Des nouvelles du monde (1) Juil06

Des nouvelles du monde (1)

Tout au long de l’été, l’équipe de LHP vous présente une sélection de recueils de nouvelles écrites d’un peu partout, là où les guêtres de notre curiosité nous ont traînés. De quoi vous prouver que Russes et Américains ne sont pas les seuls à exceller dans le genre… ETATS-UNIS Onze nouvelles. Onze destins. Le temps d’un été, d’un dimanche à la plage ou de vingt minutes qui récapitulent une vie, James Salter a l’art de raconter ces moments où tout vacille. Ses histoires disent la mélancolie des choses finissantes – la jeunesse évanouie, les espoirs déçus, les rencontres avortées – et l’inexorable solitude. A travers la vacuité de l’existence de ses personnages, jeunes avocats new-yorkais, femme mûre qui a été belle, anciens de West Point ou écrivains en mal de reconnaissance, l’auteur porte un regard acerbe et désabusé sur la société américaine. Comme Matisse, il a l’art du trait et comme Hemingway, celui de l’ellipse. En quelques mots, il évoque un visage, une ville (Bâle, Barcelone); en quelques pages, il traverse un pays (la France ou l’Italie). La phrase est juste, tranchante et suggestive. Rien n’est dit et tout est là. M.S American Express, James Salter (traduit par Lisa Rosenbaum), Seuil, Points, 2010, 206 pages. URUGUAY Comme leur titre l’indique, les Contes d’amour de folie et de mort distillent une inquiétante étrangeté. Dans ses récits publiés au début du siècle dernier, Horacio Quiroga oscille entre réalisme (la vie misérable des péons et des tâcherons, le paludisme, la méningite…) et fantastique. Un événement survient et très vite on dérive; les eaux noires du fleuve Paraná, la forêt tropicale « crépusculaire et silencieuse » deviennent autant de lieux mythiques où se jouent les forces du désir et de la mort. Tout est extrême, les éléments naturels comme les...

Le dernier Voyage de Soutine, Ralph Dutli

Ralph Dutli convoque à travers ses trois dernières journées toute l’existence tourmentée du peintre Chaïm Soutine. Voyage halluciné à travers la vie et l’oeuvre d’un artiste maudit. Violent et passionnant. Août 1943. Alors qu’il souffre d’un ulcère à l’estomac au dernier degré, Soutine est transporté de Chinon à Paris pour y être opéré. Au cours de ce transfert interminable et clandestin, dans un corbillard et hors des routes principales pour éviter les points de contrôle dans la France occupée, il revoit tout : l’enfance misérable dans le ghetto de Smilovitchi, l’académie des Beaux-Arts de Vilna, l’arrivée à Paris en 1913, les années de vache enragée à Montparnasse, l’amitié avec Modigliani, les amours avec Gerda Groth puis avec Marie-Berthe (ex-femme de Max Ernst), la rencontre miraculeuse avec le riche collectionneur Julian Barnes en 1923, les séjours à Cagnes et à Céret, la guerre et les caches successives à Paris et à Champigny. Et tout se confond dans le délire comateux de la morphine d’où n’émergent, à travers un constant aller-retour entre passé et présent, que deux couleurs : le rouge et le blanc. Rouge comme la douleur qui le torture, comme les pogroms de la Russie natale et les carcasses de bœuf ensanglantées qu’il ramène de l’abattoir pour les peindre à la manière de Rembrandt. Blanc comme le lait qui apaise l’ulcère, comme le vêtement du petit pâtissier de Céret et la robe de la première communiante, comme les médecins de la clinique, le lit mortuaire et le paradis de l’oubli. L’histoire mouvementée et tragique de Soutine se confond avec celle de la Ville Lumière, « la ville de ses rêves », « la capitale mondiale de la peinture », Paris où se pressent les artistes venus de toute l’Europe en ce début de XX° siècle. A son arrivée, le peintre...

