Chanson douce, Leïla Slimani

L’infanticide n’est pas le sujet de Chanson douce. La mort des deux enfants est évacuée dès le premier chapitre. Impossible d’en faire l’objet d’un suspense malsain et racoleur. Le prix Goncourt 2016 est bien plus ambitieux : il allie de façon très subtile art du portrait psychologique et réflexion sociale. Chanson douce est un roman social, au sens balzacien du terme. Il explore la société dans ses franges, met le nez dans l’univers inconnu de ces nounous souvent venues d’ailleurs, ces invisibles, ces oubliées, déjà mères dans leur pays, réunies par origine près des bacs à sable. Leila Slimani évoque le monde à l’envers de ces femmes qui « bossent pour qu’on puisse bosser ». C’est l’histoire éminemment moderne d’une lutte des classes feutrée, confinée entre les quatre murs d’un appartement parisien, et qui s’incarne sous les traits de Louise, la nounou, et de ses employeurs, Paul et Myriam. Comment vit-on l’émergence de la mixité sociale dans un foyer de trentenaires citadins ? Comment traduire la complexité d’une relation par nature marchande, mais basée sur l’affectif? Y a t-il lien plus ambigu ? Tout commence par un coup de foudre : « Paul et Myriam sont séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le regard d’une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. » Louise est la perfection, elle est « une fée » qui transforme les petites filles caractérielles en êtres dociles, les appartements brouillons en parfaits intérieurs bourgeois. Elle devance tous les désirs, coud les boutons des vestes condamnées au fond des placards, lave les rideaux jaunis par le tabac, note dans un petit carnet les phrases de la maîtresse, trie les papiers....

Boussole, Mathias Enard

Un musicologue orientaliste s’égare dans les méandres de ses souvenirs. Une œuvre absolument sublime.  Franz Ritter est un musicologue autrichien. Ritter est malade, moribond, il a sans doute été affecté par une bactérie au cours de ses multiples séjours en Iran, en Syrie, ou en Turquie. Cette nuit-là il n’en peut plus, il se débat dans son lit, ressasse sa vie, et sa vie c’est l’Orient. Il s’épanche, Alep, Téhéran, Palmyre ou Istanbul, la musique bien sûr, Sarah aussi, Sarah encore, cette universitaire française brillante qu’il aime et qui lui échappe depuis tant d’années, insaisissable, incompréhensible, mais si familière et si complice. Boussole est une introspection pure et totale qui épouse chacune des pensées de l’homme malade, des pensées qui ne s’arrêtent jamais et s’étendent sans fin : un mouvement de Mahler, une considération sur la syphilis, un souvenir heureux, un regret, une anecdote, parfois drôle, parfois grave. Ainsi cet Iranien candide qui donna du Heil Hitler à Ritter lors d’une visite d’un musée de Téhéran. Ainsi cet universitaire français qui abusa d’une belle Iranienne en la faisant chanter, ou cet autre Français qui se fit iranien à force de s’assimiler et finit par se pendre dans le parc d’une clinique parisienne. Et il y a les souvenirs puissants, les actes fondateurs, Sarah encore, Sarah toujours, dont le corps et l’âme paraissent intimement liées à l’Orient, à ses contradictions, à ses fantasmes et ses promesses. C’est l’humiliation de l’hôtel Baron où Ritter trouve porte close. C’est la nuit de Palmyre où, surpris au petit matin alors qu’ils bivouaquent non loin du spectacle ahurissant du désert et des ruines, elle et lui se tiennent cachés sous une couverture, comme deux enfants, s’effleurent les mains, se serrent, se caressent, mais ne font rien. Sarah, ou l’Occident égaré...

Pas Pleurer, Lydie Salvayre

Les récits d’hommage à la mère, de Sido au Livre de ma mère, sont souvent à mettre à part dans un parcours d’écrivain. Sans doute parce qu’ils permettent un accès de plain pied au biographique et à l’intime, peut-être aussi parce que la vague de tendresse et de gratitude qui porte alors le geste de l’écriture appelle à un dépassement unique. Tel l’émouvant Pas pleurer, qui vaut à Lydie Salvayre la reconnaissance du prix Goncourt en 2014. Ne pas pleurer sur l’amant envolé, le goût perdu de la liberté, la mort du frère, la défaite, l’exil, l’explosion de la famille : voilà ce qu’a appris à faire Montse du haut de ses seize ans, ce qui lui a valu de survivre à la guerre d’Espagne et d’en faire le récit plein d’humour à sa fille, en 2011. Récit inattendu, inespéré, qui s’amorce un jour devant la télévision, alors que Montse vieillie perd la mémoire de sa vie en France mais garde intacte celle de l’été 36. Car cet été-là demeure résolument l’acmé d’une existence. Rien n’est comparable au souffle de liberté qui atteint le village reculé de Montse lorsque José, son grand frère, revient d’un travail saisonnier avec les mots de justice, de révolution, d’égalité pleins la bouche. Convaincu par les idées anarchistes et déterminé à défendre la jeune République, José inculque à Montse l’idée ahurissante qu’un autre monde est possible, en rupture avec une soumission séculaire à l’autorité bourgeoise, ecclésiastique et paternelle. Face à la résistance des villageois, Montse et José s’embarquent alors pour Barcelone, où l’adolescente verra des hommes brûler l’argent « comme on brûle l’ordure » et s’éveillera à l’amour. Le témoignage de la mère n’est cependant pas le seul prisme à travers lequel Lydie Salvayre revisite la guerre civile espagnole. Elle construit son...

