La fille de Brest, Emmanuelle Bercot Déc04

La fille de Brest, Emmanuelle Bercot

Emmanuelle Bercot semble aimer les portraits de femmes. Après son dernier film consacré au travail épineux d’une juge pour enfants, elle s’empare du personnage d’Irène Frachon, connu depuis 2007 pour son combat contre le Mediator. Hommage à cette médecin hors pair qui a su lever la tempête depuis son CHU du bout des terres, La Fille de Brest explose comme un hymne joyeux et puissant. Nul doute que la cinéaste souhaite contribuer à médiatiser encore davantage ce scandale de santé publique, à un moment où l’affaire est loin d’être liquidée ; Irène Frachon, qui a accepté ce projet d’adaptation de son livre Mediator 150mg, Combien de morts? et suivi les étapes de la réalisation, remercie ce vent favorable qui ramène le paquebot Mediator à la vue de tous. Mais le film apparait aussi comme une belle relecture du réel, éclairant son profond rapport au mythe, et exalte un héroïsme féminin tout en lutte et en espoir. En 2007, la pneumologue Irène Frachon n’est pas seule à lancer l’alerte sur la cardiotoxicité du Mediator, anti-diabétique commercialisé par les laboratoires Servier depuis 1976. Au CHU de Brest, plusieurs médecins et chercheurs mènent l’enquête à ses côtés, mais se heurtent au mépris de l’industriel et de certaines instances médicales. Dès le départ, la configuration de la lutte rappelle toute la mythologie des combats inégaux et opiniâtres, de David contre Goliath au petit village gaulois contre les Romains. La réalisatrice ne boude donc pas son plaisir en jouant sur l’opposition entre la horde des Bretons et les représentants parisiens du laboratoire et des autorités sanitaires. La scène durant laquelle la fine équipe ne parvient pas à s’extraire du tourniquet à l’entrée de l’Afssaps (Agence nationale de sécurité du médicament de l’époque) est assez drôle et bien vue –...

Apnée, Jean-Christophe Meurisse Mai17

Apnée, Jean-Christophe Meurisse

La sélection Un Certain regard présentait ce lundi «  Apnée », le premier long métrage de Jean Christophe Meurisse.  Un film émouvant, poétique, et complètement déjanté. Ils sont trois, et veulent tout faire ensemble: se marier, acheter un appartement, obtenir un prêt, passer un entretien d’embauche, être parents, passer un dimanche en famille…Mais à chaque tentative d’entrée dans le moule des gens et des vies ordinaires, le trio inséparable doit faire face à l’évidence: pour le couple extraordinaire qu’ils forment, la quête de normalité qu’ils se sont fixés est vouée à l’échec. Le film est pensé comme une succession de petites saynètes plus ou moins indépendantes. On passe sans prévenir du débat existentiel à des situations loufoques, parfois choquantes. Une discussion avec Jésus avant de le décrocher de sa croix, une autruche au rayon chips d’un supermarché, une chorégraphie de patinage artistique complètement nu. L’enchainement des situations désarçonne parfois, mais on pardonne rapidement la perte du fil rouge. On reste scotché au siège, passant du rire aux larmes,  émus par ces trois vies filmées de manière instinctive, caméra à l’épaule. Ce film est tout et rien à la fois, impossible à saisir. Que ceux qui ne souhaitent pas être bousculés passent leur chemin. Date de sortie : Octobre 2016 De : Jean-Christophe Meurisse Avec Céline Fuhrer, Thomas Scimeca, Maxence Tual. Durée : 1h29. Pays de production :...

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers Mar11

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers

« Le sujet du film [c’est] la vie, dans tout ce qu’elle embrasse. Chercher à dessiner ce réel mouvant et énigmatique qui échappe sans cesse, où l’incongru, le drolatique ou bien le pire peuvent surgir à tout instant. » Ces mots de Mickaël Hers définissent parfaitement son deuxième long métrage : filmer au plus juste des fragments de l’existence de Lawrence au cours de trois étés, entre Berlin, Paris et New-York.              La séquence inaugurale est à l’image du film, elle montre l’existence dans ce qu’elle a de prosaïque, de lumineux, de violent et de tragique. C’est le premier été, à Berlin. La caméra suit avec fluidité et délicatesse Sasha, jolie trentenaire qui part au travail. Rien de particulier ; le quotidien, seulement. Le baiser à son amoureux encore endormi, l’hésitation entre un haut bleu ou jaune, une tasse de thé, le parc traversé pour se rendre à l’atelier… Les mouvements du personnage sont linéaires, mécaniques, mais légers. Cette légèreté d’une journée d’été est soulignée d’une lumière qui ne quittera que très rarement les personnages. Lumière douce et vaporeuse, qui s’attache à rendre tout aérien et poétique. Tout est calme et tranquille mais soudain survient « le pire » : Sasha, rentrant chez elle et traversant à nouveau le parc baigné de lumière, s’écroule. Les raisons de sa mort sont tues, les personnages, assommés par la douleur n’en disent rien, ne prononcent d’ailleurs jamais le mot ultime. Et c’est cela la force de Mikhaël Hers : ne jamais s’appesantir, ne jamais tomber dans le pathos, aussi tragique soit la situation. Inutile de montrer une violence que le spectateur ne peut qu’imaginer à travers quelques détails. Ce qui l’intéresse, ce sont le combat, la pudeur et l’existence de ceux qui restent.             Parmi ceux-là, il y a Lawrence, le compagnon de Sasha...

