entraîne son lecteur dans un récit intelligent et surprenant qui mêle roman d’apprentissage, réflexions sur la figure du traître, et histoire de la fondation de l’état d’Israël : « L’histoire se déroule en hiver, entre fin 1959 et début 1960. On y parle d’une erreur, de désir, d’un amour malheureux et d’une question théologique inexpliquée. Certains édifices portent encore les stigmates de la guerre qui divisa la ville en deux, il y a dix ans ». Lorsque s’ouvre le roman, rien ne va plus pour Shmuel Asch, un jeune homme « corpulent, barbu, timide, émotif, socialiste, asthmatique, cyclothymique, les épaules massives, un cou de taureau, des doigts courts et boudinés : on aurait dit qu’il leur manquait une phalange ». Sa fiancée Yardena le quitte pour épouser son ancien petit ami, expert en récupération des eaux de pluie, son mémoire sur « Jésus dans la tradition juive » n’avance plus et enfin son père, ruiné par un procès, ne peut plus subventionner ses études. Peu combattif, Shmuel larmoie et déambule dans Jérusalem, « sa tête barbue précédent son corps, ses jambes tricotant pour le rattraper », ne sachant trop que faire de lui, il pense rejoindre une nouvelle colonie sur les monts du Ramon afin de commencer une nouvelle vie. Finalement, une petite annonce lui offre une autre porte de sortie : « CHERCHE HOMME DE COMPAGNIE. Offre à étudiant en sciences humaines et sociales, célibataire, doué pour la conversation et passionné d’histoire, un logement ainsi qu’un petit salaire en échange de cinq heures dans la soirée pour tenir compagnie à un invalide de 70 ans très cultivé. […] » Shmuel est employé par Atalia Abravanel, femme d’une quarantaine d’années, froide et envoûtante, pour tenir compagnie à son beau-père Gershom Wald....

Eugenia, Lionel Duroy

Lionel Duroy délaisse l’autobiographie qu’il poursuivait depuis son premier ouvrage Priez pour nous publié en 1990 et évoque indirectement ses obsessions à travers l’histoire d’Eugenia dans la Roumanie des années 1940. Il y est question de la montée du nazisme et de l’antisémitisme, de l’engagement de l’écrivain et, encore et toujours, du poids de la famille et de la complexité des relations dans la fratrie. L’histoire se déroule entre 1935 et 1945, à Bucarest et Jassy, deuxième ville de Roumanie. Eugenia, la jeune héroïne âgée de dix-huit ans au début du récit, est aussi la narratrice de ces dix années terribles sur lesquelles elle se penche. Etudiante à l’université de Jassy, sa vie bascule quand elle rencontre le grand écrivain roumain d’origine juive Mihail Sebastian, invité par sa professeure de littérature à l’occasion de son dernier livre, Deux mille ans. Pour la jeune fille naïve, issue d’une famille où les propos antisémites sont monnaie courante, c’est une découverte intellectuelle et le début d’une histoire d’amour. S’éloignant peu à peu de son milieu d’origine et surtout de son frère Stefan, militant d’extrême droite pro-hitlérien, elle devient journaliste, couvre le pogrom de 1940 dans sa ville natale puis pousse encore plus loin l’engagement en participant activement à la résistance contre l’armée allemande. A la fin de la guerre, parce qu’elle veut tenter de comprendre, elle écrit le récit de ces dix années. Dans ce roman historique, l’auteur mêle fiction et réalité: il invente le personnage d’Eugenia qu’il place aux côtés de figures historiques, parmi lesquelles Mihail Sebastian, auteur roumain au destin tragique[1]. Avec ces personnages et le choix de la Roumanie, Lionel Duroy opère un double décentrement, à la fois biographique et géographique. On découvre l’histoire méconnue de ce pays pris en étau entre l’Allemagne et...

Désorientale, Négar Djavadi

Dans la salle d’attente d’un hôpital parisien, une jeune femme trompe l’attente en se lançant dans le récit de ses origines. Telle Shéhérazade dans les Mille et Une Nuits, Kimiâ, la narratrice, multiplie les récits enchâssés, une digression en entraînant une autre, tissant une véritable fresque familiale dans l’Iran du siècle dernier. Sortie en poche très attendue ce mois-ci. Kimiâ attend et raconte, apostrophant le lecteur pour lui expliquer ce qu’elle fait dans cette salle d’attente, elle qui est venue seule, elle qui détonne face aux autres couples avec lesquels elle n’a rien à voir. Mais très vite le lecteur comprend que cette histoire cadre n’est que prétexte à dérouler une saga familiale marquée par l’histoire iranienne, la narratrice s’inscrivant dans cette tendance orientale à « à bavarder sans fin, à lancer des phrases comme des lassos dans l’air à la rencontre de l’autre, à raconter des histoires qui telles des matriochkas ouvrent sur d’autres histoires…« . Le conte oriental suit trois générations de Sadr, en commençant par l’arrière-grand-père paternel Montazemolmok, seigneur féodal originaire de Mazandaran et maître d’un harem ; suivent Nour la grand-mère, les oncles et surtout Darius, le père de Kimiâ, dissident politique insaisissable. Au fil des générations, les régimes se succèdent en Iran, chaque fois porteurs d’espoir, mais jouant finalement une partition de plus en plus sombre. Les parents de Kimiâ, Darius et Sara, fervents défenseurs de la liberté, n’hésitent pas à s’opposer à chacun des gouvernements, en dépit du danger et jusqu’à l’exil, car comme aime à le rappeler Emma, la grand-mère maternelle : « On a la vie de ses risques. Si on ne prend pas de risque, on subit, et si on subit on meurt, ne serait-ce que d’ennui. » Les oncles, numérotés selon leur place dans la fratrie, offrent une galerie de...

Les Passeurs de livres de Daraya, Delphine Minoui...

C’est une histoire incroyable que nous rapporte la journaliste Delphine Minoui: dans la ville de Daraya assiégée par les forces syriennes, de jeunes combattants créent une bibliothèque clandestine. Des livres sous les bombes, rempart fragile et dérisoire; une histoire tragique et cependant pleine d’espoir. Daraya, ville de la banlieue de Damas réputée pour ses terres fertiles et son doux raisin, est devenue ville martyre. Dès 2002, les premiers mouvements d’opposition ont entraîné une répression sanglante. Après les manifestations de 2011 et 2012, la ville est assiégée et bombardée sans trêve par l’armée de Bachar al-Assad. Bombes barils, armes chimiques, la ville est en ruines. Dans la cité qui comptait 250 000 habitants avant la révolution ne subsistent plus que 12 000 survivants qui manquent de tout. Beaucoup ont pris le chemin de l’exil, d’autres sont morts. Sous les gravats, sous les décombres des écoles et des maisons, les combattants trouvent des livres, les récupèrent. Peu à peu, des milliers d’ouvrages sont stockés. Qu’en faire? En 2013, dans le sous-sol d’un immeuble, ils aménagent une bibliothèque avec ses rayonnages, son classement, son règlement comme un îlot d’ordre au sein du chaos, un îlot de culture et de démocratie. C’est ainsi qu’ils deviennent Les passeurs de livres de Daraya. Pour pallier la pénurie d’ouvrages et de papier, les titres les plus demandés sont téléchargés, consultés sur les portables, imprimés sur des feuilles A4 en caractères minuscules. Pour répondre à la soif de savoir de ces étudiants privés d’université, des cours d’anglais, de science politique, des projections de courts métrages sont organisés. La bibliothèque devient lieu de rencontre, de résistance et même d’édition d’une petite revue photocopiée où se mêlent poésie, conseils pratiques et auto-dérision. Mais que lit-on sous les bombes? Bien sûr, des classiques – Shakespeare,...

Underground Railroad, Colson Whitehead

Recommandé par Barack Obama1 ou encore Toni Morrison, couronné par le prix Pulitzer, Underground Railroad remporte tous les suffrages, et à raison. Colson Whitehead mêle Histoire et fiction dans une œuvre éclairante et nécessaire qui rappelle que la liberté reste un droit fragile, arraché de haute lutte par les noirs américains. Underground railroad est le récit saisissant de la fuite d’une jeune esclave, Cora, pour gagner les États libres du Nord. Elle emprunte pour cela un chemin de fer souterrain géré par un réseau clandestin d’hommes et de femmes abolitionnistes. Sous la plume de Colson Whitehead l’« underground railroad » prend vie. Historiquement, il s’agit d’une métaphore pour désigner des routes clandestines utilisées par les esclaves noirs américains pour gagner les États du Nord et le Canada. Environ 30 000 esclaves auraient ainsi été sauvés. Cette idée, l’auteur l’a gardée de son enfance – comme bon nombre d’écoliers américains-, persuadé alors qu’il existait bel et bien un chemin de fer souterrain. L’auteur s’amuse à brouiller les pistes : ainsi, l’un de ses personnages explique : « la plupart des gens croient que c’est une image, une figure de style […]. Le fameux chemin de fer souterrain. Mais je n’ai jamais été dupe. Le secret est sous nos pieds, depuis le début. » Cora n’a jamais connu la liberté. Elle est née esclave, fille et petite-fille d’esclave, dans une plantation de coton de Géorgie. Abandonnée par sa mère à l’âge de huit ans, elle est confrontée autant à la violence de ses pairs qu’à celle de ses maîtres et engage une lutte quotidienne pour sa survie. Lorsque Caesar lui propose de s’enfuir avec lui pour gagner les États libres du Nord, elle n’hésite pas longtemps. Commence alors pour elle une folle échappée et pour le lecteur un voyage aussi terrifiant qu’édifiant dans l’Amérique d’avant la guerre de Sécession. Le roman s’inscrit ainsi dans une longue tradition littéraire américaine de récits de voyage clandestin à la façon des hobos (vagabonds parcourant le pays à la recherche d’un travail en empruntant les trains de marchandises). Le roman est découpé en chapitres qui s’intéressent tour à tour à l’un ou l’autre des personnages, l’auteur explorant les motivations de chacun. Le point de vue du chasseur de prime qui traque Cora sans relâche, le terrible Mr Ridgeway, revient régulièrement et maintient le lecteur en haleine. Le lecteur apprend au fil du récit à connaître ce personnage et la raison de son acharnement à ramener, morts ou vifs, les esclaves en fuite. Voyageant comme la fugitive à travers les États, son regard est tout autre puisqu’il appartient à la classe des blancs dominants. Ce personnage presque démoniaque offre un contraste percutant avec les portraits des hommes du réseau clandestin qui risquent leur vie pour venir en aide aux « nègres marrons ». C’est une Amérique profondément duelle qui s’offre à nous et qui, malgré les années, l’est restée. Le succès de ce roman s’explique par la force de son récit et par le sentiment d’urgence qui l’anime. Rien n’est définitivement acquis en matière de droits et de libertés. Un chapitre particulièrement glaçant s’intéresse à la Caroline du Sud, État se revendiquant abolitionniste où se déroulent des programmes de recherche médicale : «La stérilisation contrôlée, la recherche sur les maladies transmissibles, le perfectionnement de nouvelles méthodes chirurgicales sur les inadaptés sociaux ». La Caroline du Nord quant à elle, effrayée de l’essor démographique de la population noire, décide que « la race noire n’existait pas, sinon au bout d’une corde. ». D’État en État, et toujours plus au Nord, de déconvenue en déconvenue, la jeune fille livre un combat qui semble sans fin pour simplement survivre. A ses côtés, le lecteur découvre un racisme profondément enraciné, une peur de l’autre qui conduit aux pires infamies, une noirceur de l’âme qui effraie encore une fois le livre refermé. Par bien des aspects, ce roman revêt une dimension universelle, dénonçant aussi bien l’esclavagisme que plus généralement toutes les formes d’oppression...

