Brèves de poche (5)

Construit comme le plateau d’un jeu de Cluedo, La Cache retrace l’histoire de la famille Boltanski en progressant pièce après pièce dans l’appartement de la Rue-de-Grenelle, en commençant par « son prolongement, son sas, sa partie mobile, sa chambre hors les murs, ses yeux, son globe oculaire », sa voiture, une fiat 500. Ce début, pour le moins surprenant, permet de brosser le portrait d’une famille soudée, qui ne s’extirpe de l’habitacle que « main dans la main, collés les uns aux autres », formant ainsi « un seul être, une espèce de gros mille-pattes » dont la colonne vertébrale serait « Mère-Grand ». Chapitre après chapitre, les pièces se succèdent et s’assemblent, et le lecteur s’invite dans cette famille peu ordinaire qui vit ainsi repliée sur elle-même : « Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sür. Cette appréhension, ma famille me l’a transmise très tôt, presque à la naissance». Christophe Boltanski remonte dans un récit émouvant et drôle à la source de cette névrose familiale. Le roman autobiographique se fait témoignage et hommage, ode à cette grand-mère prête à tout pour protéger les siens. La Cache, Christophe Boltanski, 2017, éd. Gallimard, coll. Folio, 336 pages....

My Absolute Darling, Gabriel Tallent

Encensé par la critique, le premier roman de Gabriel Tallent a en effet tout pour plaire car il aborde, dans un style qui oscille entre poésie descriptive et oralité, bon nombre de thèmes d’actualité brûlants : le survivalisme, les dérives du deuxième amendement, la force de la Nature et surtout l’inceste. Dérangeant et haletant, My Absolute Darling met à rude épreuve le lecteur qui retient son souffle jusqu’au dernier chapitre. Le nom ou plutôt les noms de l’héroïne raconte son histoire. Julia Alveston a abandonné son prénom pour celui de Turtle, bien plus conforme à sa vie, repliée avec son père survivaliste dans une bicoque isolée sur la côte nord de la Californie, mais aussi en elle-même, sous une carapace solide, pour survivre, affronter le monde extérieur et supporter la vie quotidienne avec un père idolâtré et exécré. Ce dernier l’affuble du sobriquet affectueux de « Croquette », aussi infantilisant que réifiant. Elle est sa chose, son bon petit soldat : « Espèce de petite connasse, tu es à moi » lui assène-t-il. C’est le titre qui finalement permet de mieux percer toute l’horreur de la vie de Turtle : « my absolute darling », ces mots d’amour que Martin lui chuchote alors qu’il la viole enferment la jeune fille dans une relation incestueuse. Son père s’est érigé en seul repère fiable dans un monde qui court à sa perte. Comment lui échapper ? Chapitre après chapitre, le lecteur est plongé dans les pensées et la vie de Turtle, et quand il croit avoir atteint avec elle les limites du supportable, d’autres pages viennent lui tordre davantage les tripes : «Elle s’allonge dans le sable mouillé, elle souffre toujours dans le froid, mais elle est désormais à l’abri du vent. Elle sent les battements de son cœur dans son dos enflé et dans ses doigts...

Poches été (1) : Judas, Amos Oz. Juil19

Poches été (1) : Judas, Amos Oz.

Première sélection parmi les nouveautés poche de cet été. Amos Oz entraîne son lecteur dans un récit intelligent et surprenant qui mêle roman d’apprentissage, réflexions sur la figure du traître, et histoire de la fondation de l’état d’Israël : « L’histoire se déroule en hiver, entre fin 1959 et début 1960. On y parle d’une erreur, de désir, d’un amour malheureux et d’une question théologique inexpliquée. Certains édifices portent encore les stigmates de la guerre qui divisa la ville en deux, il y a dix ans ». Lorsque s’ouvre le roman, rien ne va plus pour Shmuel Asch, un jeune homme « corpulent, barbu, timide, émotif, socialiste, asthmatique, cyclothymique, les épaules massives, un cou de taureau, des doigts courts et boudinés : on aurait dit qu’il leur manquait une phalange ». Sa fiancée Yardena le quitte pour épouser son ancien petit ami, expert en récupération des eaux de pluie, son mémoire sur « Jésus dans la tradition juive » n’avance plus et enfin son père, ruiné par un procès, ne peut plus subventionner ses études. Peu combattif, Shmuel larmoie et déambule dans Jérusalem, « sa tête barbue précédent son corps, ses jambes tricotant pour le rattraper », ne sachant trop que faire de lui, il pense rejoindre une nouvelle colonie sur les monts du Ramon afin de commencer une nouvelle vie. Finalement, une petite annonce lui offre une autre porte de sortie : « CHERCHE HOMME DE COMPAGNIE. Offre à étudiant en sciences humaines et sociales, célibataire, doué pour la conversation et passionné d’histoire, un logement ainsi qu’un petit salaire en échange de cinq heures dans la soirée pour tenir compagnie à un invalide de 70 ans très cultivé. […] » Shmuel est employé par Atalia Abravanel, femme d’une quarantaine d’années, froide et envoûtante, pour tenir compagnie à son beau-père Gershom Wald....