Chocolat, Roschdy Zem Fév13

Chocolat, Roschdy Zem

Roschdy Zem sait choisir ses sujets, c’est certain. En s’emparant de l’histoire bigrement romanesque de Chocolat, premier artiste noir à s’imposer sur les scènes parisiennes au XIXème siècle, l’acteur réalisateur relance un engouement populaire pour ce clown mythique dont le succès révèle paradoxalement le profond racisme de l’époque. Mais un bon sujet n’a jamais suffi à faire un bon film, et l’honnêteté du propos ne sauve pas tout. Pour être honnête à notre tour, attachons-nous d’abord aux réussites du projet. Depuis la sortie du film, mais aussi grâce à l’étude historique de Gérard Noiriel (Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom), tout le monde a ces jours-ci le nom de « Chocolat » à la bouche. Quelle réhabilitation pour celui qui termina sa vie dans la misère et l’indifférence! On découvre ou redécouvre le parcours extraordinaire de ce fils d’esclave cubain qui après moult pérégrinations et petits emplois en vint à former avec Footit l’un des premiers couples auguste/clown blanc de l’histoire du cirque, innovation qui lui valut un succès phénoménal dans le Paris de la Belle Epoque – tant et si bien qu’il fut croqué par Toulouse-Lautrec, filmé par les frères Lumière et immortalisé par la langue. Pour un tel portrait, Roschdy Zem a le mérite de ne pas s’arrêter au seuil de la piste : à partir des archives disponibles (dont le fameux petit film des frères Lumière auquel il rend hommage), il reproduit les plus fameux sketches du duo, devenus depuis des classiques de la comédie clownesque. Courses-poursuites, claques et coups de pieds en cascade, imbroglios avec des objets défaillants, les séquences consacrées aux prestations du duo sont nombreuses et souvent savoureuses. Chapeau bas aux acteurs : le sourire lumineux d’Omar Sy et la virtuosité de James Thiérrée ressuscitent la magie de...

Dheepan, Jacques Audiard Sep15

Dheepan, Jacques Audiard

Parmi ces hommes parés de Tours Eiffel en plastique et de colliers lumineux qui parcourent le Paris touristique pour écouler leur camelote, on pourrait trouver Dheepan. Ancien soldat des Tigres Tamouls, Dheepan a fui la guerre au Sri Lanka. Pour émigrer plus facilement vers l’Europe, il s’est associé à une jeune femme et à une orpheline rencontrées dans un camp de réfugiés. Les trois inconnus ont fait route vers Paris et ont échoué dans sa banlieue, au Pré, terre de violence certes, mais symbole de quiétude et d’espoir pour ceux qui ont fui la guerre. Au Pré, les dealers tiennent conférences dans les cages d’escaliers, les veilleurs parcourent incessamment les toits, on célèbre les libérations de prison par des tirs de gros calibre. Au Pré, il n’y a rien : les habitants –prolos, retraités, handicapés – mènent leur vie parmi les voyous et participent malgré eux au statu quo ; les bâtiments sont vétustes et d’une incroyable saleté. Dheepan sera désormais le gardien des blocs A à D de cet hallucinant décor. Il ne parle pas un mot de français et dort par terre dans la loge minable qu’il habite avec cette femme et cette fille qu’il ne connaît pas. Démarre alors un huis clos – on ne sortira plus de la cité – dans lequel l’étrange famille apprendra à tisser des liens et à s’intégrer à ce nouvel environnement. Tout au long de cette quête, le cinéaste s’attache à ces moments délicats où les étrangers se heurtent à une culture indéchiffrable, de la qualité de l’eau courante à cette étrange façon de ranger le courrier. Instants douloureux et pitoyables au cours desquels toute l’empathie du spectateur est finement sollicitée. Dans son obsession de conquérir une vie heureuse, Dheepan joue scrupuleusement son rôle et tâche d’oublier...

