Joseph Anton, Salman Rushdie

Il aura fallu des années à Salman Rushdie pour oser se replonger dans les années les plus sombres de sa vie, celles de la fatwa, afin d’en livrer le récit, et de se réapproprier une histoire qui a fait couler beaucoup d’encre mais qui reste avant tout la sienne. Ecrit à la troisième personne, Joseph Anton se lit comme un roman policier, qui donnerait la parole à la victime prise dans une toile d’araignée. L’histoire de la fatwa prononcée par l’Ayatollah Khomeiny suite à la parution des Versets sataniques en 1989 est bien connue, néanmoins les rouages politiques et éditoriaux de cette affaires, et ses conséquences sur la vie de l’auteur, décrits dans Joseph Anton surprennent jusqu’à la dernière page le lecteur. Aujourd’hui la manière dont cette affaire a été traitée semble incroyable. La fermeté face à l’obscurantisme, au terrorisme, va de soi. Cela ne fut à l’époque pas aussi tranché. L’auteur a essuyé de nombreuses critiques et attaques, venant de journalistes peu scrupuleux et avides de gros titres, mais aussi d’intellectuels et de personnalités politiques. Il s’est vu fermer de nombreuses portes, sa liberté se réduisant peu à peu : interdiction de vols sur les plus grandes compagnies aériennes, refus d’autorisation de séjour, invitations à des évènements littéraires ajournées, refus des éditeurs de publier en poche Les Versets sataniques mais aussi ses nouveaux romans, … Innocent mais prisonnier de la protection de la Special Branch, se battant pour la liberté mais en étant privé, c’est à un véritable combat pour reconquérir ses droits que se livra Rushdie, un combat pour lui mais avant tout pour tous, pour que la parole des écrivains ne soit plus menacée. Pour autant, Rushdie ne se peint pas en héros de la liberté ; il ne s’épargne guère et...

Girls, Edna O’Brien

Edna O’Brien s’empare dans son dernier roman d’un évènement tragique qui suscita l’émoi l’international en 2014 : l’enlèvement d’une centaine de lycéennes par Boko Haram au Nigéria. Quelques années plus tard, certaines se sont enfuies, d’autres ont été libérées, d’autres encore sont toujours portées disparues. L’autrice retrace le parcours de l’une d’entre elles dans un récit bouleversant. « J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école. » Ainsi s’ouvre le dernier roman d’Edna O’Brien. Des phrases incisives qui placent d’emblée le lecteur sur la crête du soutenable. De courts chapitres, écrits à la première personne, se succèdent, comme autant d’incursions dans l’esprit chancelant de Maryam, jeune fille enlevée par Boko Haram et réduite en esclavage. Des fragments terrifiants d’une vie en lambeaux. Des instantanés qui retracent le calvaire de la jeune fille, violée, mariée de force, mais qui trouve la force de fuir, de survivre et d’être mère : « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère. » confie-t-elle, exténuée et désespérée, à son bébé. L’horreur du camp djihadiste, la fuite éperdue dans la forêt avec son bébé, Babby, et une de ses compagnes, Buki, ne sont pas les dernières épreuves que doit endurer Maryam. Suspecte plus que victime, elle doit encore prouver qu’elle ne s’est pas convertie et ne représente aucun danger. Pire, elle reste, même aux yeux des siens, « une femme du bush » marquée du sceau de l’infamie. Les retrouvailles tant espérées avec sa mère, son père et son frère n’ont pas lieu. C’est de retour dans son village que les derniers remparts de la jeune fille cèdent : « Au milieu de toute cette prière, de ces mea culpa et de cette hypocrisie, quelque chose en moi s’est noirci. Je m’en suis approchée. Je l’ai étreinte. J’y suis entrée, dans la noirceur. » Edna O’Brien ne nous épargne aucune des violences subies par les jeunes filles enlevées, mais son écriture toute en pudeur et en retenue leur rend leur dignité. Et la belle traduction d’Aude de Saint-Loup et de Pierre-Emmanuel Dauzat ne la trahit en rien. Le lecteur s’accroche à la beauté des mots, des phrases, refuges contre la noirceur environnante : « Parfois je suis dans la forêt, une forêt peu familière, vidée de toute humanité. Les arbres sont gigantesques, leurs troncs gris noueux. Ils parlent un parler noueux. » La parole de Maryam semble se déployer dans un seul souffle, laissant le lecteur suspendu à ce flot qui le plonge dans un récit atroce et sublime. La parole se révèle au fil des chapitres l’un des enjeux du récit puisqu’elle est la clef de la liberté : censurée au camp djihadiste, impossible face à son thérapeute tant la jeune fille reste prisonnière du cauchemar vécu : « Je lui dis des choses, pour ne pas lui dire des choses […]. Il sait qu’il y a plus à dire, mais que je ne peux pas. Entre nous il y a ce fossé béant. » ; puis, elle surgit, libère, et permet de reprendre en main son destin volé : « Je n’arrive pas à croire que je lui raconte, que je confesse réellement mon massacre nocturne. A chaque rêve, la nuit, ça devient plus sanglant. Je fais bouillir mes ravisseurs dans de grandes marmites noires. » Girl vient s’inscrit dans la continuité d’une œuvre qui s’attache à des parcours de femmes courageuses qui ont lutté pour leur liberté, à l’image de l’autrice elle-même. Le titre d’ailleurs en fait entendre un autre, The Country Girls, roman autobiographique dans lequel Edna O’Brien retrace son enfance dans une famille irlandaise conservatrice où la littérature et les femmes n’ont pas voix au chapitre. Un singulier en écho à un pluriel, une destinée qui vient en dire tant d’autres. Roman magistral et éprouvant, « Girl est un livre...

