Youth, Paolo Sorrentino

La recherche de son propre désir. Voilà sans doute le fil rouge du beau travail de Paolo Sorrentino. Dans La grande belleza, le réalisateur italien suivait les errances d’un sexagénaire cynique et désabusé, las de vivre mais cherchant toujours la source susceptible de lui rendre force et vigueur. Youth interroge à nouveau les états du désir, à travers une galerie de personnages singuliers et attachants.

Fred Ballinger (Mickael Caine), figure centrale de ce dernier film, est plus âgé que le Jep de La grande belleza. A 80 ans, après avoir choisi de mettre un terme à sa carrière de compositeur et de chef d’orchestre, il mène une vie qu’il qualifie lui-même d' »apathique ». Durant l’été, il se retrouve dans un hôtel haut de gamme où il traîne son ennui de consultation en massage, de promenade en bain chaud, comme si le soin apporté à un corps vieillissant pouvait suffire à irriguer l’esprit et à donner du sens. Sorrentino consacre quelques plans éloquents à cette étrange communauté formée par les clients de l’hôtel : avancée mécanique des curistes en peignoir rose au rythme des gestes lents et répétitifs des soignants, corps pétrifiés dans les bains, déjeuners mornes et silencieux dans la blanche salle de restaurant…Une société comme arrêtée, à l’image donc de cette latence du désir chez le personnage ; seul le crissement désagréable d’un papier de bonbon, que le musicien s’amuse à froisser de temps à autre, vient déranger ce grand sommeil.

Face à Ballinger, Sorrentino introduit un double : Mick Boyle (Harvey Keitel), ami de longue date, octogénaire également, qui séjourne à l’hôtel avec une équipe de scénaristes afin de terminer l’écriture d’un prochain film, annoncé comme son oeuvre testamentaire. Autre figure d’artiste, mais toujours en travail, toujours en lien avec son désir de cinéma. Impossible pour lui de lâcher, de couper avec ce qui a fait la nourriture de toute une vie : la difficulté à trouver la fin du scénario, qui occupe toute l’équipe durant cet été, est sur ce plan tout à fait symbolique. Les vieux amis se retrouvent ponctuellement pour quelques moments de détente ; Fred questionne le passé, Mick envisage l’avenir.

Youth est bien sûr un film sur la vieillesse, sur la difficulté à continuer à vivre son désir quand la fin approche, sur la difficulté à trouver sa place (ou à y renoncer) pour une dernière tranche de vie. Mais pas seulement. Tous les personnages imaginés par Sorrentino, même les plus périphériques, déclinent un certain rapport au désir : il y a ceux qui semblent être complètement en lien avec ce qui les anime – la jeune masseuse qui sait que pour elle rien ne passe par la parole, et qui resplendit de sensualité -, ceux qui se trouvent à une croisée des chemins – le jeune acteur (Paul Dano) qui s’interroge sur le genre de rôle qu’il veut interpréter -, et ceux qui sont encore trop encombrés pour rencontrer leur désir – la fille du compositeur (Rachel Weisz), délaissée par son mari et affectée à un rôle de secrétaire qui la laisse dans l’ombre d’un père maladroit. Chacune de ces figures, que Sorrentino a le talent de faire exister intensément, évolue dans sa tentative de rencontre avec son désir profond ; ne serait-ce que cela finalement, la « jeunesse », cet état si précieux et précaire qui nous advient lorsque nous savons reconnaître et assumer notre désir?

Ce dernier film du réalisateur italien est encore une fois très convaincant : la grande humanité du propos, le sens des dialogues, l’art du plan, la justesse de la direction d’acteurs, tout cela donne à vivre de très beaux moments de cinéma. On regrette pourtant les dernières minutes du film, au cours desquelles on voit Fred Ballinger remonter sur scène pour diriger à nouveau l’une de ses compositions les plus célèbres, évoquée tout au long du film. Pourquoi Sorrentino n’a-t-il pas clos le film sur l’entrée en scène du personnage, au lieu de s’attarder lourdement sur un concert kitsch et pathétique, et de faire entendre cette fameuse composition dont on aurait résolument préféré qu’elle garde tout son mystère? Aurait-il eu, comme son double réalisateur dans le film, du mal à finir?

Date de sortie : 9 Septembre 2015

Réalisé par : Paolo Sorrentino

Avec : Mickael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano.

Durée : 1h58.

Pays de production : Italie