Article 353 du Code Pénal, Tanguy Viel

Construit, dense et efficace, Article 353 du Code pénal, le dernier roman de Tanguy Viel, est une réussite. Il tient du roman social, du policier et fait entendre, entre confession, dialogue et plaidoyer, un ouvrier licencié, un homme floué dans la France des années 1990. Devant le juge d’instruction, Martial Kermeur, que l’on vient d’arrêter pour homicide, s’explique. Pour répondre à la question de ce dernier – «Bon sang, Kermeur, mais qu’est-ce qui vous a pris?» – il lui faut revenir sur les six années précédentes. Depuis le jour où Antoine Lazenec, l’homme providentiel, a débarqué en Porsche dans ce coin du Finistère sinistré par la fermeture de l’arsenal. Lisse et souriant, le promoteur achète le château et les deux hectares du parc avec vue sur la rade dans le but de transformer le bourg endormi en «station balnéaire». Habile manipulateur, il séduit et fait rêver en parlant avenir, investissement et rendement. Le maire lui-même est conquis et Martial Kermeur, l’ancien ouvrier spécialisé de l’arsenal, le socialiste de 1981, investit tout son argent – les 400 000 francs de l’indemnité de licenciement – dans ce projet immobilier. Et puis un jour, après six ans d’attente et de désillusion, lorsqu’il comprend qu’ils ont été bernés, qu’autour de lui des vies ont été brisées, Martial Kermeur pousse Lazenec dans l’eau froide à cinq milles des côtes parce qu’ «un type comme ça, monsieur le juge, un type comme ça, j’ai compris depuis: si ce n’est pas vous qui le faites disparaître, il ne disparaitra jamais. Il reviendra. Toujours.» Un dossier parmi beaucoup d’autres, «une vulgaire histoire d’escroquerie… rien de plus» comme le dit Kermeur au juge? Mais si l’on prend le temps d’écouter, de retracer l’enchaînement des événements depuis le début, le fait divers devient un...

L’obscure clarté de l’air, David Vann

Fasciné par les tragédies grecques, en particulier par Médée, David Vann en propose une réécriture déroutante, interrogeant la figure du monstre mythique en la rapportant à une question de point de vue. Médée tapageuse, outrancière, et bien sûr criminelle, mais avant tout femme, aspirant de toutes ses forces à se libérer des différents jougs qui pèsent sur elle. David Vann a voulu conclure un ensemble de romans tragiques, centrés sur les liens familiaux ou sociaux, par L’obscure clarté de l’air qui en constitue l’acmé. Ce récit est bien le plus sombre et le plus troublant de son œuvre. En adoptant le point de vue de Médée, l’auteur nous fait sentir toute la complexité de ce personnage dont l’Histoire n’a retenu que le caractère monstrueux : une mère tuant ses propres enfants par dépit amoureux. L’écriture, heurtée et inspirée, épouse la violence du mythe et le chant de l’aède : « Le sillage de l’eau derrière la poupe, luminescent. S’enroulant de chaque côté, incurvé puis tourbillonnant en remous miniatures remplis d’étoiles. Pas de lune, pas de torches mais la mer qui génère sa propre lumière, les cieux submergés et projetés et brûlant sans cesse ». La phrase, à l’image de la mer sur laquelle vogue l’Argos, se fragmente et se relance dans un même mouvement, un même roulement. David Vann excelle à raconter le périple maritime, le dur labeur des Minyens à la rame, la poésie qui imprègne un vieux navire fait de bois, de cordes et de voiles. Il puise pour cela dans son expérience de capitaine d’un navire égyptien datant d’il y a plus de 3500 ans, ayant pris part à une reconstitution historique pour le tournage d’un documentaire : « Le bois épais avec son extrémité de bronze et ses douzaines d’yeux percés par les cordages,...

Zero K, Don DeLillo

Sujet d’époque au centre de plusieurs ouvrages de la rentrée littéraire, le transhumanisme est aussi le thème de départ de Zero K, dernier livre de Don DeLillo. Mais, pour le grand romancier américain, aborder le sujet des expérimentations contemporaines c’est aussi traiter de questions universelles dans un roman métaphysique. Bouleversant et magistral. L’histoire se situe au bout du monde, à Tcheliabinsk, près de la frontière kazakhe, dans un lieu souterrain nommé la Convergence qui tient à la fois de l’hôtel, de l’hospice et de l’installation d’art conceptuel. Tout y est blanc, vide, aseptisé. Jeffrey, le narrateur, retrouve là son père, le richissime et puissant Ross Lockhart qui lui a demandé de le rejoindre. Il souhaite la présence de son fils au moment du départ de sa compagne adorée, Artis. Souffrant de maladies invalidantes, celle-ci a choisi que son corps soit cryogénisé dans l’attente d’une renaissance future. Ross, bien que sexagénaire en excellente santé, est lui-même tenté de partir avec elle, pour faire partie de ces hérauts qui tracent la voie, pour «entrer dans une autre dimension. Puis revenir. Pour toujours.» Ni utopie ni science fiction, le livre de Don DeLillo évite et dépasse les clichés du roman d’anticipation. Sa phrase blanche, efficace et rythmée, évoque à merveille l’univers glacé de la Convergence. Sa narration nous entraîne, à travers l’histoire des trois protagonistes, dans une réflexion sur le temps, la mort et l’humain. Artis, qui a exercé la profession d’archéologue, s’apprête à reposer dans un sarcophage, au sein de ce laboratoire où biologistes, généticiens et neuro scientifiques élaborent une autre façon de vivre et de mourir: «Ils fabriquent le futur. Une nouvelle idée du futur. Différente des autres.» Face aux préparatifs de ce passage, Jeffrey se souvient de la mort de sa mère Madeline, la...

L’Avancée de la nuit, Jakuta Alikavazovic...

Histoire d’amour, quête de soi, réflexion sociologique, L’avancée de la nuit est un récit saisissant où les êtres se cherchent et se perdent dans un incessant va et vient rythmé par une écriture toute en nuances. Dès la première page, le lecteur comprend que l’histoire d’amour qu’il s’apprête à lire ne connaîtra pas de fin heureuse : « Paul était avec Sylvia quand il apprit ce qu’il en était d’Amélia Dehr. […] Ce fut un coup de téléphone, elle était entre la vie et la mort et l’issue du point de vue de Paul était certaine, Amélia Dehr n’étant pas du genre à échouer dans ses entreprises ». Le récit, déroulé en trois temps, reconstruit ensuite l’histoire de Paul et Amélia, les amants maudits. A l’image de la structure narrative, l’écriture de Jakuta Alikavazovic n’a de cesse de revenir sur elle-même, de reprendre un mot pour l’infléchir légèrement. Une écriture qui se construit et se déconstruit, reflet de l’histoire d’amour narrée – ou peut-être est-ce le contraire ? Paul et Amélia donc. Deux jeunes gens qu’a priori tout oppose. Elle, riche héritière, solaire et intrépide, est au centre de tous les regards et au cœur de toutes les rumeurs : « Quand elle entre dans une pièce, quelqu’un sort en pleurant ». Lui, solitaire, discret, travaille dans l’hôtel où elle réside. Le premier regard, loin d’être amoureux, n’est pas sans rappeler la rencontre d’Aurélien et Bérénice1: « C’est ça, Amelia Dehr ? » s’étonne Paul face à des camarades médusés. La suite de leur histoire se joue sur la même partition, à contre-temps, « une valse d’évitement ». Leurs yeux ne se rencontrent pas, et c’est d’abord à travers un écran de surveillance que Paul regarde Amelia, cherchant à percer son mystère. Simple histoire d’amour respectant ou détricotant les topoï du genre ? Non, elle est...

L’Art de perdre, Alice Zeniter

Entre la France et l’Algérie, c’est une histoire d’amour et de haine, d’attirance, de violence et surtout de silences. Une histoire omniprésente qui, à travers ses multiples acteurs, travaille souterrainement la société française et resurgit à la moindre occasion. A cette rentrée, parmi d’autres ouvrages, L’art de perdre d’Alice Zeniter, roman familial sur trois générations, fait entendre la mémoire occultée des harkis. Il y est question de guerre, d’immigration, d’intégration et surtout d’identité. Dans son livre de facture classique, l’auteure retrace en trois parties plus de soixante ans de l’histoire de l’Algérie, à travers les destins de trois personnages. Ali, le grand-père, Hamid, le fils aîné et Naïma, la petite-fille, incarnent respectivement trois figures de l’immigration. Forcé de quitter son village de Kabylie au moment de l’Indépendance, le paysan aisé, l’ancien combattant de Monte Cassino devient un ouvrier silencieux, un homme humilié. Son fils en révolte, pur produit de l’école républicaine, s’écarte de la tradition, découvre Paris dans l’après 68, épouse une Française et prend ses distances avec la famille. A la troisième génération, la petite-fille parisienne se penche sur ses origines et prend le bateau dans l’autre sens pour découvrir d’où elle vient, ou plutôt d’où viennent ses ancêtres. Du destin subi au destin assumé la route est longue et douloureuse. Un demi-siècle d’humiliation et de silence que vient rompre ce gros roman, fruit des recherches de l’auteure. Des champs d’oliviers de Kabylie à la cité HLM de Basse-Normandie, en passant par les camps de Rivesaltes et de Jonques, la narratrice reconstitue, comme en une nouvelle Enéide, l’épopée tragique de sa famille déracinée. A partir d’images éparses et de souvenirs décousus, «vignettes» de l’ancien temps, elle tisse un récit inscrit dans le contexte de l’Histoire. Elle part à la recherche du village perdu,...

Entre eux, Richard Ford

Réunissant deux textes écrits à plus de trente ans de distance, Richard Ford érige un tombeau à la mémoire de ses parents. Avec pudeur et sincérité, il reconstitue l’histoire de ces deux personnes qui lui ont appris, simplement, à accepter la réalité telle qu’elle est. Eternel sujet que celui des parents, mais sujet difficile, relevant autant de l’autobiographie que de la fiction, surtout quand il s’agit de raconter, de reconstituer le temps d’avant sa naissance ou celui de sa petite enfance. Ce récit, forcément hypothétique et lacunaire, ne repose que sur quelques indices: bribes de souvenirs, rares photos. Il est parsemé de «peut-être, je crois que, j’ignore...», jalonné de questions sans réponses dont la principale est celle de la raison de sa venue au monde: pourquoi, au bout de quinze ans de vie commune, ce couple fusionnel a-t-il éprouvé le besoin d’avoir un enfant? Fils unique et tardif d’un couple formé à la fin des années vingt, le petit Richard voit le jour en 1944. Pendant plus de dix ans, Parker et Edna, ses parents, ont mené d’hôtel en hôtel une vie itinérante, heureuse et insouciante, sillonnant en voiture les sept Etats du Sud que couvrait son père, représentant en amidon. A la naissance de leur enfant, leur vie s’adapte, simplement: ils prennent un appartement à Jackson, Mississippi. Edna devient femme au foyer; Parker rejoint sa famille le vendredi soir, attendu et fêté par sa femme et son fils: «Il était bel et bien une présence, sinon un père présent.» La vie s’assombrit avec la première crise cardiaque de son père puis reprend son cours pendant douze ans, jusqu’à son décès en 1960. Le texte consacré à sa mère évoque alors les années de veuvage, la relation de Richard adulte avec Edna jusqu’à sa...