Mémoires, Tome I, Simone de Beauvoir

« Je me suis lancée dans une imprudente aventure quand j’ai commencé à parler de moi : on commence, on n’en finit pas. » écrit Simone de Beauvoir dans La force des choses, troisième volume de ses mémoires, après Mémoires d’une jeune fille rangée et La force de l’âge1, qui paraissent enfin à la bibliothèque de la Pléiade cette année. Consécration, s’il en est besoin, d’une femme d’exception. Le premier livre, Mémoires d’une jeune fille rangée, raconte les vingt premières années de la vie de l’auteure. Son enfance heureuse, à peine troublée par la première guerre mondiale, devient à l’adolescence un Eden perdu : incompréhension maternelle, distance du père qui lui préfère Poupette sa sœur, plus jolie, conformisme bourgeois oppressant, études décevantes dans le cadre sclérosé du cours Désir et perte de la foi. Si ses désillusions lui pèsent parfois, elle sait en faire une force et trouve en la littérature une voie salvatrice. Enfant, Beauvoir se réfugiait déjà dans le travail, ce qui faisait dire à son père : « Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme. ». Très tôt – et certainement pour palier l’indifférence de ce père qu’elle voudrait conquérir-, elle se promet un destin singulier : elle sera un écrivain célèbre. Sa décision prise, rien ne viendra l’ébranler. Son amitié avec Zaza Mabile est un autre fil conducteur : camarade complice, Zaza l’aide à supporter les demoiselles du cours Désir. Les deux jeunes filles, arrachent à leurs parents l’autorisation de poursuivre des études : « Dans mon milieu, on trouvait alors incongru qu’une jeune fille fît des études poussées ; prendre un métier, c’était déchoir. » Zaza ne suit pas son amie bien longtemps ; ses parents appartenant à la haute bourgeoisie s’effraient rapidement et cherchent à la soustraire à l’influence néfaste de Simone. L’histoire de Zaza est une version tragique de...

Mustang, Deniz Gamze Ergüven Août23

Mustang, Deniz Gamze Ergüven

Un village turc, aujourd’hui. Cinq jeunes sœurs sont confrontées au poids des traditions et contraintes d’abandonner liberté et légèreté pour devenir de bonnes épouses. Dans leur maison devenue prison, éprises d’une impérieuse envie de liberté, elles tentent d’échapper à leur sort. Deniz Gamze Ergüven signe ici un premier long métrage lumineux et terrible : elle filme avec grâce cinq jeunes filles sublimes, victimes d’une société « qui a tellement peur du sexe que tout devient sexuel »[1]. Un film poignant et engagé. Le film s’ouvre sur des larmes ; celles d’une fille de 12 ans qui fait ses adieux à son professeur. Mais ce chagrin d’école ne dure pas et laisse bientôt place à des jeux enfantins : les cinq sœurs s’amusent dans la mer avec des garçons. Scène légère, joyeuse, offrant aux spectateurs la beauté sauvage de ces filles dont la vie semble n’être inondée que de soleil et de promesses radieuses. Mais deux d’entre elles ont l’audace de grimper sur des épaules masculines, et l’allégresse tourne court. Dénoncées par une villageoise, les voilà donc accusées de se « masturber sur la nuque des garçons ». Face à l’absurdité de la situation, le spectateur jubile quand l’une des sœurs se met à brûler des chaises : « c’est dégueulasse, elles ont touché nos trous du cul ». On pressent d’emblée que le poids de principes ancestraux va happer ces filles aux airs d’héroïnes tragiques, et l’on songe volontiers au très beau Virgin Suicide de Sofia Coppola. Cependant, Coppola met en scène un tragique désincarné, quand celui de Deniz Gamze Ergüven est davantage sociétal puisqu’il nait du poids des conventions. Ces jolies filles ne sont pas bien nées, le film se déroule « à mille kilomètres d’Istanbul » au bord de la mer Noire. Leur sensualité apparaît comme un crime aux yeux de l’oncle et de la grand-mère...

Bande de filles, Céline Sciamma Nov16

Bande de filles, Céline Sciamma

Après Naissance des pieuvres et Tomboy, Céline Sciamma place sa caméra au coeur de la banlieue et retrace le parcours de Marieme, jeune fille éprise de liberté. Comme dans ses autres films, la jeune réalisatrice brise les représentations et construit une morale de la liberté indispensable. Un très beau film.  Bande de filles est le parcours d’une adolescente noire dans une cité de région parisienne. Dès le début du film, le spectateur est plongé au cœur d’une vie déjà marquée par l’échec. Marieme vit au milieu de tours grises qui ne laissent pas de place à l’espoir d’une vie meilleure. Quand Céline Sciamma filme la banlieue, elle utilise un objectif grand angle qui noie la jeune fille dans un espace trop grand pour elle. La composition de l’image met en avant le contraste entre l’immensité des tours et la fragilité de l’adolescente. Marieme, un peu boudeuse, semble éteinte et effacée, mais va évoluer au contact d’une bande de jeunes filles rebelles. Celle qui va être nommée Vic « comme Victoire » par la chef de bande va s’opposer à tout ce qui la comprime. La scène d’ouverture donne le ton : on assiste à un match de football américain, match féminin bien sûr. Musique pêchue, gros plans sur les visages qui s’entrechoquent : symboles d’un être qui se bat. Mais contre qui ? Contre sa mère qui voudrait faire d’elle une femme de ménage, contre son frère qui la flique… Bref, contre tous ceux qui voudraient réduire sa liberté. Dans le propos de la réalisatrice, cette soif de liberté s’articule à des questions de société: comment survivre au cœur des violences des cités ? Comment décrocher son autonomie, son indépendance? Comment s’affirmer en tant que personne sans se faire rejeter par le groupe ? Comment écraser les stéréotypes et les préjugés qui...