Paterson, Jim Jarmusch Jan02

Paterson, Jim Jarmusch

Paterson est une petite ville du New Jersey, Allen Ginsberg, William Carlos Williams et Lou Costello y ont traîné leurs guêtres. Paterson, c’est aussi le nom d’un type simple, un chauffeur de bus, citoyen modèle qui habite une petite maison avec Laura. Mais ce Paterson a quelque chose de plus : c’est un poète. Cette curieuse homonymie n’est pas anodine. Le chauffeur parcourt la ville, observe ses passants, ses rues, ses boutiques, il écoute ses bruits, ses conversations. Les poèmes de Paterson sont Paterson. Poésie intégrale, poésie du rien, du banal, du quotidien, il y a chez lui du Francis Ponge quand il révèle la beauté et la puissance d’une petite boîte d’allumettes, du William Carlos Williams – référence explicite du film – quand il fait résonner d’inutiles considérations. Les mots que le réalisateur incruste consciencieusement à l’écran dès que les vers se créent sont finalement moins importants que le terreau duquel ils sont extraits. Paterson sillonne la ville avec humilité et placidité, sans préjugé, à l’affût de cette beauté susceptible de surgir à tout moment, à la seule condition de la désirer. Mais Paterson n’écrit pas pour la gloire, il n’enregistre rien, ne fait aucune copie. Il vit son art comme une simple occupation. Les échecs pour Doc le barman, une fille pour Everett l’acteur risible, les cupcakes pour Laura. Lui, c’est la poésie. On s’échappe comme on peut. Paterson, c’est le type qui s’arrête devant des câbles emmêlés et trouve ça beau. C’est celui qui s’émeut d’une conversation entre deux gentils lourdauds, dragués qu’ils sont par de superbes créatures. C’est celui qui se perd dans sa chope de bière et se laisse fasciner par le spectacle de boules de billards éparpillées sur le tapis vert. L’image de Jarmusch parvient à nous faire saisir...

Hommage à Jean-Claude Pirotte

Le poète et écrivain Jean-Claude Pirotte serait mort en mai 2014 Plume d’oie sur feuille blanche : j’écrivais à l’autre bout de l’Europe un mémoire sur Jean-Claude Pirotte. Appliqué et grotesque comme sont ceux qui ressentent violemment leur imposture. Il faisait froid. La nuit tombait à quinze heures. De temps à autre, la corne d’un ferry appareillant sur la Baltique secouait mes pensées engourdies. J’étais dans les brumes avec Pirotte. Dans le mirage des brumes. Sa phrase remontait en pendulant doucement dans la gorge, se déployait en coteaux et en combes puis s’affaissait sur son désespoir qui éclairait bizarrement le pavé. Ma plume d’oie sur cahier blanc manœuvrait sans inspiration les ustensiles de boucherie stylistique. De l’isotopie par là, du sujet lyrique autant que de l’énonciation…un titre pompeux : « Un chant qui toujours déchante, poétique de la Vallée de Misère, etc ». Je marchais sur des œufs, avec des grosses tatanes. Je buvais des pils insipides. Pas de vin là-haut. J’avais lu très tard, au milieu des nuits, seul ou presque dans la bibliothèque universitaire du département de romanistik, j’avais lu sa phrase sinueuse et limpide. Je voulais me faire une foi de ce poète qui vivait en poésie, qui avait marchandé aux limites du monde social avant de s’exiler en poésie : les fugues d’enfance et d’adolescence, l’avocat réfractaire, la condamnation et la cavale, l’impossible rédemption littéraire, l’inaccessible péremption des peines…Les petits poèmes presque anodins de La vallée de misère au milieu de cette fugue reflétaient en journal de bord désaxé ma propre fugue sans rime ni raison. Que foutais-je exactement là-haut ? Pourquoi Pirotte ? Je me cherchais. Je me cherchais où j’étais sûr de n’être pas. Je cherchais ce qu’était la poésie de l’époque. Je me plantais complètement. J’avais déniché le plus inactuel des contemporains, et...