Le Cul de Judas, Antonio Lobo Antunes

En 1971, Antonio Lobo Antunes, jeune étudiant en médecine, est envoyé en Angola pour effectuer son service militaire dans le bourbier de la guerre contre les mouvements d’indépendance. Dans cette lointaine Afrique et ces combats absurdes, l’homme qu’il va devenir se forme en même temps qu’une part de son humanité est à jamais piétinée. A son retour, et dans l’expérience continuée d’un impossible retour, Lobo Antunes publie Le cul de Judas, pivot d’une trilogie sur ces deux années de guerre dont le souvenir irrigue par la suite l’ensemble de son oeuvre. Autre Voyage au bout de la nuit, ce récit poignant fait émerger, incontestablement, une voix et une vision du monde. Le cul de Judas est un second roman, certaines fleurs du style d’Antunes sont en bourgeon, d’autres déjà bien ouvertes. Si la polyphonie n’est pas encore au coeur du processus d’écriture, le travail sur la mémoire et ses infinies superpositions est bien en jeu – « Nous ne sommes jamais où nous sommes, vous ne trouvez pas? […] Moi je suis toujours en Angola, comme il y a huit ans ». Deux récits structurent une suite de 26 courts chapitres correspondant chacun à une lettre de l’alphabet. La rencontre avec une femme inconnue dans le café du jardin zoologique de Lisbonne, la nuit passée avec elle, la séparation au petit matin au seuil de l’appartement constituent le cadre présent de la narration. Mais cette femme jamais nommée est le destinataire, le prétexte, le corps déclenchant d’un autre récit, celui des années passées en Angola. « Comme un déjeuner mal digéré nous monte à la gorge en reflux amers », l’expérience de la guerre se déverse face à l’autre, ambition première de la rencontre ou prisme incontournable d’accès à un être de solitude et de désillusion précisément devenu...

Des nouvelles du monde (3) Août25

Des nouvelles du monde (3)

Derniers détours avant la rentrée, brefs séjours en Algérie et en Iran, avec Kamel Daoud et Zoyâ Pirzâd. Qu’il s’agisse d’un coureur du marathon d’ Athènes, d’un chauffeur de taxi roulant vers Alger, de l’ inventeur d’un nouvel avion, d’un écrivain nègre se révoltant contre un récit mensonger ou d’un Arabe imaginaire prenant la place du sauvage Vendredi, c’est toujours de l’histoire de l’Algérie qu’il est question. Du Colon, de l’Indépendance et ce qui s’ensuit puisque «toutes les histoires de mon pays commencent par celle-ci, curieusement, à la date du 5 juillet 1962.» Avec le talent de polémiste qu’on lui connaît, Kamel Daoud porte un regard lucide et sans concession sur son pays, sa mémoire occultée, ses dirigeants corrompus et surtout son peuple endormi, irrémédiablement marqué par la soumission, la guerre et la trahison. Iconoclaste et blasphématoire, l’auteur de Meursault contre-enquête détruit les clichés et détourne les mythes. Alger la blanche devient ainsi la grande prostituée, poubelle géante, monstre dévorateur; le chauffeur de taxi au cou de taureau un Minotaure dans le labyrinthe des routes et le concepteur d’un avion nommé Ange un nouveau prophète frappé par la Révélation. Dans « L’Ami d’Athènes » – première nouvelle du recueil et peut-être la plus forte, la plus réussie- le coureur de fond devient emblématique de toute une jeunesse qui fuit le village, la misère et les fantômes de l’Histoire. Avec la rage du désespoir, il court contre la défaite, contre la honte, contre la peur, et la phrase enfle et s’allonge au rythme de son souffle.Comme ce dernier et comme le fabricant d’un nouveau prototype d’avion, l’écrivain tente d’arracher son peuple à la pesanteur: «Vous comprendrez alors pourquoi aujourd’hui la foule me craint comme la peste: je brise un destin et propose mieux que d’écraser les fronts...

Quand sort la recluse, Fred Vargas Août14

Quand sort la recluse, Fred Vargas

Où l’on retrouve le flegmatique commissaire Adamsberg, perdu et errant dans ses brumes, qui s’engage dans une enquête incertaine alors que souffle un vent de rébellion au commissariat du 13ème arrondissement de Paris. Saveur des mots, chemins détournés, héros meurtris, intrigue en poupées russes, le nouveau Fred Vargas comble les attentes de ses lecteurs. Ouvrir le nouveau Fred Vargas, c’est retrouver un univers familier qui happe le lecteur et ne le lâche plus jusqu’à la dernière page, quand « toutes les piqûres, morsures, blessures [auront] été grattées, jusqu’au sang. » C’est retrouver des personnages atypiques, qui restent avant tout pleinement humains. C’est retrouver une conception singulière de l’intrigue de roman policier. L’auteure préfère d’ailleurs le néologisme « rompol » pour parler de ses romans qui se démarquent du genre. Sa formation d’archéologue infléchit sa construction du récit : les enquêtes procèdent de la fouille, chaque indice mis à jour fait partie d’un puzzle à reconstruire avec patience. Chez Vargas, pas de scène de crime sanguinolente, pas de courses poursuites effrénées arme au poing, mais des enquêtes incertaines, qui se résolvent grâce aux aptitudes quelque peu extraordinaires de chacun des personnages : mémoire photographique, savoir encyclopédique, intuitions fines, génie de l’informatique, pour n’en citer que quelques-unes. Lorsque s’ouvre le roman, le flegmatique commissaire Adamsberg a trouvé refuge dans les brumes islandaises. Il est rapidement contraint d’abandonner cet exil plus tôt qu’il ne le souhaiterait et de rentrer à Paris. Comme souvent dans les romans de Vargas, l’affaire qui le rappelle ainsi à la réalité, résolue dès les premiers chapitres, n’est que prétexte à introduire l’enquête principale qui oppose notre commissaire à son second le plus fidèle, Danglard. En effet, l’orage gronde au commissariat du 13ème arrondissement, la dissension autour d’Adamsberg, déjà amorcée dans le volume précédent, Temps glaciaires, reprend de plus...

Des nouvelles du monde (2) Août05

Des nouvelles du monde (2)

« Des nouvelles du Monde », la suite. États-Unis, Japon, Russie…  LHP fait le grand écart pour vous présenter la suite de ses recueils de prédilection. Lire Bukowski relève toujours de l’épreuve. Ses Nouveaux Contes de la folie ordinaire ne dérogent pas à la règle et portent merveilleusement bien leur nom – même s’il ne s’agit que d’une version bien édulcorée du titre original Erections, ejaculations, exhibitions and general tales of ordinary madness -. Bukowski nous offre sur un comptoir souillé de bière, de mégots et de foutre, les aspects les plus sombres, les plus monstrueux, les plus fous de l’humanité. C’est cru, brut, sale, révoltant. Il faut s’accrocher à la plume lapidaire et sans concession de l’auteur américain et parfois se faire violence pour ne pas refermer le livre. Ce qui l’intéresse ce sont les corps dans ce qu’ils ont de plus rebutant : le sexe sans amour avec des prostituées, la femme qu’on aime parce qu’« elle avait une bouche comme des ventouses à déboucher les chiottes », les poumons qu’on crache, les poings qu’on fait éclater sur le visage d’un homme à terre, « la merde » qu’on étale sans se retenir et qui obsède le narrateur. Dans cette galerie de portraits macabres, rien n’est à sauver, tout est à vomir : deux amis s’amusent à violer un cadavre sur la plage, un homme sent son désir monter pour une fillette et la viole, un fils écrit à sa mère tout en tranchant un pénis… Bukowski nous entraîne au-delà du pessimisme et du dégoût, il nous invite à la table des monstres. Et lorsqu’il se met en scène, c’est pour apporter une réflexion désabusée sur la poésie contemporaine et sur tous ces types qui « pissent leur petite littérature ». Et la sienne est à l’image du propos : sans fioriture, sèche...

Quelques jours avec Tomas Kusar, A.Choplin

De livre en livre Antoine Choplin poursuit son exploration des rapports entre engagement et création et donne la parole aux gens simples. Dans Quelques jours avec Tomas Kusar, il évoque dans la Tchécoslovaquie communiste la rencontre d’un jeune garde-barrière avec l’écrivain dissident Václav Havel. Une belle histoire d’amitié, de courage et d’humanité. Quel personnage plus approprié en effet que celui de Václav Havel, écrivain, homme de théâtre, militant des droits de l’homme et premier président de la république tchèque pour poser les questions de l’art et de l’engagement? Mais, comme l’indique le titre, le personnage principal du roman n’est pas Václav Havel mais Tomas Kusar, le cheminot taiseux de Trustov, «un petit gars valable», amoureux de la forêt, des oiseaux et de la jolie Lenka. Un homme simple que rien ne destinait à se retrouver un jour au balcon du Château de Prague aux côtés du président. Tout commence par une brève rencontre entre le dramaturge pragois et le garde-barrière, lors d’une représentation interrompue de la troupe de la Balustrade, à l’occasion du bal des cheminots. Un verre de vodka, une poignée de mains et quelques propos échangés. Cinq ans plus tard, Tomas reconnaît Václav devenu employé de brasserie; une amitié naît peu à peu au cours de soirées au café entre verres de bière et parties d’échecs. C’est ainsi que le jeune homme va progressivement, insensiblement entrer en dissidence, cacher dans un coin de son atelier des samizdats, poster des exemplaires de la Charte des droits de l’homme, au point de perdre son travail et son logement. Accueilli par Václav et Olga, il vit alors dans la grange de Hradecek à côté de leur maison, partageant leur intimité et leurs activités clandestines, concert de rock, copies manuscrites des pièces interdites, pétition pour la...

Des nouvelles du monde (1) Juil06

Des nouvelles du monde (1)

Tout au long de l’été, l’équipe de LHP vous présente une sélection de recueils de nouvelles écrites d’un peu partout, là où les guêtres de notre curiosité nous ont traînés. De quoi vous prouver que Russes et Américains ne sont pas les seuls à exceller dans le genre… ETATS-UNIS Onze nouvelles. Onze destins. Le temps d’un été, d’un dimanche à la plage ou de vingt minutes qui récapitulent une vie, James Salter a l’art de raconter ces moments où tout vacille. Ses histoires disent la mélancolie des choses finissantes – la jeunesse évanouie, les espoirs déçus, les rencontres avortées – et l’inexorable solitude. A travers la vacuité de l’existence de ses personnages, jeunes avocats new-yorkais, femme mûre qui a été belle, anciens de West Point ou écrivains en mal de reconnaissance, l’auteur porte un regard acerbe et désabusé sur la société américaine. Comme Matisse, il a l’art du trait et comme Hemingway, celui de l’ellipse. En quelques mots, il évoque un visage, une ville (Bâle, Barcelone); en quelques pages, il traverse un pays (la France ou l’Italie). La phrase est juste, tranchante et suggestive. Rien n’est dit et tout est là. M.S American Express, James Salter (traduit par Lisa Rosenbaum), Seuil, Points, 2010, 206 pages. URUGUAY Comme leur titre l’indique, les Contes d’amour de folie et de mort distillent une inquiétante étrangeté. Dans ses récits publiés au début du siècle dernier, Horacio Quiroga oscille entre réalisme (la vie misérable des péons et des tâcherons, le paludisme, la méningite…) et fantastique. Un événement survient et très vite on dérive; les eaux noires du fleuve Paraná, la forêt tropicale « crépusculaire et silencieuse » deviennent autant de lieux mythiques où se jouent les forces du désir et de la mort. Tout est extrême, les éléments naturels comme les...