Les Émigrants, W.G. Sebald

Quatre hommes, quatre émigrants désenchantés et mystérieux dont la vie prit fin dans la solitude. L’immense Sebald enquête sur des itinéraires secrets dans une prose lunaire et sidérante. Lire les Émigrants, c’est d’abord adopter le point de vue d’un narrateur dont on suit les hésitantes pérégrinations à travers la mémoire des hommes. Cette enquête n’est pas celle d’un inspecteur de police, d’un biographe ou d’un historien, mais celle d’un lecteur intrigué qui découvre ses personnages en tournant les pages d’un roman. Sebald peint leurs souvenirs égarés et met en scène le secret et l’ignorance en évitant soigneusement l’exhaustivité : chaque coup de pinceau n’informe que de façon parcellaire et se garde de diagnostiquer les causes de leur mal de vivre. Ainsi des témoignages se forment, des digressions s’étendent, des anecdotes apparaissent. Des descriptions s’étalent et figent des rues, des bâtiments, des villes, des paysages. Chez Sebald, les lieux sont essentiels, maisons, usines, asile, sanatorium, autant d’arrière-cours dont l’esthétique détermine l’état d’âme de ceux qui s’y meuvent, influence leurs décisions, provoque parfois leurs chutes. Ces décors, ces cartes psychiques, sont des pièces photographiques d’émotions ou de souvenirs disparus. L’écrivain cisèle sa prose, distillant détails et couleurs avec la précision d’un orfèvre, imprimant même d’authentiques photographies au gré du récit comme pour signifier l’insuffisance des mots, à moins qu’il ne convoque les deux arts pour approcher au plus près la vérité. Je vois le sanatorium sur son éminence, je vois tout à la fois le bâtiment dans son ensemble et le plus infime de ses détails ; et je sais que les colombages, la ferme du toit, les montants de portes et les lambris, les planchers et les escaliers, les rampes et les balustrades, les encadrements des fenêtres et les linteaux sont déjà, sous la surface, irrémédiablement minés...

August, Christa Wolf

August est le dernier récit de Christa Wolf, l’écrivain le plus célèbre de l’ex-République Démocratique Allemande. Ses mésaventures politiques – on lui a beaucoup reproché son ambivalence face au régime communiste- ont longtemps masqué l’importance de sa voix artistique en Allemagne. Pourtant, Christa Wolf est l’une des plus grandes, et la lecture de ce bref récit peut suffire à vous en convaincre. Prenez une heure pour lire August, et vous vous plongerez pendant votre été dans Trames d’enfance ou Le ciel partagé. August a été écrit au début de l’été 2011, quelques mois avant sa mort, et ces quelques pages ont la délicatesse d’une dernière révérence parfaitement maîtrisée.  L’émotion est contenue dans un étau que la dédicace finale à son mari, l’écrivain Gerhard Wolf, réussit seule à desserrer : « Que pourrais-je t’offrir, très cher, sinon quelques pages écrites où sont recueillis bien des souvenirs de l’époque où nous ne nous connaissions pas encore ? (…) C’est à peine si je puis dire « je », la plupart du temps, c’est « nous ». Sans toi, je serais quelqu’un d’autre. Mais je ne t’apprends rien. Les grands mots ne sont guère de mise entre nous. Juste ceci : j’ai eu de la chance ». Tout ici a un parfum de crépuscule : l’auteur se demande ce qu’est devenu l’un des personnages rencontrés dans son roman autobiographique Trames d’Enfance écrit vingt-cinq ans plus tôt.  A quoi a pu ressembler la vie d’August, ce jeune garçon un peu gauche, presque simplet, croisé dans un château transformé en sanatorium peu après la fin de la guerre, et qui concevait pour elle un si étrange amour? Le récit navigue entre deux temporalités, les souvenirs déjà lointains du sanatorium et le présent d’un trajet au volant d’un car de tourisme : August a maintenant soixante-huit ans, il transporte un groupe...

Décompression, Juli Zeh

Lanzarote est une île paradisiaque, aride et sauvage, un soleil intense luit sur les facades blanches des demeures canariennes. Un lieu idéal pour Sven, ancien étudiant en droit reconverti en moniteur de plongée, dont le but, en s’y installant, était d’échapper à la société des hommes, à leurs jugements permanents. En quittant l’Allemagne, Sven a emmené avec lui Antje, sa compagne qui l’assiste à plein temps dans son entreprise de plongée touristique. Libéré des engagements du monde, baragouinant vaguement l’espagnol, Sven mène donc une vie retirée, tout entier absorbé par son activité sous-marine. L’arrivée de Theo et Jola, couple glamour et sensiblement perturbé, va bouleverser cet équilibre artificiel. Le dernier roman de Juli Zeh est un thriller psychologique dont la franche réussite tient d’abord à l’épaisse ambiguité du trio amoureux que forment Jola, Théo et Sven. Jola, la jeune et superbe actrice en attente du grand rôle de sa carrière, joue un double jeu dangereux. Elle aguiche outrageusement Sven mais guette en permanence les signes d’amour de Théo. Ce dernier, écrivain prometteur, est semble-t-il, en panne d’inspiration. Quant à ses pratiques sexuelles, elles témoignent d’une singulière perversité. Sven, si soucieux de rester à distance des conflits, est irrésistiblement attiré par la voluptueuse Jola ; sa volonté de désengagement est mise à rude épreuve au contact du couple. Sven est l’homme neuf, l’homme nouveau, à l’inverse de Théo, que Jola surnomme le « viel homme », tout à ses ruminations et à sa violence enfouie. Mais sa nonchalance, son calme de façade se fissurent insensiblement, à mesure qu’il s’empêtre un peu plus dans cette histoire confuse avec Jola, dont Théo est le témoin tour à tour complice et exaspéré. L’obscure tension du récit est habilement entretenue par la façon qu’a Juli Zeh de faire alterner les voix de...