Entre eux, Richard Ford

Réunissant deux textes écrits à plus de trente ans de distance, Richard Ford érige un tombeau à la mémoire de ses parents. Avec pudeur et sincérité, il reconstitue l’histoire de ces deux personnes qui lui ont appris, simplement, à accepter la réalité telle qu’elle est. Eternel sujet que celui des parents, mais sujet difficile, relevant autant de l’autobiographie que de la fiction, surtout quand il s’agit de raconter, de reconstituer le temps d’avant sa naissance ou celui de sa petite enfance. Ce récit, forcément hypothétique et lacunaire, ne repose que sur quelques indices: bribes de souvenirs, rares photos. Il est parsemé de «peut-être, je crois que, j’ignore...», jalonné de questions sans réponses dont la principale est celle de la raison de sa venue au monde: pourquoi, au bout de quinze ans de vie commune, ce couple fusionnel a-t-il éprouvé le besoin d’avoir un enfant? Fils unique et tardif d’un couple formé à la fin des années vingt, le petit Richard voit le jour en 1944. Pendant plus de dix ans, Parker et Edna, ses parents, ont mené d’hôtel en hôtel une vie itinérante, heureuse et insouciante, sillonnant en voiture les sept Etats du Sud que couvrait son père, représentant en amidon. A la naissance de leur enfant, leur vie s’adapte, simplement: ils prennent un appartement à Jackson, Mississippi. Edna devient femme au foyer; Parker rejoint sa famille le vendredi soir, attendu et fêté par sa femme et son fils: «Il était bel et bien une présence, sinon un père présent.» La vie s’assombrit avec la première crise cardiaque de son père puis reprend son cours pendant douze ans, jusqu’à son décès en 1960. Le texte consacré à sa mère évoque alors les années de veuvage, la relation de Richard adulte avec Edna jusqu’à sa...

Canada, Richard Ford

La lecture de Canada de Richard Ford est un pur moment de jubilation. En cinq-cents pages, l’écrivain américain construit une épopée grandiose dans l’Amérique et le Canada des années soixante. Le lecteur avale les chapitres avec une facilité déconcertante, qui tient à la fluidité de l’écriture et à un remarquable sens du rythme. L’ensemble est drôle, caustique, mais aussi profondément intelligent. Canada fait partie de ces trop rares romans qui nous divertissent autant qu’ils nous élèvent. Dell Berner, aujourd’hui professeur à le retraite, revient sur une période cruelle et insensée de sa jeunesse. Tout commence à Great Falls, Montana, trou montagneux, austère et glacial. C’est là qu’a débarqué la famille Parsons, à la faveur d’une énième mutation du père, pilote dans l’armée de l’air. Le couple parental est mal assorti : le père, grand gaillard charmeur, se distingue par sa gouaille et son accent du Sud ; la mère, binoclarde et pâlotte, est introvertie et hostile au monde. Leurs enfants, Berner et Dell, sont des adolescents solitaires, repoussés à la marge pour avoir été trop souvent déracinés. Au terme d’une étrange dégringolade, les parents braquent une agence de l’Agricultural National Bank, dans l’état voisin du Dakota du Nord. L’opération est un flop, ils sont rapidement identifiés et emprisonnés. Les jumeaux sont alors livrés à eux-mêmes. La première partie du roman, peut-être la plus réussie, décrit cette lente déchéance avec un mélange de cynisme et de tendresse. Le narrateur nous raconte, par le menu, la dérive hallucinée de ses parents, braves gens que rien ne prédestine à une telle fin, loin s’en faut. Dell tente rétrospectivement de trouver des explications à tout ce carnage, mais celles-ci restent toujours à inventer. La réussite de ce début de roman tient largement à cette énigme irrésolue : si Richard Ford évoque le...