Mémoire de fille, Annie Ernaux

Avec son dernier récit, Annie Ernaux poursuit son opiniâtre travail d’écriture sur ses « je » passés, incertains, dont elle veut témoigner avant que tout soit emporté. Mémoire de fille part à la rencontre de la jeune fille de l’été 58, personnage opaque d’un été tissé de désir et de honte, figure inexplicable d’une amère humiliation. Cinquante ans plus tard, l’écrivaine est le « je » qui se retourne sur ce « elle » énigmatique, pour se comprendre, se relier, mais aussi, comme toujours, pour saisir la réalité sociale, familiale, qui a propulsé ce corps de femme dans le piège de l’été 58. La mémoire s’enclenche sur le souvenir de cette jeune fille débarquée le 14 août à S. dans l’Orne ; engagée comme monitrice, elle se déleste avec plaisir de sa mère qui a tenu coûte que coûte à l’accompagner. Qui est-elle? Les images ne manquent pas, ni de ce jour d’arrivée ni des semaines passées ensuite à la colonie. La mémoire, en « folle accessoiriste« , ramène volontiers la vision des vêtements portés à l’époque, des chambres occupées, des savons utilisés. « Je la vois, |mais] je ne l’entends pas ». L’écriture, précise, juste, s’emploie à retrouver le langage intérieur de ce « moi » passé. Dans cette entreprise de reconstitution, les pièces à conviction sont maigres : une correspondance avec une amie et un cahier rouge dans lequel elle consignait des citations d’écrivains. Ça et là, elle pioche des éléments du puzzle de ce discours intime disparu. Pour compléter ce texte à trous, Annie Ernaux refait le parcours de son adolescence et cherche à retrouver l’état précis de cette « pouliche échappée de l’enclos », chez laquelle trois jours de liberté suffiront à tout faire voler en éclat. « Elle attend de vivre une histoire d’amour » : ce bref portrait psychologique ne saurait suffire à l’enquêteuse au long cours, qui, inlassablement, tresse les fils...

Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby

Après l’encensé Kinderzimmer, Valentine Goby déconstruit le mythe des Trente Glorieuses à travers le destin de la famille Blanc, heurtée de plein fouet par la maladie. Un Paquebot dans les arbres est un très beau roman, porté par une héroïne solaire et un style remarquable. Ce paquebot blanc niché au cœur des arbres, c’est le sanatorium d’Aincourt, immense ensemble architectural construit en 1931, dont la majesté fait la fierté de toute la région. Mathilde, jeune fille à peine sortie de l’enfance, s’y rend chaque samedi pour voir ses parents atteints de tuberculose. Nous sommes au milieu des années 50, époque bénie des Trente Glorieuses, âge d’or de l’Après-Guerre, « temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité Sociale et des antibiotiques ». Le drame vécu par la famille Blanc semble anachronique, une histoire de maladie et de misère au temps du miracle économique. Avant la chute, les Blanc ont été les cafetiers de la Roche-Guyon, bourgade de la région parisienne. Le Balto est alors le centre névralgique du village, on y prépare la retraite aux flambeaux, on y sert les apéros de Pâques ou du 1er Mai, on y boit un verre à la sortie de l’église, on y trouve l’unique cabine téléphonique. Paul Blanc fait figure de patriarche bienveillant : il accueille les confidences, prête sans traites, oublie les dettes, ferme les yeux sur les vols : « Ma caille, c’est qu’ils en ont besoin ! » Le samedi, c’est soir de bal, tous les regards sont tournés vers lui, petit homme à l’harmonica qui fait danser les filles et les garçons. Mais la maladie passe par là, et avec elle, vient la dégringolade. Totalement imprévoyant, non éligible à la Sécurité Sociale réservée aux salariés, le couple bascule rapidement dans la spirale de la pauvreté : dettes, huissier, saisie, scellés, assistante...

Lettres à Anne, François Mitterrand

Et si Lettres à Anne de François Mitterrand était LE livre de l’année 2016? Mille deux cent dix-huit lettres écrites à la femme aimée pendant plus de trente années! Roman d’amour et roman épistolaire bien sûr, mais aussi autobiographie, essai politique et même œuvre poétique, jouant de tous les styles, longs épanchements lyriques, brèves factuelles, portraits caustiques, poèmes en prose… Une œuvre totale et peut-être la dernière correspondance amoureuse. On est subjugué, submergé par l’intensité de cette passion sans cesse réaffirmée, comme Mitterrand le remarque lui-même : « Et je suis là, à te récrire pour la centième fois, la même lettre ». Mais qu’est-ce que l’amour sinon le ressassement ? La répétition incessante du nom de l’aimée comme une incantation : « Tu t’appelles Anne et je t’aime » ? La déclinaison du verbe aimer, sous une forme simple : « Tu es ma forêt dont j’aime chaque arbre » ou plus alambiquée : « Tu es mon bouquet de fleurs claires. Bouche en forme d’iris, rire au chrysanthème d’or simple, gravité de la tulipe noire, ô mon front de lilas, ô mon corps de varech, mon amour à l’odeur de violette et de mer » ? Lettres à Anne, c’est l’histoire d’un homme et d’une femme et c’est aussi une page de l’histoire de France dans ces lignes qui ressuscitent les années 60 et 70. François Mitterrand appelle le 106 à Château-Chinon, Littré 10-77 à Paris mais comme « le téléphone reste un instrument du Moyen-Age » il a aussi recours au courrier et aux télégrammes ; il roule en DS 21, surnommée « la pantoufle », en 2 CV ou en GS, atterrit en Viscount à Orly, prend le Mistral pour descendre dans le Sud, le Bourbonnais pour aller de Nevers à Clermont-Ferrand ; les filles portent les cheveux « en catogan », en Amérique il découvre les premiers « hippies » et, chroniqueur...

Illska, Eirikur Örn Norddhal

Premier roman traduit en français du jeune romancier islandais Eirikur Örn Norddhal, Illska est un récit étrange, déroutant, décapant, roman à la fois historique et contemporain, mené de main de maître. Le point de départ du roman est l’histoire d’amour d’un couple d’étudiants, Agnes et Omar, qui se rencontrent à Reykjavik par une nuit glaciale de 2009. Au cours de ses interviews pour son mémoire sur le racisme populiste en Islande, Agnes fait ensuite la connaissance d’Arnor, néo-nazi qui devient son amant. Un enfant naît – de qui est-il le fils?- le couple se défait, Omar incendie leur maison et part à travers l’Europe. Encore un roman islandais ! Mais cette fois une Islande loin des clichés, sans volcan ni geyser, sans bélier ni macareux, une Islande contemporaine, mondialisée, aseptisée : « En fait, l’Islande n’est rien d’autre que le Danemark. Rien de plus que la béarnaise. Fabriquée industriellement et conditionnée dans des pots en plastique. » On s’y nourrit d’hamburgers-frites et de pizzas, seules les vieilles grands-mères à la campagne préparent encore « de l’aiglefin et des pommes de terre, le tout arrosé de graisse de mouton fondue » ; les banques sont en faillite, on manifeste en lançant des œufs et tapant sur les casseroles; on rencontre des Lituaniens, des Polonais, des caissières de supermarchés thaïlandaises et les mouvements d’extrême-droite se développent. Grâce à un va-et-vient constant entre passé et présent, l’histoire individuelle et familiale des trois jeunes gens s’inscrit dans l’Histoire collective de l’Europe au XX° siècle; en effet, les parents d’Agnes sont originaires de la petite ville de Jurbarkas en Lituanie où la population juive fut massacrée pendant la seconde guerre mondiale et le souvenir de l’Holocauste hante la mémoire de l’héroïne. Au cœur du roman, la question de l’identité : qu’est-ce qu’être Islandais(e) quand on est...

Giboulées de soleil, Lenka Hornakova-Civade

Lenka Hornakova-Civade, originaire de Moravie, petite province de République Tchèque, signe un premier roman d’une beauté crue sur son pays d’origine, « dans la langue de [son] pays d’adoption ». Comme elle le précise dans sa postface : « Je ne pouvais exprimer qu’en français ce qui reste indicible dans ma langue maternelle ». Une très belle réussite couronnée par le prix Renaudot des lycéens 2016. Tout, dans ce roman, dit l’expatriation : c’est une histoire de femmes, dont les pères sont absents, une histoire de bâtardes héréditaires, qui se transmettent cette fatalité de génération en génération, pour former un clan matriarcal marginal et fort. Des femmes sans père et sans patrie, contraintes de se déraciner sans cesse pour fuir les hommes et l’Histoire, qui les pourchassent également. Il y a d’abord Marie, sage-femme autodidacte, belle et raffinée, qui s’est formée auprès d’un gynécologue juif de Vienne mais qui, pour survivre, arrache sa fille à la ville, s’entoure de silence et devient une rude paysanne de la campagne morave. On découvre peu à peu son histoire à travers le récit de Magdalena, sa fille, la première bâtarde. Elle-même devient mère hors du mariage et, alors que le pays bascule dans le communisme, elle donne naissance à Libuse. On perd alors la voix de Magdalena pour écouter le récit de sa fille qui grandit sous le communisme le plus strict. En 1968 pourtant, quelque chose a changé, l’air semble plus léger, c’est indéfinissable. Un vent léger a soufflé de Prague jusque dans le petit village. De ce printemps naît Eva, fille de Libuse, petite-fille de Magdalena, arrière-petite-fille de Marie. La dernière petite bâtarde prend en charge l’ultime récit : elle découvre, au contact d’une mystérieuse professeure de français, les parts les plus sombres de son histoire familiale et met un terme...

Le Beau-Fils, Emmanuel Bove

La réédition de son roman Le Beau-fils paru en 1934 est l’occasion de redécouvrir Emmanuel Bove, auteur discret et grand romancier de l’entre-deux-guerres. Un classique méconnu. C’est l’histoire d’un jeune homme sans histoire, Jean-Noël, un déclassé. Enfant illégitime, il est élevé après la mort de son père par l’épouse de celui-ci, Annie Villemur de Falais qui appartient à la grande bourgeoisie. Marqué par sa bâtardise et la modestie de son origine, il éprouve pour sa belle-mère une admiration sans borne. Ce qui le fascine en elle, c’est autant son élégance, son assurance, sa détermination (tout ce qu’il n’est pas) que le prestige de la famille Villemur, l’appartement luxueux avenue de Malakoff et l’impression de sécurité qui en émane. Car Jean-Noël, comme son père, est un homme indécis, indolent, velléitaire. Incapable de prendre une décision, il se laisse porter par les événements : « Ce n’était pas lui qui avait fait sa vie, mais celle-ci qui l’avait fait. » Sur un coup de tête, il devance l’appel et s’engage en 17, refuse d’entrer dans le monde du travail au lendemain de la guerre, commence des études de droit sans les achever, rencontre une jeune fille et se trouve contraint de l’épouser quand celle-ci est enceinte. Il la quitte quelques années plus tard pour vivre avec Laure Mourier, jeune femme distinguée séparée de son mari ; grâce aux relations de cette dernière, il entre comme clerc chez un notaire. Toujours insatisfait et aspirant à une autre vie, il épouse Odile Wursel, jeune fille fortunée rencontrée par les Villemur, après avoir, non sans difficulté, convaincu sa femme de divorcer. Mariage d’intérêt sans véritable amour – mais, comme le lui demande sa fiancée : « Etes-vous seulement capable d’aimer ? » – cette nouvelle union se termine elle aussi par une séparation. Harcelé par sa mère...

Chanson douce, Leïla Slimani

L’infanticide n’est pas le sujet de Chanson douce. La mort des deux enfants est évacuée dès le premier chapitre. Impossible d’en faire l’objet d’un suspense malsain et racoleur. Le prix Goncourt 2016 est bien plus ambitieux : il allie de façon très subtile art du portrait psychologique et réflexion sociale. Chanson douce est un roman social, au sens balzacien du terme. Il explore la société dans ses franges, met le nez dans l’univers inconnu de ces nounous souvent venues d’ailleurs, ces invisibles, ces oubliées, déjà mères dans leur pays, réunies par origine près des bacs à sable. Leila Slimani évoque le monde à l’envers de ces femmes qui « bossent pour qu’on puisse bosser ». C’est l’histoire éminemment moderne d’une lutte des classes feutrée, confinée entre les quatre murs d’un appartement parisien, et qui s’incarne sous les traits de Louise, la nounou, et de ses employeurs, Paul et Myriam. Comment vit-on l’émergence de la mixité sociale dans un foyer de trentenaires citadins ? Comment traduire la complexité d’une relation par nature marchande, mais basée sur l’affectif? Y a t-il lien plus ambigu ? Tout commence par un coup de foudre : « Paul et Myriam sont séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le regard d’une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. » Louise est la perfection, elle est « une fée » qui transforme les petites filles caractérielles en êtres dociles, les appartements brouillons en parfaits intérieurs bourgeois. Elle devance tous les désirs, coud les boutons des vestes condamnées au fond des placards, lave les rideaux jaunis par le tabac, note dans un petit carnet les phrases de la maîtresse, trie les papiers....

