My Absolute Darling, Gabriel Tallent

Encensé par la critique, le premier roman de Gabriel Tallent a en effet tout pour plaire car il aborde, dans un style qui oscille entre poésie descriptive et oralité, bon nombre de thèmes d’actualité brûlants : le survivalisme, les dérives du deuxième amendement, la force de la Nature et surtout l’inceste. Dérangeant et haletant, My Absolute Darling met à rude épreuve le lecteur qui retient son souffle jusqu’au dernier chapitre. Le nom ou plutôt les noms de l’héroïne raconte son histoire. Julia Alveston a abandonné son prénom pour celui de Turtle, bien plus conforme à sa vie, repliée avec son père survivaliste dans une bicoque isolée sur la côte nord de la Californie, mais aussi en elle-même, sous une carapace solide, pour survivre, affronter le monde extérieur et supporter la vie quotidienne avec un père idolâtré et exécré. Ce dernier l’affuble du sobriquet affectueux de « Croquette », aussi infantilisant que réifiant. Elle est sa chose, son bon petit soldat : « Espèce de petite connasse, tu es à moi » lui assène-t-il. C’est le titre qui finalement permet de mieux percer toute l’horreur de la vie de Turtle : « my absolute darling », ces mots d’amour que Martin lui chuchote alors qu’il la viole enferment la jeune fille dans une relation incestueuse. Son père s’est érigé en seul repère fiable dans un monde qui court à sa perte. Comment lui échapper ? Chapitre après chapitre, le lecteur est plongé dans les pensées et la vie de Turtle, et quand il croit avoir atteint avec elle les limites du supportable, d’autres pages viennent lui tordre davantage les tripes : «Elle s’allonge dans le sable mouillé, elle souffre toujours dans le froid, mais elle est désormais à l’abri du vent. Elle sent les battements de son cœur dans son dos enflé et dans ses doigts...

Un Amour impossible, Christine Angot

Après le père, la mère. Christine Angot retrace l’histoire de cette femme dans un portrait précis, efficace et sans pathos, qui est aussi une fine analyse des relations mère/fille et des mécanismes de domination sociale à travers le langage. A l’origine de chacune de nos vies, il y a ce hasard, cet événement qui fonde le roman familial : « Mon père et ma mère se sont rencontrés.… » Par cette phrase évidente et fondatrice qui ouvre le livre de Christine Angot, l’autobiographie devient fiction littéraire et s’inscrit dans la lignée des grands romans. L’auteure imagine, dans une reconstitution forcément hypothétique, la passion qui a uni ses parents, l’histoire d’amour dont elle est issue. Sur le modèle de La Princesse de Clèves. tout commence par le bal où ils deviennent un couple : « Il l’a invitée à danser, elle s’est levée…Ils se sont faufilés ».  Dans le petit milieu du quartier américain, c’est le début d’une idylle éphémère entre Rachel Schwartz, la dactylo de Châteauroux, et Pierre Angot, le grand bourgeois parisien traducteur à la base américaine. Il est touché par sa beauté et son élégance, elle est subjuguée par sa culture, son assurance et sa liberté d’esprit : « Elle découvrait un monde ». Des promenades en forêt, un week-end dans la Creuse, une semaine merveilleuse sur la Côte d’Azur – comme en contrepoint de l’effroyable Semaine de vacances de son précédent roman- Pierre s’éloigne et Christine vient au monde. Si le personnage du père était au cœur de L’Inceste et de Une semaine de vacances, c’est ici la mère qui prend la première place, cette petite femme méprisée, délaissée, qui retrouve toute sa grandeur. On ne peut qu’être touché par sa force, sa ténacité dans le portrait plein d’empathie et d’une précision sociologique qu’en brosse l’auteure. Il en fallait de...

Petite table, sois mise!, Anne Serre

Ce titre enchanteur est un clin d’oeil à un conte des frères Grimm, dans lequel il suffit au personnage de prononcer cette formule magique pour voir sa table se couvrir de mets délicieux. Anne Serre place donc son dernier roman dans la tradition littéraire du conte, pour évoquer le parcours en trois temps d’une fillette qui, marquée par une enfance incestueuse, deviendra écrivain. La première partie du roman, dans laquelle la fillette une fois adulte se rappelle de la maison familiale, n’est pas sans évoquer un autre conte des frères Grimm. Lorsque Hansel et Gretel, abandonnés par leurs parents dans une forêt profonde, découvrent la maison en pain d’épices, ils pensent avoir trouvé le refuge sucré où ils seront pleinement aimés et contentés. Mais le temps est vite venu d’être décillé : pour échapper à une dévoration certaine, les petits devront s’arracher aux pièges destructeurs de l’enfance. Dans Petite table, sois mise ! la maison familiale, de même, leurre et enferme. Celle-ci n’est pas tout sucre mais tout sexe. La porte s’ouvre sur une « sylphide » brossant sa toison, le couloir mène d’un côté à l’espace ouvert de la mère, ogresse au désir jamais rassasié, de l’autre à l’antre paternelle où se dresse le vit tant convoité. Même les mots utilisés pour décrire les lieux semblent prisonniers de leur connotation sexuelle : « on y pénétrait par un jardin » avec « des bandes de gazon très court ». Trois fillettes, dont la cadette, la narratrice, sont prises dans les rets de cette circulation spatiale et sexuelle, écartelées dans leur quête de satisfaction des désirs parentaux. Pour l’enfant devenu écrivain, la maison se réduit parfois à quelques motifs hypertrophiés – immense table cirée du salon, dalles vert foncé du vestibule, tapis du bureau aux fleurs étincelantes -, résidus visuels des ébats sans...