ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard

Premier roman unanimement salué par la critique et cité pour les prix, Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard évoque une passion dévorante entre deux jeunes femmes dans un rythme et un style fiévreux.  C’est une histoire d’amour fou qui surprend, bouleverse et emporte les deux protagonistes : la narratrice, jeune professeure de lycée, mère d’une petite fille et récemment séparée de son compagnon, et Sarah, violoniste concertiste dans un quatuor. Sarah, la tornade trentenaire aux allures d’adolescente, passionnée et imprévisible, fascinante et tyrannique. Sarah, vivante et mortifère. Cette passion se vit pendant deux ans sous le signe de l’urgence et de l’excès : des courses éperdues, des nuits volées entre deux avions ou deux trains, des retrouvailles et des départs, des larmes et des étreintes. Peu à peu, l’euphorie amoureuse fait place à la douleur d’aimer. Après les débuts idylliques, viennent les désaccords, les orages, les scènes de plus en plus fréquentes et la rupture. C’est une histoire d’amour torride, tumultueuse et tragique, forcément tragique car, comme dans le théâtre antique, l’issue fatale en est annoncée dès la première page.  A l’image de la passion qu’il raconte, le roman de Pauline Delabroy-Allard se déroule et se lit à toute allure, en courts chapitres superposés et numérotés comme autant de flashs de vie – quatre vingt-deux dans la première partie, trente dans la deuxième où le temps semble suspendu à Milan et à Trieste. A l’image des quatuors de Beethoven et de Schubert que la narratrice écoute en boucle, des leitmotivs obsessionnels (mots, phrases ou paragraphes) scandent la narration comme autant de refrains entêtants. Sarah, envahissante, prend toute la place dans l’histoire. Son prénom résonne dans le titre, comme dans tout le livre, avec le S sifflant et la première syllabe :« ça raconte ça, je me souviens de ça». Son portrait est repris avec des variantes « Ça raconte Sarah, sa beauté inconnue, cruelle, son nez d’oiseau de proie, ses yeux comme des silex, ses yeux meurtriers, assassins, ses yeux de serpent aux paupières tombantes.» Sa volonté impérieuse et contradictoire rythme la phrase : « Elle veut qu’on aille au cinéma, elle veut qu’on fasse l’amour, elle veut qu’on s’endorme ensuite dans les bras l’une de l‘autre, elle veut qu’on arrête de s’écrire et de se parler pendant quelques jours, elle veut qu’on mange japonais, elle veut qu’on parte en week-end à la campagne pour se reposer, elle veut que j’arrête de pleurer, elle veut aller à une fête sans moi, elle veut ne pas avoir de responsabilité, elle veut être légère, elle veut être libre. » Omniprésente, éblouissante, Sarah prend toute la lumière et éclipse tous les autres personnages; la narratrice elle-même n’a pas de nom ni sa petite fille, tous les personnages secondaires sont effacés, réduits à leur rôle d’acteur dans cette passion aveuglante et dévoratrice. Enfermé(e) dans le point de vue de la narratrice qui raconte à la première personne, le lecteur/la lectrice partage sa subjectivité, son obsession (on pourrait presque dire sa possession) et n’a pas accès à la réalité des faits. L’une des forces du roman est ainsi de maintenir jusqu’à la dernière page la tension et l’incertitude, aux confins de la folie. Peu importe qu’il s’agisse d’une relation entre deux femmes, « Sarah » devient le symbole de toute passion, du désir impérieux, de l’impossible fusion et de la souffrance de l’absence.  Même s’il n’est pas dépourvu de quelques maladresses et de tics d’écriture contemporains (comme l’usage du copier coller Wikipedia pour définir un film, une ville), ce court roman aux accents durassiens emporte et séduit le lecteur.  Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard, Les Editions de Minuit, 2018, 188...

Romans solaires (1) Juil07

Romans solaires (1)

En ce début de Juillet, LHP vous propose sa réinterprétation des « romans de l’été » chers à la presse : voici donc une sélection de romans « solaires », romans ni légers ni lumineux, mais dans lesquels le soleil envahit tout l’espace et façonne les destins. A déguster avec l’excellente play-list de FIP « le soleil, c’est magnifip ». Si l’on parle de roman solaire le premier titre qui s’impose est, bien sûr, L’Etranger, ce livre dont le soleil est le héros. Sur la route du cimetière, sur la plage vibrante au zénith ou dans la touffeur du tribunal, il est toujours là, omniprésent, éblouissant, écrasant puisque « Il n’y a pas d’issue. » Sensuel et mutique, Meursault, le protagoniste, est poussé par lui au pire. Ce n’est que dans les rares moments heureux de baignades qu’il devient synonyme de plaisir. On ne lui échappe qu’au crépuscule dans ce pays où le soir  est « comme une trêve mélancolique. » Et ce n’est que dans l’obscurité de sa cellule que le personnage comprend, revoit et assume ses actes. A lire au choix comme un roman policier, une tragédie ou un plaidoyer contre la peine de mort. L’Etranger, Albert Camus, Folio, 183 pages. M.S Sicile. Mai 1860. Les troupes de Garibaldi débarquent sur la côte de Marsala. C’est la fin d’un monde, celui de l’aristocratie décadente, celui du prince Salina, le Guépard, et l’émergence de l’unité italienne autour du royaume de Piémont et de la bourgeoisie montante. Orgueilleux et indolents, les Siciliens préfèrent l’immobilité au changement. Dans ce pays aride et somptueux, la campagne « noire de barbes d’épis brûlés » vibre de la plainte des cigales « comme le râle de la Sicile calcinée ». L’été est une « malédiction annuelle » dans l’attente de la pluie bienfaisante : « Jamais un arbre, jamais une goutte d’eau : soleil et nuages...