Paterson, Jim Jarmusch Jan02

Paterson, Jim Jarmusch

Paterson est une petite ville du New Jersey, Allen Ginsberg, William Carlos Williams et Lou Costello y ont traîné leurs guêtres. Paterson, c’est aussi le nom d’un type simple, un chauffeur de bus, citoyen modèle qui habite une petite maison avec Laura. Mais ce Paterson a quelque chose de plus : c’est un poète. Cette curieuse homonymie n’est pas anodine. Le chauffeur parcourt la ville, observe ses passants, ses rues, ses boutiques, il écoute ses bruits, ses conversations. Les poèmes de Paterson sont Paterson. Poésie intégrale, poésie du rien, du banal, du quotidien, il y a chez lui du Francis Ponge quand il révèle la beauté et la puissance d’une petite boîte d’allumettes, du William Carlos Williams – référence explicite du film – quand il fait résonner d’inutiles considérations. Les mots que le réalisateur incruste consciencieusement à l’écran dès que les vers se créent sont finalement moins importants que le terreau duquel ils sont extraits. Paterson sillonne la ville avec humilité et placidité, sans préjugé, à l’affût de cette beauté susceptible de surgir à tout moment, à la seule condition de la désirer. Mais Paterson n’écrit pas pour la gloire, il n’enregistre rien, ne fait aucune copie. Il vit son art comme une simple occupation. Les échecs pour Doc le barman, une fille pour Everett l’acteur risible, les cupcakes pour Laura. Lui, c’est la poésie. On s’échappe comme on peut. Paterson, c’est le type qui s’arrête devant des câbles emmêlés et trouve ça beau. C’est celui qui s’émeut d’une conversation entre deux gentils lourdauds, dragués qu’ils sont par de superbes créatures. C’est celui qui se perd dans sa chope de bière et se laisse fasciner par le spectacle de boules de billards éparpillées sur le tapis vert. L’image de Jarmusch parvient à nous faire saisir...

Le dernier Voyage de Soutine, Ralph Dutli

Ralph Dutli convoque à travers ses trois dernières journées toute l’existence tourmentée du peintre Chaïm Soutine. Voyage halluciné à travers la vie et l’oeuvre d’un artiste maudit. Violent et passionnant. Août 1943. Alors qu’il souffre d’un ulcère à l’estomac au dernier degré, Soutine est transporté de Chinon à Paris pour y être opéré. Au cours de ce transfert interminable et clandestin, dans un corbillard et hors des routes principales pour éviter les points de contrôle dans la France occupée, il revoit tout : l’enfance misérable dans le ghetto de Smilovitchi, l’académie des Beaux-Arts de Vilna, l’arrivée à Paris en 1913, les années de vache enragée à Montparnasse, l’amitié avec Modigliani, les amours avec Gerda Groth puis avec Marie-Berthe (ex-femme de Max Ernst), la rencontre miraculeuse avec le riche collectionneur Julian Barnes en 1923, les séjours à Cagnes et à Céret, la guerre et les caches successives à Paris et à Champigny. Et tout se confond dans le délire comateux de la morphine d’où n’émergent, à travers un constant aller-retour entre passé et présent, que deux couleurs : le rouge et le blanc. Rouge comme la douleur qui le torture, comme les pogroms de la Russie natale et les carcasses de bœuf ensanglantées qu’il ramène de l’abattoir pour les peindre à la manière de Rembrandt. Blanc comme le lait qui apaise l’ulcère, comme le vêtement du petit pâtissier de Céret et la robe de la première communiante, comme les médecins de la clinique, le lit mortuaire et le paradis de l’oubli. L’histoire mouvementée et tragique de Soutine se confond avec celle de la Ville Lumière, « la ville de ses rêves », « la capitale mondiale de la peinture », Paris où se pressent les artistes venus de toute l’Europe en ce début de XX° siècle. A son arrivée, le peintre...

La fille de Brest, Emmanuelle Bercot Déc04

La fille de Brest, Emmanuelle Bercot

Emmanuelle Bercot semble aimer les portraits de femmes. Après son dernier film consacré au travail épineux d’une juge pour enfants, elle s’empare du personnage d’Irène Frachon, connu depuis 2007 pour son combat contre le Mediator. Hommage à cette médecin hors pair qui a su lever la tempête depuis son CHU du bout des terres, La Fille de Brest explose comme un hymne joyeux et puissant. Nul doute que la cinéaste souhaite contribuer à médiatiser encore davantage ce scandale de santé publique, à un moment où l’affaire est loin d’être liquidée ; Irène Frachon, qui a accepté ce projet d’adaptation de son livre Mediator 150mg, Combien de morts? et suivi les étapes de la réalisation, remercie ce vent favorable qui ramène le paquebot Mediator à la vue de tous. Mais le film apparait aussi comme une belle relecture du réel, éclairant son profond rapport au mythe, et exalte un héroïsme féminin tout en lutte et en espoir. En 2007, la pneumologue Irène Frachon n’est pas seule à lancer l’alerte sur la cardiotoxicité du Mediator, anti-diabétique commercialisé par les laboratoires Servier depuis 1976. Au CHU de Brest, plusieurs médecins et chercheurs mènent l’enquête à ses côtés, mais se heurtent au mépris de l’industriel et de certaines instances médicales. Dès le départ, la configuration de la lutte rappelle toute la mythologie des combats inégaux et opiniâtres, de David contre Goliath au petit village gaulois contre les Romains. La réalisatrice ne boude donc pas son plaisir en jouant sur l’opposition entre la horde des Bretons et les représentants parisiens du laboratoire et des autorités sanitaires. La scène durant laquelle la fine équipe ne parvient pas à s’extraire du tourniquet à l’entrée de l’Afssaps (Agence nationale de sécurité du médicament de l’époque) est assez drôle et bien vue –...

W ou le souvenir d’enfance, George Perec...

Comment écrire son autobiographie quand on ne possède aucun souvenir d’enfance ? Comment parler de ses proches quand ils ont irrémédiablement été éloignés, engloutis dans le chaos de l’histoire ? Comment même oser poser des mots sur leur tragédie alors qu’ils sont tous morts et qu’on reste seul vivant ? Tiraillé entre l’impossibilité et l’implacable nécessité d’écrire, Georges Perec trouve dans la sophistication formelle de son récit une issue à ses dilemmes. Avec W ou le souvenir d’enfance, le carcan des contraintes oulipiennes prend alors tout son sens. Pour nous éviter la déroute, la quatrième de couverture livre une première clé de lecture : « Il y a dans ce livre deux textes simplement alternés ; il pourrait presque sembler qu’ils n’ont rien en commun, mais ils sont pourtant inextricablement enchevêtrés, comme si aucun des deux ne pouvait exister seul, comme si de leur rencontre seule, de cette lumière lointaine qu’ils jettent l’un sur l’autre, pouvait se révéler ce qui n’est jamais tout à fait dit dans l’un, jamais tout à fait dit dans l’autre, mais seulement dans leur fragile intersection. » Si l’on veut bien passer outre l’ironie du « simplement », on peut alors commencer à démêler l’inextricable canevas. Le récit en italique, dans les chapitres impairs, retrace, à la première personne, l’histoire d’un orphelin, qui a déserté l’armée française pour trouver refuge en Allemagne sous le pseudonyme de Gaspard Winckler. Les phrases grandiloquentes aux accents épiques nous plongent au cœur d’un intrépide roman d’aventure qui entraîne le narrateur à l’autre bout du monde, sur les traces du jeune garçon disparu dont il a pris le nom, à son insu. On croit d’abord pouvoir s’abandonner sans vergogne à ce récit de fiction débridé mais d’inexplicables manques empêchent le lecteur de se laisser aller sans réserve. Les noms de lieu sont...

Les Petites Chaises rouges, Edna O’Brien...

Après la publication de ses Mémoires, parus en France il y a quatre ans sous le titre Fille de la Campagne, Edna O’Brien revient au roman avec Les Petites Chaises Rouges, une magnifique histoire de honte et de rédemption. Le roman commence comme un conte maléfique. Un inconnu, vêtu d’un manteau noir et de gants blancs, observe avec fascination le lit d’une rivière tourmentée. C’est un soir d’hiver, « dans un trou perdu glacial qui passe pour une ville et qu’on appelle Cloonoila ». Le narrateur prête alors sa voix aux habitants pour réinterpréter cette apparition à l’aune de ses funestes conséquences: « Longtemps après, d’aucuns rapporteraient d’étranges événements ce même soir d’hiver ; les aboiements des chiens, comme s’il y avait du tonnerre, et le timbre du rossignol dont on n’avait jamais entendu si à l’ouest le chant et les gazouillis. L’enfant d’une famille de Gitans, qui habitait une caravane au bord de la mer, jura avoir vu le Pooka s’approcher d’elle par la fenêtre, montrant du doigt une hachette ». Le lecteur, averti par un texte glaçant placé en exergue, connaît déjà l’identité de ce mage apparemment inoffensif: Vladimir Dragan, dit Vlad, poète autoproclamé, exilé, visionnaire, guérisseur, sexothérapeute, est recherché par toutes les polices. Il est accusé de génocide, nettoyage ethnique, massacres, tortures. Edna O’Brien s’inspire de la figure de Rodovan Karadzic : pendant sa cavale longue de douze ans, le sinistre chef politique des Serbes de Bosnie se dissimulait sous les traits d’un gourou de la vie alternative, le soi-disant Dr. Dragan Dabic, les cheveux ramassés en chignon, tenant la rubrique hebdomadaire « Méditation » dans un magazine lifestyle. Pourtant, Les Petites Chaises rouges n’a rien d’un vulgaire roman à clef qui tirerait son sujet vers le sensationnel. L’intrigue ne tourne pas autour de la révélation de l’identité de l’imposteur....

14 Juillet, Eric Vuillard

Raconter les événements qui se sont déroulés le 14 juillet 1789, à quoi bon ? On croit tout connaître de cette journée qui s’inscrit dans le roman national — le pont-levis, l’incendie, le gouverneur de Launay… Mais Eric Vuillard en récrit l’histoire, la sort des clichés et des images d’Epinal en se plaçant du côté des sans-voix, des oubliés. Un récit plein de souffle, de vie et d’humanité. Après avoir évoqué dans ses précédents romans la guerre de 14, la colonisation et la conquête de l’Ouest[1], Eric Vuillard raconte la prise de la Bastille. Et, cette fois encore, il déplace le point de vue et déconstruit les mythes : « Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. » Il nous apprend ainsi que la première émeute révolutionnaire n’a pas eu lieu le 14 juillet 1789 mais le 23 avril de la même année. Poussés à bout par la cherté du pain et la baisse de leur salaire, les ouvriers pillent la folie Titon, riche demeure de Réveillon, propriétaire d’une manufacture de papier peint ; les soldats tirent sur la foule, laissant plus de trois cents morts sur le pavé. L’écrivain sort de leur anonymat ces cadavres d’émeutiers entassés, numérotés ; il redonne corps et vie à cette entité souvent abstraite que l’on nomme le peuple. Ce n’est plus une foule indistincte qui s’élance à l’assaut de la Bastille, ce sont des individus que l’auteur fait revivre en leur donnant un nom, une existence, des émotions. De ces petites gens, on sait peu de choses mais assez pour les imaginer : quelques lignes d’état-civil, quelques phrases d’un acte de reconnaissance. Le romancier fouille les archives, sur les pas...

