Instable, Nicolas Fraiseau

Nicolas Fraiseau est un jeune artiste circassien sorti du CNAC (Centre National des Arts du Cirque) en 2016. Lors du spectacle de fin d’école, il est remarqué par Christophe Huysman, metteur en scène de la compagnie Les Hommes Penchés ; celui-ci décide alors d’accompagner le jeune machiniste dans son premier projet professionnel. Ainsi naît et se développe Instable, une forme solo époustouflante, à la fois drôle et grave, où Nicolas Fraiseau rêve d’un point de stabilité dans un monde mouvant et incertain, toujours au bord de l’effondrement. Lorsque Nicolas Fraiseau entre dans le cercle formé par les spectateurs sous la grande verrière des Subsistances, il semble débarquer dans le merdier du monde. Au centre du cercle, un vaste plateau fait de planches disjointes et bancales, tenues tant bien que mal par quelques clous qui ne cessent de sauter. Peu effarouché par la nature accidentée du terrain, le jeune homme se retrousse les manches et rafistole son radeau à la va comme je te pousse : un pneu par ci, un clou par là. En vain, ça pète de tous les côtés. Le clown n’est pas loin, à chercher des solutions de misère face aux accidents de la vie. On ne pourra pas faire mieux, le monde est tel qu’il est, tout de guingois. C’est sur ces fondations instables que Nicolas Fraiseau entreprend de planter son mât chinois, sorti d’on ne sait où en pièces démontées. Commence alors une incroyable épopée au cours de laquelle, sans jamais renoncer, le jeune homme assemble, chute, remonte, tend des fils, chute, remonte, resserre, chute encore et encore. De toute son énergie, au prix de risques ahurissants, il bâtit. Une tour de Babel pour croire en l’homme? Une vergue qui donne un horizon? Les images jaillissent de ce merdier, tandis que nous rions, sursautons, rêvons, pleins de tendresse pour ce bricoleur alchimiste. Tout le spectacle réside dans ce mouvement acharné vers le point le plus haut du mât, ce point où l’artiste pourra se tenir debout, au-dessus de tout ça, stable (enfin comme on peut l’être sur une plate-forme de cinquante centimètres). « La possibilité d’une île », comme dirait Houellebecq. Ainsi, cette forme d’une heure et quart consacrée au mât chinois n’offre que peu de temps à la pratique en elle-même du mât. L’agrès, son ancrage, est la quête du spectacle, il est ce qui permet de s’élever et d’accéder à une stabilité que n’assure plus le sol. De temps à autre pourtant, pour tester la fermeté de sa tour d’ivoire, Nicolas Fraiseau s’octroie des temps de respiration sur le mât ; son énergie, si frénétique à terre, s’apaise, et ses mouvements se font de plus en plus gracieux, aériens. Ces lumineux interstices nous donnent alors la mesure de son talent et font entrevoir le corps libéré, enfin détendu lorsqu’il est amarré à un point fixe. Idée originale et jeu : Nicolas Fraiseau Mise en scène : Christophe Huysman Regards extérieurs : Mads Rosebeck, Maël Tebibi Création lumière : Eric Fassa Création son : Robert Benz Scénographie : Nicolas Fraiseau, Christophe Huysman en collaboration avec Sylvain Fertard Costumes : Mélinda Mouslim Construction : Sylvain Fertard, Michel Tardif Régie générale : Robert Benz Administration, production : Christine...

Histoires naturelles…, Yoann Bourgeois

Yoann Bourgeois est un nom qu’on entend bien souvent ces dernières années dans l’univers du cirque et de la danse. Et pour cause. Danseur et circassien de formation, Yoann Bourgeois tisse sa toile à la croisée des arts et déjoue toujours davantage nos vaines et désuètes tentatives de classification. De son indémêlable écheveau, il fait sortir de grandes machines à jouer et à rêver qui mettent les corps aux prises avec des forces physiques décuplées. Toujours en recherche d’un équilibre introuvable, d’une apesanteur rêvée, ces corps en mouvement dessinent alors les métaphores de nos existences, les peurs et les aspirations de notre humanité. Le point de suspension est un peu le fil rouge des recherches de Yoann Bourgeois. Désigné comme « l’instant où les corps et objets lancés en l’air atteignent le plus haut point avant la chute »1, le point de suspension est ce temps utopique convoité par tous les artistes de cirque, sinon par tous les hommes. Histoires naturelles, 24 tentatives d’approches d’un point de suspension est une oeuvre à la fois patrimoniale et en devenir, tout comme le musée Guimet de Lyon qui ouvre ses portes à la compagnie Yoann Bourgeois dans le cadre de la Biennale de la danse. L’ancien musée d’histoire naturelle, vidé de ses collections, est en passe d’être réaménagé en atelier de création pour la danse contemporaine, annexe de la Maison de la Danse. Dans les murs vieillis et chargés d’histoire de l’ancienne salle centrale s’invite une exposition tout autre, faite de citations de spectacles passés de la compagnie, formes courtes à la fois reprises et réinventées. A l’entrée du public, plusieurs dispositifs de l’artiste sont cachés par de grands draps blancs, comme si ceux-ci pouvaient encore recouvrir les squelettes de mammouths et de dinosaures que le musée abritait....