Au Revoir là-haut, Pierre Lemaitre

Novembre 1918. La guerre touche à sa fin, mais il faut encore survivre à d’inutiles massacres. Le lieutenant d’Aulnay-Pradelle a besoin d’une dernière bataille pour parfaire son prestige avant que la guerre ne se termine. Pour motiver ses troupes, il tue lâchement deux de ses soldats, « un coup des Boches », pense-t-on dans la tranchée. Le soldat Maillard découvre la supercherie. Enterré vivant dans un trou d’obus dans lequel Pradelle l’a poussé, il est sauvé in extremis par Edouard Péricourt. L’un d’eux finit salement amoché. Puis, c’est la démobilisation. Comment survivre dans une société faite pour la paix, quand on est seul, défiguré, morphinomane et désespéré ? Comment retrouver goût à la vie ? En montant une arnaque culottée, un formidable doigt d’honneur à la « Patrie reconnaissante ». Le roman de Pierre Lemaitre, lauréat du Prix Goncourt 2013, fait immanquablement songer au Voyage au bout de la nuit de Céline ou aux dessins de Tardi. Albert et Edouard sont frêles, pleutres, effarés, paumés. Ces antihéros typiques se contentent d’abord de subir leur triste sort. Mais les gueules cassées de la Grande Guerre, au sens propre pour l’un, se rebellent en montant une combine imparable, escroquant les mairies, la population, la Nation tout entière, jouant du sentiment patriotique et exploitant le deuil jusqu’à l’os. Voilà une idée forte que cette vengeance absolue contre « l’arrière », contre la Patrie. Une vengeance teintée d’anarchisme qui pointe du doigt l’hypocrisie du Souvenir et méprise la pitié suscitée par les poilus revenus de l’enfer. Le roman, et c’est sa grande force, paraît donner la parole à deux macchabées revenus de la guerre, décidés bon gré mal gré à faire payer les vivants. Albert et Edouard sont liés par une touchante amitié dont les fondements – loyauté, morale – sont en complète contradiction avec l’époque...

Le Sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari...

Marcel Antonetti naît au lendemain de la première guerre mondiale, benjamin d’une famille de six enfants. Devenu fonctionnaire et en partance pour l’Afrique de l’Ouest française, il juge convenable de se marier avant d’exercer ces nouvelles fonctions. Ce sera une jeune fille du village corse dont il est originaire qui lui donnera un fils, Jacques, et mourra en couche. Marcel, incapable d’élever seul ce fils, le confie à sa sœur, Jeanne-Marie, elle-même mère de Claudie. Les cousins germains, Claudie et Jacques, se marient, malgré la répugnance de leurs entourages et de leur union naissent deux enfants, Aurélie et Matthieu. Ce dernier, étudiant en philosophie à Paris, ne rêve que de revenir en Corse, qu’il imagine être son pays. Il profite de l’opportunité de reprendre le bar du village pour s’y installer avec son meilleur ami, Libéro. Après quelques mois où tout semble fonctionner pour le mieux, ce nouveau monde que Matthieu et Libéro ont fondé se détraque, s’abîme, jusqu’à la tragédie finale. Ce résumé, déjà fort long, ne rend pas compte de la densité d’un roman qui ramasse, en tout juste deux cents pages, un récit familial à travers lequel les mondes passent, s’effondrent, attendent de se lever. Cette densité est encore lestée par les références à l’époque de Saint Augustin, lui qui a témoigné de la chute de l’Empire Romain. La grande force du roman, sa puissance dramatique, tient précisément au fait que Ferrari fait peser sur ce microcosme, ce bar minable et héroïque, tout le poids de ces efforts humains passés pour (re)créer des mondes : l’histoire de Marcel, cousue en parallèle à celle de son petit-fils Matthieu, fait déjà état de cet effort, voué à l’échec, de s’inventer une existence, un destin, lorsque l’on vient après la Grande Guerre, après la grande...