Juste la fin du monde, Xavier Dolan Oct11

Juste la fin du monde, Xavier Dolan

Xavier Dolan s’empare pour son dernier film d’un texte théâtral, Juste la fin du monde, écrit par Jean-Luc Lagarce en 1990. Il ne filme pas du théâtre mais propose une adaptation, une réécriture cinématographique de la pièce. L’intérêt du cinéaste pour ce dramaturge décédé du sida en 1995 ne surprend pas et pouvait sembler prometteur ; les deux auteurs partagent une même fascination pour les nœuds familiaux, mettant en jeu, œuvre après œuvre, les relations d’amour, de dépendance et d’enfermement au sein de la famille. Mais la rencontre ne tient pas ses promesses ; loin de permettre à Dolan de sublimer son jeune talent, elle l’accule au pire et métamorphose l’or en boue. Il faut dire que Mommy, le précédent long-métrage du réalisateur québécois, l’avait, à nos yeux, hissé à des sommets. Nous entendions bien les réserves de certains relatives au caractère très démonstratif de son écriture, à l’hystérisation des situations, à certaines facilités mais nous les contestions farouchement. Nous aimions et défendions la force de son cinéma, son impudeur, sa fougue. Mais après ce dernier film, on ne sait plus. Tout parait recette, cliché et surjeu. Premiers plans du film : Louis rentre voir sa famille après douze années d’absence pour annoncer sa mort prochaine. Avion, taxi. Tandis que la caméra suit la progression de la voiture sur la route, Dolan annonce la couleur en bande son : « home is not a harbour, home is where it hurts » chante Camille. Ce ne sera pas le seul tube lancé à force décibels et ce n’est pas la première fois que Dolan recourt à la musique pour relever l’intensité d’une situation. Il n’est pas question de faire systématiquement la moue lorsqu’un réalisateur utilise la dimension rythmique ou émotionnelle de la musique. Mais lorsqu’on appuie trop...

Trois jours et une vie, Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre brode une histoire de meurtre sur un fait divers météorologique, la tempête qui a ravagé le Nord de la France en décembre 1999. Un roman noir, qui tient en haleine sans parvenir à convaincre vraiment. Beauval, un village reculé, entouré de forêts, administré par un notable local. Un village où le temps s’écoule lentement ; où les adolescents traînent en bande ; où il ne se passe pas grand chose ; où les menus faits du quotidien sont ressassés dans d’interminables commérages. Antoine a douze ans. Il vit seul avec sa mère, fragile et rigide, qu’il aime à sa façon, adolescente, distante, muette. Il ne trouve pas davantage sa place auprès de ses copains, ni même avec Emilie, sa jolie voisine. Mais il lui reste sa cabane, perchée dans les arbres du bois de Saint-Eustache, l’admiration de Rémi, son petit voisin de six ans, et Ulysse, le chien de ce dernier, le plus fidèle compagnon de jeu d’Antoine. Oui mais voilà. Quelques jours avant Noël, Ulysse est renversé par une voiture et le père de Rémi l’abat sous les yeux de l’adolescent dont la tête se met à tourner. Sous le coup de la colère, il s’en prend à la cabane, qu’il démolit. Et quand Rémi arrive pour constater les dégâts, la rage l’aveugle encore. Hors de lui, il frappe l’enfant qui s’écroule. Le jeune homme entre dans la tourmente alors que la tempête est sur le point de s’abattre sur le village. En décembre 1999, les forêts du Nord de l’Europe ont effectivement été dévastées par Lothar et Martin. En s’appuyant sur ce fait divers météorologique, Pierre Lemaitre a imaginé une intrigue bien ficelée qui enferme peu à peu l’adolescent dans une trame étouffante et tient le lecteur en haleine. Par la tension qu’il...

Romans solaires (3) Août31

Romans solaires (3)

Dernière récolte avant que n’arrive l’automne… Piombino, une ville industrielle, sur le littoral toscan. Ce n’est pas un lieu de vacances, c’est une terre de désolation dominée par l’aciérie, monstre à plusieurs têtes qui avale jour et nuit les hommes du coin. D’un côté de la via Stalingrado, il y a la plage, repaire des ados. De l’autre, les barres de béton. « La mer et les murs des barres d’immeubles, c’est comme la vie et la mort qui s’insultent ». En face, à quatre kilomètres, les plages blanches de l’île d’Elbe  narguent la population. Anna et Francesca, à peine quatorze ans, sont les petites reines de ce royaume cabossé. Deux beautés fatales, qui baladent innocemment leur mini-short et attisent les concupiscences. Amies à la vie, à la mort, elles dansent devant les miroirs et rêvent d’évasion : devenir écrivain ou femme politique pour l’une, playmate à la télé de Berlusconi pour l’autre, ou simplement aller ensemble, pour la première fois, à l’île d’Elbe. Mais à l’aube de cet été 2001, la réalité sociale sape vite les rêves adolescents : plans de licenciement à l’aciérie, télé qui hurle face au silence des mères bourrées d’anxiolytiques, frères entre coke et petites combines, pères violents et démissionnaires… Portrait social d’une Italie de banlieue, de laissés-pour-compte, Aciers est un premier roman hyperréaliste, entre Zola et Pasolini, qui décrit avec âpreté et finesse un monde ouvrier esclave du consumérisme, corrompu corps et âme par les sirènes hurlantes de l’hédonisme. D’Acier, Sylvia Avallone, éd. Liana Levi, 2011, 410 pages M.G Quand Grady McNeil, jeune New-Yorkaise fortunée des années 40, renonce à accompagner ses parents en Europe, elle se retrouve face à « la blancheur de ciel d’été étendu devant elle comme une toile vierge ». A dix-sept ans, elle n’est plus tout à fait une...

Don Quichotte, mise en scène Jérémie Le Louët Août20

Don Quichotte, mise en scène Jérémie Le Louët...

Pour la 30° édition des Fêtes nocturnes du château de Grignan, Jérémie Le Louët adapte et met en scène Don Quichotte avec la compagnie des Dramaticules. Transposer un roman-fleuve au théâtre et réaliser un spectacle grand public de qualité constitue un double défi, que ne parvient pas totalement à relever le metteur en scène. Cela s’annonce pourtant bien, inventif et burlesque. Avec une parodie de conférence de presse fort bien menée : un metteur en scène déjanté entre mutisme et délire verbal et son traducteur maladroit et trivial ressuscitant le duo comique Don Quichotte/ Sancho Panza face aux questions des journalistes disséminés dans le public. Le parti pris était intéressant : représenter le tournage et ses difficultés comme une nouvelle quête impossible, le théâtre dans le théâtre pour le roman des romans, pourquoi pas ? On avait déjà vu cela récemment avec la mise en scène de Schiaretti transposant l’oeuvre dans un studio de radio et cela fonctionnait parfaitement et joyeusement avec la troupe du TNP. Mais ici, très vite, on s’égare, on se perd. La musique – Bizet, Wagner, Hollywood…– la vidéo et les effets de lumière sur la façade renaissance du château – même assez réussis dans la scène des moulins à vent – ne suffisent pas ; il manque un fil, il manque un choix. Les épisodes se juxtaposent plus qu’ils ne s’enchaînent, malgré les interventions de la récitante. Des pistes multiples sont esquissées, se superposent (la représentation des lecteurs, la vie de la troupe, les rivalités entre acteurs…), se contredisent même parfois : sommes-nous dans le premier ou le second degré, dans le monde du théâtre (cérémonie des Molière) ou du cinéma (travelling, caméra, bruitage, clap de fin) ? Le jeu oscille entre burlesque et réalisme, le texte est inégal, jouant des décalages mais n’évitant pas...

Romans solaires (2) Août12

Romans solaires (2)

Suite de notre sélection de romans solaires à déguster avant de voir s’envoler l’été… De Rocco à Elia, de Carmela à Ana, la famille des Scorta est marquée par le sceau du tragique. Comme l’inceste et le parricide chez les Labdacides, l’alcoolisme et la folie chez les Rougon-Macquart, leur lignée se fonde et se déploie dans le viol et la misère. Le roman de Laurent Gaudé aurait pu s’appeler « La Malédiction des Scorta » : une généalogie de pouilleux figés dans un petit village italien écrasé par la chaleur. Le soleil, omniprésent, crée le décor poussiéreux de Montepuccio et condamne parfois. Rien ne semble épargner la famille : le premier Scorta est un violeur, le fils adoptif un assassin et les trois premiers enfants des parias. Mais si la vie ne les ménage pas, c’est la parole qui les honore et les sauve : l’alliance secrète entre Rocco et le prêtre du village, le récit rétrospectif de Carmela – survivante de la première génération, qui ne se « confesse pas » mais qui parle avant « que tout ne soit englouti » -, le pacte des Scorta pour qu’ils perpétuent la légende familiale… C’est la parole qui unit les membres de cette famille obscure, scelle leur destin, les absout de la misère, et transforme ces gens de peu en figures mythiques. Ce sont alors des crasseux traversés par la lumière, qu’honore leur volonté farouche d’être plus que « des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil ». Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé. Actes Sud, 2004, 247 pages. J.M Province du Chaco, Nord de l’Argentine. Quelques heures avant l’orage, le Révérend Pearson et sa fille Leni tombent en panne et s’arrêtent dans un garage isolé. C’est une construction précaire de briques nues, vainement protégée du soleil par un porche de branches et de...

Les Damnés, mise en scène Ivo Van Hove Août06

Les Damnés, mise en scène Ivo Van Hove

Dans la cour d’honneur du palais des papes Ivo Van Hove met en scène Les Damnés (d’après le scénario de Visconti) avec la troupe de la Comédie-Française. Un grand moment de théâtre. L’histoire de la famille Essenbeck, inspirée de la famille Krupp, a des allures de drame shakespearien. On s’y entretue pour le pouvoir, on fait et défait les alliances entre cousins, on trame des complots, le fils incestueux se retourne contre sa mère. Sur la scène orange, rouge sang puis noire, les personnages s’affrontent dans un paroxysme de violence et passion. Sur l’écran, l’image projette en gros plan le jeu des acteurs, montre l’incendie du Reichstag ou les machines des aciéries et renvoie aussi aux spectateurs leur propre reflet. Chaque acte de cette tragédie est ponctuée par un meurtre, une mise au tombeau suivie par l’avancée silencieuse de tous les acteurs vers le public. C’est alors lui qui est filmé et qui voit son image projetée sur l’écran. Nous les regardons et nous nous regardons. Il faut faire avec cette immense espace où, de part et d’autre du praticable, sont disposés loges et coulisses, musiciens et cercueils, où l’oeil est sollicité de toute part. Et surtout, ce soir-là, il faut faire avec les rafales de mistral qui jouent avec les vêtements des acteurs et frigorifient les spectateurs. Mais malgré cela et en dépit de quelques longueurs, la magie du théâtre opère. Particulièrement dans des moments de fulgurance comme la bacchanale des SA où deux acteurs sur scène démultipliés par la vidéo et la sonorisation donnent l’illusion troublante d’une foule ; la cour d’honneur devient alors le stade de Nuremberg résonnant de chants nazis. Les acteurs du Français, tous impeccables, sont capables de tout, du plus intime -changements imperceptibles évoquant une multiplicité de sentiments sur...

Tristesses, mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Juil16

Tristesses, mise en scène Anne-Cécile Vandalem....