Désorientale, Négar Djavadi

Dans la salle d’attente d’un hôpital parisien, une jeune femme trompe l’attente en se lançant dans le récit de ses origines. Telle Shéhérazade dans les Mille et Une Nuits, Kimiâ, la narratrice, multiplie les récits enchâssés, une digression en entraînant une autre, tissant une véritable fresque familiale dans l’Iran du siècle dernier. Sortie en poche très attendue ce mois-ci. Kimiâ attend et raconte, apostrophant le lecteur pour lui expliquer ce qu’elle fait dans cette salle d’attente, elle qui est venue seule, elle qui détonne face aux autres couples avec lesquels elle n’a rien à voir. Mais très vite le lecteur comprend que cette histoire cadre n’est que prétexte à dérouler une saga familiale marquée par l’histoire iranienne, la narratrice s’inscrivant dans cette tendance orientale à « à bavarder sans fin, à lancer des phrases comme des lassos dans l’air à la rencontre de l’autre, à raconter des histoires qui telles des matriochkas ouvrent sur d’autres histoires…« . Le conte oriental suit trois générations de Sadr, en commençant par l’arrière-grand-père paternel Montazemolmok, seigneur féodal originaire de Mazandaran et maître d’un harem ; suivent Nour la grand-mère, les oncles et surtout Darius, le père de Kimiâ, dissident politique insaisissable. Au fil des générations, les régimes se succèdent en Iran, chaque fois porteurs d’espoir, mais jouant finalement une partition de plus en plus sombre. Les parents de Kimiâ, Darius et Sara, fervents défenseurs de la liberté, n’hésitent pas à s’opposer à chacun des gouvernements, en dépit du danger et jusqu’à l’exil, car comme aime à le rappeler Emma, la grand-mère maternelle : « On a la vie de ses risques. Si on ne prend pas de risque, on subit, et si on subit on meurt, ne serait-ce que d’ennui. » Les oncles, numérotés selon leur place dans la fratrie, offrent une galerie de...

L’obscure clarté de l’air, David Vann

Fasciné par les tragédies grecques, en particulier par Médée, David Vann en propose une réécriture déroutante, interrogeant la figure du monstre mythique en la rapportant à une question de point de vue. Médée tapageuse, outrancière, et bien sûr criminelle, mais avant tout femme, aspirant de toutes ses forces à se libérer des différents jougs qui pèsent sur elle. David Vann a voulu conclure un ensemble de romans tragiques, centrés sur les liens familiaux ou sociaux, par L’obscure clarté de l’air qui en constitue l’acmé. Ce récit est bien le plus sombre et le plus troublant de son œuvre. En adoptant le point de vue de Médée, l’auteur nous fait sentir toute la complexité de ce personnage dont l’Histoire n’a retenu que le caractère monstrueux : une mère tuant ses propres enfants par dépit amoureux. L’écriture, heurtée et inspirée, épouse la violence du mythe et le chant de l’aède : « Le sillage de l’eau derrière la poupe, luminescent. S’enroulant de chaque côté, incurvé puis tourbillonnant en remous miniatures remplis d’étoiles. Pas de lune, pas de torches mais la mer qui génère sa propre lumière, les cieux submergés et projetés et brûlant sans cesse ». La phrase, à l’image de la mer sur laquelle vogue l’Argos, se fragmente et se relance dans un même mouvement, un même roulement. David Vann excelle à raconter le périple maritime, le dur labeur des Minyens à la rame, la poésie qui imprègne un vieux navire fait de bois, de cordes et de voiles. Il puise pour cela dans son expérience de capitaine d’un navire égyptien datant d’il y a plus de 3500 ans, ayant pris part à une reconstitution historique pour le tournage d’un documentaire : « Le bois épais avec son extrémité de bronze et ses douzaines d’yeux percés par les cordages,...