Chocolat, Roschdy Zem Fév13

Chocolat, Roschdy Zem

Roschdy Zem sait choisir ses sujets, c’est certain. En s’emparant de l’histoire bigrement romanesque de Chocolat, premier artiste noir à s’imposer sur les scènes parisiennes au XIXème siècle, l’acteur réalisateur relance un engouement populaire pour ce clown mythique dont le succès révèle paradoxalement le profond racisme de l’époque. Mais un bon sujet n’a jamais suffi à faire un bon film, et l’honnêteté du propos ne sauve pas tout. Pour être honnête à notre tour, attachons-nous d’abord aux réussites du projet. Depuis la sortie du film, mais aussi grâce à l’étude historique de Gérard Noiriel (Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom), tout le monde a ces jours-ci le nom de « Chocolat » à la bouche. Quelle réhabilitation pour celui qui termina sa vie dans la misère et l’indifférence! On découvre ou redécouvre le parcours extraordinaire de ce fils d’esclave cubain qui après moult pérégrinations et petits emplois en vint à former avec Footit l’un des premiers couples auguste/clown blanc de l’histoire du cirque, innovation qui lui valut un succès phénoménal dans le Paris de la Belle Epoque – tant et si bien qu’il fut croqué par Toulouse-Lautrec, filmé par les frères Lumière et immortalisé par la langue. Pour un tel portrait, Roschdy Zem a le mérite de ne pas s’arrêter au seuil de la piste : à partir des archives disponibles (dont le fameux petit film des frères Lumière auquel il rend hommage), il reproduit les plus fameux sketches du duo, devenus depuis des classiques de la comédie clownesque. Courses-poursuites, claques et coups de pieds en cascade, imbroglios avec des objets défaillants, les séquences consacrées aux prestations du duo sont nombreuses et souvent savoureuses. Chapeau bas aux acteurs : le sourire lumineux d’Omar Sy et la virtuosité de James Thiérrée ressuscitent la magie de...

SUJET, Triptyque de la personne, compagnie GDRA...

Après Singularités ordinaires et Nour, le GdRA (Groupe de Recherche Artistique) complète sa recherche autour de la personne. Cette compagnie se place à l’avant-garde du spectacle vivant, selon la volonté de ses fondateurs, Christophe Rulhes et Julien Cassier, d’élargir celui-ci au monde de l’anthropologie, de la sociologie et de la psychologie. Leurs spectacles mêlent le cadre fictionnel de la scène et des éléments de réel : ils se nourrissent des récits de vie de personnes rencontrées, personnes qui posent souvent la question de la transmission d’une tradition. Ces « identités narratives » se disent à travers l’engagement du corps sur scène, le corps du danseur, du circassien mais aussi celui du musicien et du comédien. On peut sortir de ce spectacle à la fois séduit et désemparé : il faut s’interroger pour savoir de quoi il est vraiment question. C’est un spectacle qui se présente comme un texte ou comme une polyphonie : pendant la représentation, on s’accroche à plusieurs fils dont on essaie de suivre le chemin, sans y parvenir complètement. Mais le tissage est tellement dense que l’on s’y perd tout en pressentant bien la cohérence profonde du tout. Les acteurs, par les textes, les projections d’interviews, la danse et l’acrobatie, nous font cheminer dans le sens, pendant et après le spectacle, pour aborder le thème de la personne « fragile », celle que l’on soigne sous prétexte qu’elle ne paraît pas adaptée à notre société.  On nous invite implicitement à nous questionner sur la normalité, celle qui, sous un masque de bienveillance, restreint et marginalise. Certains éléments de mise en scène de la compagnie se retrouvent d’un spectacle à l’autre, toujours aux frontières du réel : les sept comédiens sont tous sur scène dès l’entrée du public, il n’y a pas de coulisses et lorsqu’ils ne sont pas en...

Ali / Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’austère nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers, de la Compagnie MPTA Déc06

Ali / Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’austère nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers, de la Compagnie MPTA...

La Cie MPTA, Les Mains, Les Pieds et La Tête Aussi poursuit son partenariat avec le théâtre des Célestins de Lyon en réunissant pour quelques dates deux pièces brèves : Ali, conçue en 2008, puis une création dont le titre, emprunté à un poème de René Char, est en lui-même invitation au voyage, Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’austère nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers. Les deux spectacles proposent des univers très différents, ne serait-ce que parce que l’un est un duo, l’autre un trio accompagné par quatre musiciens, mais la pertinence du diptyque tient en partie à la collaboration des deux mêmes interprètes, Mathurin Bolze, co-fondateur de la compagnie, et Hedi Thabet. Depuis sa création en 2001, la Cie MPTA, estampillée « nouveau cirque », se tient à la croisée des arts : M. Bolze s’avance sur les territoires de la danse et du théâtre avec toujours dans les poches un peu de sa terre d’origine, celle du cirque. Comme un fil continu ou par citations, l’univers du cirque apparaît dans chacune des deux propositions. Il est dans l’espace circulaire nettement marqué par les déplacements des interprètes, dans la proximité avec le danger, sans doute dans l’urgence et la rage de l’expression. Mais la narration et l’écriture du mouvement, plus spécifiques au théâtre et à la danse, sont aussi au cœur du projet. Ali d’abord. Fruit de la rencontre entre Mathurin Bolze et Hedi Thabet, jongleur acrobate unijambiste, le spectacle raconte dans une économie de moyens extrême la relation qui unit un homme intègre et un homme amputé. Mathurin Bolze se munit simplement de béquilles, à l’instar de son partenaire. L’appareillage, lourd et encombrant, devient agrès aérien, source vitale de création,...