Le 70ème Festival d’Avignon, qui se tient du 6 au 24 Juillet, fait la part belle à la scène belge francophone. Tristesses est un spectacle de théâtre musical qui met en lumière les liens insidieux entre le pouvoir et la tristesse. Une franche réussite. Trois maisons de poupée et un temple dans une île imaginaire du Jutland nommée Tristesse qui ne compte plus que huit habitants depuis la fermeture des abattoirs. Mais il y a quelque chose de pourri dans ce royaume du Danemark, quelque chose d’étrange et d’inquiétant. Les ombres errantes du passé y déambulent lentement. La croix sur le fronton du temple est bizarrement penchée. Tout bascule lorsqu’on retrouve le corps de Mme Heiger pendue et que sa fille, la très ambitieuse Martha, dirigeante du parti d’extrême droite, vient pour enterrer sa mère. Sur le plateau, les acteurs s’affrontent pendant qu’en fond de scène la caméra filme et retransmet sur écran l’intérieur des maisons fermées, l’envers du décor. Les dialogues fusent, les claques volent. C’est drôle et violent à la fois car l’écriture d’Anne-Cécile Vandalem sait mêler dramatique et comique jusqu’à l’humour noir, macabre -au risque de désarçonner le public-. La scène des funérailles, déjantée, riche en gags est particulièrement hilarante. La narration, riche et prenante, tient du huis clos à la Ibsen et du polar noir américain. Ce que montre la pièce c’est le fascisme à tous les niveaux, celui du macho ordinaire, du petit chef, des enfants qui s’acharnent sur un souffre-douleur ; celui surtout qui s’impose peu à peu et parvient au pouvoir par la corruption, l’intimidation et la manipulation, avec le consentement de tous. Un conte cruel, qui nous parle d’aujourd’hui. Tristesses, Compagnie Das Fräulein, Conception, écriture et mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Durée 2 h15. Au festival d’Avignon,...

Romans solaires (1) Juil07

Romans solaires (1)

En ce début de Juillet, LHP vous propose sa réinterprétation des « romans de l’été » chers à la presse : voici donc une sélection de romans « solaires », romans ni légers ni lumineux, mais dans lesquels le soleil envahit tout l’espace et façonne les destins. A déguster avec l’excellente play-list de FIP « le soleil, c’est magnifip ». Si l’on parle de roman solaire le premier titre qui s’impose est, bien sûr, L’Etranger, ce livre dont le soleil est le héros. Sur la route du cimetière, sur la plage vibrante au zénith ou dans la touffeur du tribunal, il est toujours là, omniprésent, éblouissant, écrasant puisque « Il n’y a pas d’issue. » Sensuel et mutique, Meursault, le protagoniste, est poussé par lui au pire. Ce n’est que dans les rares moments heureux de baignades qu’il devient synonyme de plaisir. On ne lui échappe qu’au crépuscule dans ce pays où le soir  est « comme une trêve mélancolique. » Et ce n’est que dans l’obscurité de sa cellule que le personnage comprend, revoit et assume ses actes. A lire au choix comme un roman policier, une tragédie ou un plaidoyer contre la peine de mort. L’Etranger, Albert Camus, Folio, 183 pages. M.S Sicile. Mai 1860. Les troupes de Garibaldi débarquent sur la côte de Marsala. C’est la fin d’un monde, celui de l’aristocratie décadente, celui du prince Salina, le Guépard, et l’émergence de l’unité italienne autour du royaume de Piémont et de la bourgeoisie montante. Orgueilleux et indolents, les Siciliens préfèrent l’immobilité au changement. Dans ce pays aride et somptueux, la campagne « noire de barbes d’épis brûlés » vibre de la plainte des cigales « comme le râle de la Sicile calcinée ». L’été est une « malédiction annuelle » dans l’attente de la pluie bienfaisante : « Jamais un arbre, jamais une goutte d’eau : soleil et nuages...

Les Deux Etendards, Lucien Rebatet Juin09

Les Deux Etendards, Lucien Rebatet

Peut-on encore lire Lucien Rebatet ? Répondre par la négative serait oublier que le pamphlétaire violemment antisémite des Décombres est aussi l’auteur d’un immense roman, Les Deux Etendards, qui s’inscrit dans la lignée de Balzac, de Stendhal et de Proust. Un chef d’œuvre à découvrir. François Mitterrand eut, dit-on, cette formule : «Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Etendards, et les autres.» On comprend que ce roman ait pu séduire celui qui aimait les livres, les femmes et la France. Tout y est : les interrogations métaphysiques, l’amour fou, la province française aux accents balzaciens, l’entre-deux guerres, la peinture, la musique et la littérature. Et même si l’on peut parfois être irrité par les longs débats théologiques des deux protagonistes, le style alerte entraîne, le lyrisme emporte, l’ironie mordante réjouit. Chef d’œuvre maudit, ébauché en 1937, commencé en 1941 parallèlement à la rédaction des Décombres et aux articles dans Je suis partout, continué en 1944 lors de la fuite au château de Sigmaringen (où Rebatet côtoie Céline), il est achevé en prison à Fresnes dans le quartier des condamnés à mort, puis à Clairvaux où l’auteur en corrige les épreuves transmises clandestinement par sa femme; c’est l’œuvre d’une vie dans laquelle le romancier transpose des événements vécus. Salué lors de sa parution en 1952 par de nombreux auteurs dont Camus, il resta cependant sans succès, livre tabou occulté par le passé collaborateur de son auteur mais réédité régulièrement par Gallimard. Michel Croz, jeune provincial ambitieux, fait ses études à Paris et rêve de gloire littéraire. Puis rupture, tournant inattendu : devenu fou amoureux d’Anne-Marie, jeune lyonnaise que lui présente son ami Régis, Michel part vivre dans cette ville pour se rapprocher d’elle. Mais Anne-Marie aime Régis et est aimée...

Envoyée spéciale, Jean Echenoz

Au terme d’une escapade d’une dizaine d’années, Jean Echenoz revient, avec Envoyée spéciale, au genre qui lui a valu la reconnaissance et l’admiration du public, le roman d’aventure.  Se plonger dans ce tout nouveau récit, c’est comme retrouver un vieil ami que l’on n’a pas vu depuis un bon moment : très excitant, plutôt plaisant mais un peu longuet… Prenez une jeune parisienne désœuvrée, passablement riche et plutôt jolie, justement prénommée Constance pour son caractère flegmatique. Faites-la enlever par des agents secrets, dont l’un très séduisant, les autres parfaitement incompétents. Réservez le tout à la campagne quelque temps, au plus loin de la civilisation. Quoi de mieux que la Creuse, par conséquent ! Pendant ce temps, faites monter la mayonnaise en y incorporant délicatement un époux distant et indifférent, ex-star de la chanson, affublé du pseudonyme saugrenu de Lou Tausk ; un ancien associé pitoyable mais pas si incapable ; un nouvel associé dépressif et suicidaire ; plusieurs jeunes et jolies femmes et quelques autres personnages savoureux. Quand la préparation a suffisamment reposé, « c’est très simple, comme le précise le général à Constance, vous allez déstabiliser la Corée du Nord. » Accommodez le tout de diverses saveurs exotiques puis laissez mijoter patiemment. La recette a fait ses preuves et l’on y retrouve tous les ingrédients qui ont consacré le succès d’Echenoz. A commencer par un style unique qui manie avec génie l’art du décalage. Le langage le plus prosaïque y côtoie un vocabulaire des plus châtiés. Le subjonctif imparfait voisine avec des tournures pour le moins relâchées. La phrase s’allonge à loisir et se scinde alors qu’on ne s’y attend pas, pour laisser place à de longues digressions abracadabrantes quoique parfaitement renseignées. Le narrateur, omniscient, omnipotent et omniprésent, jette sur cet imbroglio un regard attentif pour s’amuser de l’effarement de...

Captain Fantastic, Matt Ross Mai20

Captain Fantastic, Matt Ross

Véritable coup de cœur de la sélection Un Certain Regard, ce film magnifique sur l’amour d’un père pour ses enfants est interprété par un Viggo Mortensen impeccable et profondément humain. Non, Captain Fantastic n’est pas l’histoire d’un super héros prêt à sauver le monde. Et l’arrivée à l’improviste de Jean Luc Mélenchon dans la salle (qui viendra prendre place sur le siège voisin au nôtre), n’y changera rien. Ben (Viggo Mortensen) et Leslie ont fait un choix radical: élever leur six enfants loin des artifices de la société. Installée en forêt dans un cadre idyllique, la grande famille vie en parfaite harmonie avec son environnement. Au programme quotidien: chasse à l’arc et au couteau, exercices physiques, escalade, entretien du potager. Mais pas seulement : cours de culture générale, de littérature, de musique … Le cadre posé par la caméra est superbe. Les vies des personnages sont bercées de nature, de culture et d’entraide. On a envie d’en être. Mais  ce parfait équilibre est bientôt rompu par le décès de Leslie qui, hospitalisée depuis plusieurs mois, met fin à ses jours. Ben et les enfants prennent la route pour se rendre à l’enterrement de leur mère bien aimée. La séquence de l’escale chez les cousins est  la plus réussie. On sait que le choc des cultures est inévitable. Le contraste entre les deux familles est saisissant. Certains respirent le mépris, obsédés par leurs jeux vidéos et leur dernière paire de Nike, quand d’autres veulent dormir dehors pour profiter des étoiles. Mais le scénario en fait un peu trop sur l‘éducation parfaite de ces Robinsons new age et ne laisse entrevoir aucune faiblesse dans cette litanie. Les ados parlent trois langues (dont l’esperanto), les plus jeunes ont des connaissances avancées sur l’anatomie humaine. D’autres encore sont capables...

Hands of stones, Jonathan Jakubowicz Mai18

Hands of stones, Jonathan Jakubowicz

Ambiance électrique au pied des marches du Palais des Festivals, ce lundi 16 mai à 22h, pour le grand retour de Robert de Niro qui présente Hands of Stones de Jonathan Jakubowicz. Plus qu’une simple projection hors compétition, c’est un véritable hommage que Le Festival de Cannes a voulu rendre à l’immense acteur américain de 73 ans. Quelques minutes avant le début de la séance, Thierry Frémaux, délégué général du Festival,  invite de Niro à monter sur scène sous les applaudissements. L’immense Théâtre Lumière est plein à craquer. L’acteur de Raging Bull se plie aux remerciements d’usage avant d’orienter son discours sur sa relation singulière avec le Festival (il a été président du jury en 2011). Quand l’acteur rejoint son siège, la salle est debout. Le film retrace l’histoire véritable de Roberto Duran, boxeur panaméen hors norme joué par l’excellent Vénézuélien Edgar Ramirez, présent dans la salle aux côtés du puncheur âgé aujourd’hui de 64 ans. Né dans l’un des quartiers les plus pauvres de Panama, le jeune Duran gravit rapidement les échelons du noble art. Il fait appel à un entraineur mythique, Ray Arcel, campé par Robert De Niro, pour devenir champion du monde de sa catégorie.  Commence alors un règne incontesté sur la boxe mondiale pendant plus de quinze ans, du début des années 70 au milieu des années 80. Ce film de boxe agréable au scénario sans surprise s’inscrit dans la tradition des classiques hollywoodiens du genre, sans bouleverser ni pour autant démériter. Date de sortie : Non connue Réalisé par : Jonathan Jakubowicz Avec : Robert de Niro, Edgar Ramirez Pays de production : USA,...

Apnée, Jean-Christophe Meurisse Mai17

Apnée, Jean-Christophe Meurisse

La sélection Un Certain regard présentait ce lundi «  Apnée », le premier long métrage de Jean Christophe Meurisse.  Un film émouvant, poétique, et complètement déjanté. Ils sont trois, et veulent tout faire ensemble: se marier, acheter un appartement, obtenir un prêt, passer un entretien d’embauche, être parents, passer un dimanche en famille…Mais à chaque tentative d’entrée dans le moule des gens et des vies ordinaires, le trio inséparable doit faire face à l’évidence: pour le couple extraordinaire qu’ils forment, la quête de normalité qu’ils se sont fixés est vouée à l’échec. Le film est pensé comme une succession de petites saynètes plus ou moins indépendantes. On passe sans prévenir du débat existentiel à des situations loufoques, parfois choquantes. Une discussion avec Jésus avant de le décrocher de sa croix, une autruche au rayon chips d’un supermarché, une chorégraphie de patinage artistique complètement nu. L’enchainement des situations désarçonne parfois, mais on pardonne rapidement la perte du fil rouge. On reste scotché au siège, passant du rire aux larmes,  émus par ces trois vies filmées de manière instinctive, caméra à l’épaule. Ce film est tout et rien à la fois, impossible à saisir. Que ceux qui ne souhaitent pas être bousculés passent leur chemin. Date de sortie : Octobre 2016 De : Jean-Christophe Meurisse Avec Céline Fuhrer, Thomas Scimeca, Maxence Tual. Durée : 1h29. Pays de production :...