L’Avancée de la nuit, Jakuta Alikavazovic...

Histoire d’amour, quête de soi, réflexion sociologique, L’avancée de la nuit est un récit saisissant où les êtres se cherchent et se perdent dans un incessant va et vient rythmé par une écriture toute en nuances. Dès la première page, le lecteur comprend que l’histoire d’amour qu’il s’apprête à lire ne connaîtra pas de fin heureuse : « Paul était avec Sylvia quand il apprit ce qu’il en était d’Amélia Dehr. […] Ce fut un coup de téléphone, elle était entre la vie et la mort et l’issue du point de vue de Paul était certaine, Amélia Dehr n’étant pas du genre à échouer dans ses entreprises ». Le récit, déroulé en trois temps, reconstruit ensuite l’histoire de Paul et Amélia, les amants maudits. A l’image de la structure narrative, l’écriture de Jakuta Alikavazovic n’a de cesse de revenir sur elle-même, de reprendre un mot pour l’infléchir légèrement. Une écriture qui se construit et se déconstruit, reflet de l’histoire d’amour narrée – ou peut-être est-ce le contraire ? Paul et Amélia donc. Deux jeunes gens qu’a priori tout oppose. Elle, riche héritière, solaire et intrépide, est au centre de tous les regards et au cœur de toutes les rumeurs : « Quand elle entre dans une pièce, quelqu’un sort en pleurant ». Lui, solitaire, discret, travaille dans l’hôtel où elle réside. Le premier regard, loin d’être amoureux, n’est pas sans rappeler la rencontre d’Aurélien et Bérénice1: « C’est ça, Amelia Dehr ? » s’étonne Paul face à des camarades médusés. La suite de leur histoire se joue sur la même partition, à contre-temps, « une valse d’évitement ». Leurs yeux ne se rencontrent pas, et c’est d’abord à travers un écran de surveillance que Paul regarde Amelia, cherchant à percer son mystère. Simple histoire d’amour respectant ou détricotant les topoï du genre ? Non, elle est...

Quand sort la recluse, Fred Vargas Août14

Quand sort la recluse, Fred Vargas

Où l’on retrouve le flegmatique commissaire Adamsberg, perdu et errant dans ses brumes, qui s’engage dans une enquête incertaine alors que souffle un vent de rébellion au commissariat du 13ème arrondissement de Paris. Saveur des mots, chemins détournés, héros meurtris, intrigue en poupées russes, le nouveau Fred Vargas comble les attentes de ses lecteurs. Ouvrir le nouveau Fred Vargas, c’est retrouver un univers familier qui happe le lecteur et ne le lâche plus jusqu’à la dernière page, quand « toutes les piqûres, morsures, blessures [auront] été grattées, jusqu’au sang. » C’est retrouver des personnages atypiques, qui restent avant tout pleinement humains. C’est retrouver une conception singulière de l’intrigue de roman policier. L’auteure préfère d’ailleurs le néologisme « rompol » pour parler de ses romans qui se démarquent du genre. Sa formation d’archéologue infléchit sa construction du récit : les enquêtes procèdent de la fouille, chaque indice mis à jour fait partie d’un puzzle à reconstruire avec patience. Chez Vargas, pas de scène de crime sanguinolente, pas de courses poursuites effrénées arme au poing, mais des enquêtes incertaines, qui se résolvent grâce aux aptitudes quelque peu extraordinaires de chacun des personnages : mémoire photographique, savoir encyclopédique, intuitions fines, génie de l’informatique, pour n’en citer que quelques-unes. Lorsque s’ouvre le roman, le flegmatique commissaire Adamsberg a trouvé refuge dans les brumes islandaises. Il est rapidement contraint d’abandonner cet exil plus tôt qu’il ne le souhaiterait et de rentrer à Paris. Comme souvent dans les romans de Vargas, l’affaire qui le rappelle ainsi à la réalité, résolue dès les premiers chapitres, n’est que prétexte à introduire l’enquête principale qui oppose notre commissaire à son second le plus fidèle, Danglard. En effet, l’orage gronde au commissariat du 13ème arrondissement, la dissension autour d’Adamsberg, déjà amorcée dans le volume précédent, Temps glaciaires, reprend de plus...