Mon vrai boulot, Grégoire Damon

Grégoire Damon est un auteur lyonnais à l’écriture directe et corrosive. Son inspiration n’émane pas plus des saintes chapelles de la poésie qu’elle ne descend du ciel; elle remonte au contraire de l’autre source où se renouvellent les littératures : la ville, la rue, toute la matière cruelle de la vie contemporaine. Mon vrai boulot, le titre de son recueil, donne d’abord à entendre cela : une certaine façon de tenir la chronique des tribulations d’un jeune homme de petits boulots en petits boulots. Ni triviale ni nombriliste cependant, son écriture adresse une riposte aux agressions du monde social,  lesquelles se dissimulent dans le sinistre vocabulaire de notre actualité: agence d’intérim, nucléaire, OGM, crise, fastfood, etc. Grégoire Damon exorcise d’une façon goguenarde ce kaléidoscope, ces réalités répandues dans les écrans qui infusent nos perceptions incertaines : s’asseoir et regarder la mer et regarder la mer en streaming ce n’est pas la même chose que [… ]s’asseoir et regarder un feu de bois téléchargé légalement  La lecture de Mon vrai boulot, aux éditions du Pédalo Ivre suggère que l’auteur s’est fait la main sur scène, comme de nombreux poètes d’aujourd’hui. La quatrième de couverture mentionne des « lectures-performances et des concerts rock ». De là une prosodie qui ne s’embarrasse pas d’afféteries formelles, ne cherche pas à « troufignoliser l’adjectif » (Céline), pas davantage à fonder dans une quelconque avant-garde un futur académisme. Il s’agit d’abord de répliquer au tintouin de l’époque avec les armes qu’elle nous tend. Ses mots, souvent élimés, ses sonorités métalliques. De fait, les effets de rythme de ces textes en vers libre  témoignent, plus que d’une simple influence, de l’infiltration des musiques électrisées dans la matrice d’écriture : ce ne sont pas les paroles qui comptent c’est la musique tactactactactactactactactactactac la belle mitrailleuse d’exister Il reformule là...

Pamphlet contre la mort, Charles Pennequin

La phrase de Charles Pennequin est une foreuse, une spirale de fer qui  creuse dans la langue, tourne sur elle-même, remonte des tonnes de gravats, plâtreries, stucs, tessons de discours éculés et détruit, broie, avance, n’en finit pas vrombir, essayer d’assouvir son appétit monstrueux, une faim des choses sensibles dissimulées sous la pompe oiseuse des mots. Difficile, en conséquence, d’en citer quelques lignes significatives ;  le texte évolue par soubresauts, coq-à-l’âne et approximations qui dévident un fil de sens déchaîné. C’est dans la durée que ce jeu de déviations incessant suscite l’émergence  de blocs compacts qui font sens et emportent l’adhésion. Pour donner tout de même un exemple, le texte prend vie lorsque le paragraphe bute et renaît en s’accrochant à une suite de substantifs apparemment sans liens (cheville – chevillé – question- l’auteur- l’autre) au moment même où il décrit le surgissement de la pensée dans l’écriture : «quelle est cette pensée qui surgit dans l’écrit ? je ne le sais pas complètement, je sais qu’il y a quelque chose qui s’est déroulé, qui s’est chevillé au corps, c’est la cheville ouvrière de l’être parlant, le type qui se coltine toute la chose et dedans et qui n’est pas l’auteur en question, l’auteur en question n’est pas questionné. Il est seulement en représentation, alors que l’autre s’est tapé la chose » « Ouvrière » a également son importance. Pennequin ne travaille pas dans les limbes de la création pure. Poésie de chantier, poésie aux mains sales, poésie dans mine à ciel ouvert, cette toupie produit dans sa giration un martèlement qui s’accorde parfaitement à la rythmique givrée du monde. Il faut quelques pages pour se plier au vertige de l’écriture, puis se laisser entraîner à cette façon de forcer la langue à parler autrement – cette façon de taper...