Le Bon Gros Géant, Steven Spielberg Mai16

Le Bon Gros Géant, Steven Spielberg

Projeté hier sur la croisette, Hors Compétition, The BFG (Le Bon Gros Géant ), adaptation du roman de Roald Dahl par Steven Spielberg, est un conte pour enfant réussi. Bienvenue dans le monde imaginaire des géants, au pays des magirêves et des époumensonges. Sophie, une jeune orpheline d’une dizaine d’année, est insomniaque. C’est durant une ces longues nuits sans sommeil qu’elle se fait enlever par un gentil géant. Ce dernier l’emmène alors dans son lointain pays, et tout devient possible: les rêves et cauchemars virevoltent dans la nature comme des papillons, il suffit d’un filet pour s’en emparer. La grande réussite du film réside dans l’ambiance graphique que Spielberg  impose, jouant avec les ombres et les lumières d’une manière magistrale. Le scénario, simple et efficace, navigue tout en douceur entre conte fantastique, comédie et drame. Le film collectionne les clins d’oeil et références : on est plongé dans un étrange mélange d’Inception (le géant a un atelier de fabrication de rêve) et des Voyages de Gulliver, le tout dans le décors du Seigneur des anneaux. Les nuits londoniennes, magnifiques, rappellent la saga d’Harry Potter. Le personnage du Bon Gros Géant dans son atelier farfelu évoque Geppetto dans sa menuiserie, et l’arbre à rêve est la réplique exacte de l’arbre sacré d’Avatar. Mais toutes ces références finissent par agacer. On aurait voulu avoir la possibilité d’explorer le monde fabuleux des géants sans avoir l’impression de passer un test de culture cinématographique…  Date de sortie : 20 juillet 2016. Réalisateur : Steven Spielberg Avec : Ruby Barnhill, Mark Rylance, Rebecca Hall. Durée : 1h55 min. Pays de production :...

Le grand marin, Catherine Poulain

Catherine Poulain a longtemps erré de par le monde, roulé sa bosse au gré des jobs de hasard : travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong Kong, pêcheuse en Alaska… De ses expéditions en mer, comme Melville, elle a tiré le suc et publie aujourd’hui, à 51 ans, un premier roman d’envergure. Récit aux multiples perspectives, Le grand marin saisit son lecteur et l’emporte comme la vague, au grand large. Le grand marin navigue entre autobiographie et fiction. Catherine Poulain puise dans son parcours intime, ses aventures sur un bateau puis un autre, ses amours avec un « grand marin ». Elle a longtemps pris des notes sur ses sorties en mer, rempli des carnets sans bien savoir pourquoi. Plus tard, elle comprend qu’elle veut raconter l’Alaska, ce petit milieu des pêcheurs, qu’elle doit parler pour eux, leur donner voix comme on dit. Le récit ramasse donc le réel : les saisons de pêche, la vie à bord – coups de bourre à la remontée des palangres et tranches de sommeil volées en cabine -, les beuveries à quai en attendant la paie… Dans la petite ville portuaire de Kodiak, beaucoup se reconnaîtront si toujours en vie. Mais bien sûr, la romancière transpose. C’est Lili, pas Catherine, le « je » qui quitte Manosque à toute berzingue et se cherche dans les vents du Nord ; et ce pas de côté en permet certainement bien d’autres. Cet art des oscillations et des balancements fait bien notre affaire, et notre plaisir tient sans doute aux nombreuses lectures et interprétations qui s’ouvrent sans cesse à nous. Récit réaliste à caractère sociologique, Le grand marin l’est assurément : portrait d’une communauté marginale, voguant de la saison du flétan à celle du crabe, et des bars au refuge social. Glossaire en prime...

La petite Femelle, Philippe Jaenada

Dans La petite Femelle, Philippe Jaenada reconstitue avec minutie l’histoire tragique et authentique d’une femme qui a tué son amant. Un portrait en forme de plaidoyer où la rigueur n’exclut pas la fantaisie. Pour avoir tué son ancien amant, Pauline Dubuisson est condamnée en 1953 à la prison à perpétuité après un procès qui connaît un grand retentissement dans la presse et l’opinion publique. Libérée pour bonne conduite après huit ans de prison, elle change de prénom et reprend ses études de médecine à Paris. Mais, rattrapée par son passé, elle part au Maroc où elle exerce comme infirmière. Reconnue à nouveau et repoussée par celui qu’elle s’apprêtait à épouser, elle se suicide en 1963. Au cours des années suivantes, cette histoire inspira à la fois la littérature et le cinéma : dès 1958, En cas de malheur de Simenon est adapté à l’écran par Autant-Lara avec Brigitte Bardot, et surtout en 1960 La Vérité de Clouzot, toujours avec Bardot, remporte un grand succès. Plus récemment, en 1991, Jean-Marie Fitère publie La Ravageuse et Jean-Luc Seigle Je vous écris dans le noir en 2015. Alors, pourquoi un nouveau livre consacré à cette affaire ? Que l’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas ici d’un « roman vrai », d’une fiction à partir d’un fait divers mais de la recherche de la vérité, comme l’annonce l’auteur dans son prologue : «Je m’efforce d’être le plus précis, le plus juste, le plus fidèle qu’on puisse être. » Philippe Jaenada se fait l’avocat pointilleux de l’accusée (celui qui lui a fait défaut lors de son procès puisque son défenseur, le très catholique Paul Baudet, soucieux de sauver l’âme plus que la vie de sa cliente, n’a pas cherché à réfuter l’accusation de préméditation). L’auteur a fouillé les archives, épluché les rapports...

Malentendus – L’enfant inexact, E. Massé...

Le metteur en scène Eric Massé offre une très belle adaptation théâtrale du roman Malentendus de Bertrand Leclair, qui retrace la révolte familiale d’un jeune homme sourd dans les années 1980. Le spectacle, bilingue (Langue des Signes Française / Français), prolonge la pièce Héritages, du même auteur, et s’inscrit dans le cycle de créations et performances UltraSenSibles, parcours autour du handicap et de la sensorialité. Le rideau se lève sur les retrouvailles d’une fratrie dans la maison bourgeoise de l’enfance, pour régler des questions de succession. La mère vient de mourir. Triste occasion de se réunir, depuis plus de vingt ans que le cadet, Julien, est en rupture de ban. Il n’est même pas venu enterrer son père, il y a longtemps ; n’a pas offert à sa mère l’ultime réconfort de le revoir. Joie des retrouvailles pour la sœur, rancœur palpable du frère aîné, crispation de Julien. L’équation est compliquée par la présence d’une inconnue : une amie interprète, imposée par Julien. Pourquoi ? Parce que Julien est sourd. Oui, depuis sa naissance… mais autrefois on communiquait bien directement, face à face, par la lecture sur les lèvres et l’articulation, non ? Alors pourquoi ramener une intruse, dans un moment pareil, pour traduire les échanges, comme si on n’était plus capables de se parler, hein ? L’interprète s’interpose pour mieux suivre, corps étranger dans cet organisme familial disloqué, et traduit les cris des questions, les signes nerveux des réponses, révélateur des « malentendus » de cette pièce qui s’annonce d’emblée comme une tragédie du langage à la Ionesco. La langue est en effet au cœur de cette pièce bilingue, qui retrace à travers le parcours fictif de Julien Laporte l’histoire violente et méconnue de la Langue des Signes Française. Comme le roman qu’il adapte à la scène, Eric Massé assume...

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers Mar11

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers

« Le sujet du film [c’est] la vie, dans tout ce qu’elle embrasse. Chercher à dessiner ce réel mouvant et énigmatique qui échappe sans cesse, où l’incongru, le drolatique ou bien le pire peuvent surgir à tout instant. » Ces mots de Mickaël Hers définissent parfaitement son deuxième long métrage : filmer au plus juste des fragments de l’existence de Lawrence au cours de trois étés, entre Berlin, Paris et New-York.              La séquence inaugurale est à l’image du film, elle montre l’existence dans ce qu’elle a de prosaïque, de lumineux, de violent et de tragique. C’est le premier été, à Berlin. La caméra suit avec fluidité et délicatesse Sasha, jolie trentenaire qui part au travail. Rien de particulier ; le quotidien, seulement. Le baiser à son amoureux encore endormi, l’hésitation entre un haut bleu ou jaune, une tasse de thé, le parc traversé pour se rendre à l’atelier… Les mouvements du personnage sont linéaires, mécaniques, mais légers. Cette légèreté d’une journée d’été est soulignée d’une lumière qui ne quittera que très rarement les personnages. Lumière douce et vaporeuse, qui s’attache à rendre tout aérien et poétique. Tout est calme et tranquille mais soudain survient « le pire » : Sasha, rentrant chez elle et traversant à nouveau le parc baigné de lumière, s’écroule. Les raisons de sa mort sont tues, les personnages, assommés par la douleur n’en disent rien, ne prononcent d’ailleurs jamais le mot ultime. Et c’est cela la force de Mikhaël Hers : ne jamais s’appesantir, ne jamais tomber dans le pathos, aussi tragique soit la situation. Inutile de montrer une violence que le spectateur ne peut qu’imaginer à travers quelques détails. Ce qui l’intéresse, ce sont le combat, la pudeur et l’existence de ceux qui restent.             Parmi ceux-là, il y a Lawrence, le compagnon de Sasha...

Histoire de la violence, Edouard Louis

Dans son deuxième roman, Edouard Louis poursuit son entreprise autobiographique sous une forme plus aboutie et resserrée. Histoire de la violence, c’est l’histoire d’un viol et la réappropriation de cette histoire à travers des récits croisés. Une quête de soi au-delà de la honte. Le soir de Noël, alors qu’il rentre chez lui, Edouard est abordé par Reda. Ils passent la nuit ensemble mais, au matin, la rencontre tourne mal : quand Edouard lui demande de lui restituer les objets qu’il lui a volés, Reda tente de l’étrangler, le menace d’un revolver et le viole. Ce pourrait être un récit sordide ou un ressassement narcissique, mais pour cet héritier de Didier Eribon et d’Annie Ernaux[1] le vécu – fût-il le plus douloureux– devient matériau autobiographique et sociologique.  « Porter plainte », comme il le fait dès le lendemain, ce n’est pas se plaindre, c’est se saisir des mots pour se délivrer du fardeau. C’est d’abord une histoire d’attirance entre deux êtres que tout sépare et qui pourtant se ressemblent. Au temps suspendu de l’approche sur la place de la République déserte succède l’évidence et la fulgurance du désir : « Il a su qu’il irait chez lui. Maintenant c’était certain. » Reda/Edouard, deux prénoms inversés pour ces doubles contraires, le kabyle et le picard, celui qui vit de débrouilles et celui qui lit Nietzsche et Claude Simon. Mais tous deux ont connu l’exclusion, la honte, l’humiliation, celle de leur père et de leur mère, et Edouard, auteur de petits vols dans son adolescence, aurait pu devenir Reda. Histoire de la violence sous toutes ses formes – dont le titre fait référence à Histoire de la sexualité de Foucault – ce livre est peut-être avant tout une histoire de la honte : « à croire que ce qu’on appelle la honte est...