La Belle saison, Catherine Corsini Août30

La Belle saison, Catherine Corsini

Dans les années 70, Delphine, jeune paysanne débrouillarde à la sexualité assumée rencontre Carole, militante du Mouvement de libération des femmes, parisienne sophistiquée et charismatique. Mais la romance est brutalement interrompue : le père de Delphine a une attaque, ce qui oblige la jeune fille à retourner chez elle pour épauler sa mère. Carole la rejoint bientôt. Cependant, transposé en milieu rural, leur amour se heurte à de lourds clivages socioculturels. Un film d’été subtil, agréable et plutôt convaincant. Dans la vision nostalgique et fantasmée d’une époque libertaire et décomplexée, on retrouve ces couleurs légèrement voilées, ces chemises et ces barbes, ces cigarettes qu’on allume partout, ces bravades perpétuelles contre une société corsetée qui s’ouvre doucement, celle du général de Gaulle et de Pompidou. Catherine Corsini se jette volontiers dans ces images d’Epinal et se paie même le culot de filmer une bande de jeunes fuyant dans la rue au rythme du Move over de Janis Joplin. Après tout pourquoi pas : certains clichés se boivent comme du petit lait. Le Paris de Corsini, celui des luttes féministes, des amphis et des pattes d’eph’ a donc un petit goût d’exotisme mémoriel et se complaît dans le mythe de l’âge d’or. Dans un souci apparent de réalisme, la réalisatrice met en scène des réunions, meetings et débats dans lesquels on s’écharpe, on décide, on chante aussi, à tue-tête et le poing levé. Mais, pareilles à des souvenirs magnifiés, ces scènes sonnent souvent faux. L’excès manifeste d’enthousiasme – d’hystérie dites-vous ? – donne davantage l’impression que les gamines s’amusent, s’encanaillent et que jeunesse se passe. Le regard de Corsini se teinte d’une pointe de condescendance qui dégagerait presque des relents phallocrates. Un comble. Mais le portrait des luttes féministes n’est pas l’argument essentiel du film, et l’intrigue...

Une Histoire américaine, Armel Hostiou Mar12

Une Histoire américaine, Armel Hostiou

Le titre, l’affiche, l’aura de film d’auteur suscitent la curiosité et l’appétit du spectateur. On ressort de la séance avec des sentiments mitigés : on a un peu ri, on a été un peu ému mais on est surtout très irrité par le personnage sur lequel repose tout le film… Vincent est un trentenaire français. Il est à New York afin de reconquérir une femme, Barbara, qui l’a quitté. Elle lui annonce qu’elle lui a acheté un billet de retour pour Paris. A partir de là, Vincent s’accroche, s’entête et se livre aux figures imposées du mec lourd, de la bravade face au nouveau copain de Barbara à la visite impromptue chez elle le dimanche matin. Radieuse, une fille danoise rencontrée dans un bar l’accompagne durant une partie de son errance new-yorkaise. Vincent (Macaigne) est un antihéros. Tout repose sur lui et pourtant il ne répond de rien. Il nous accompagne de sa voix éraillée jusqu’au générique de fin, mais on sait qu’on ne peut pas compter sur lui. Les mots qui viennent à l’esprit pour le qualifier renvoient à l’univers voire à l’esthétique de la dépression : hirsute, voûté, houellebecquien, pathétique enfin. La première scène avec Barbara nous le montre la nuit sur les rives de l’Hudson River. Mal à l’aise, il quémande un peu d’affection. Il fait le pitre, campe pour lui-même autant que pour celle qu’il dit aimer (on en doute jusqu’à la fin) un personnage très français : avec un very french accent, il se montre tour à tour spirituel, cynique, sensible, surtout préoccupé de ses propres effets. Et il en sera ainsi durant tout le récit : le personnage, très autocentré, rebelle post-adolescent, ne semble pas vouloir accepter le monde tel qu’il est. Son errance new-yorkaise est une fuite en avant, avec ce...

Une Nouvelle amie, François Ozon Nov26

Une Nouvelle amie, François Ozon

Pas de risque de spoiler : tout le monde sait que la Nouvelle amie de François Ozon est un travesti, incarné par Romain Duris. Le suspense ne réside pas là, mais dans les multiples imbroglios sentimentaux que cette découverte va provoquer dans l’entourage du personnage. Un très beau film qui renoue avec l’esthétique du conte pour mieux parler d’amour.  Claire et Laura se connaissent depuis l’enfance, elles rencontrent quelqu’un, se marient… puis Laura décède prématurément. A son enterrement, Claire (impressionnante Anaïs Demoustier), dévastée, promet de prendre soin de son mari et de sa petite fille. Ce qu’elle fera, bien sûr, mais pas tout à fait de la manière dont elle l’entendait. Une histoire d’adultère ? On pourrait s’y attendre, mais on est chez Ozon, et tout est bien plus retors. Préoccupée par l’état mental de David qui ne donne pas de nouvelles depuis l’enterrement, Claire s’introduit chez lui et le découvre donnant le biberon à la petite… habillé en femme. David passe rapidement à confesse : il a toujours aimé ça, se travestir, Laura l’acceptait bien, et depuis qu’elle est morte, il a replongé. Ambiguïté, tel est le maître-mot du cinéma d’Ozon et Une nouvelle amie ne déroge pas à la règle : le travestissement est-il le signe d’un amour absolu, dans lequel on viendrait se confondre avec l’absent ? Est-ce le déguisement qui permet d’accomplir le travail de deuil ? Est-ce une façon d’aider le bébé à supporter l’absence de sa mère ? Ou est-ce plutôt la réalisation d’un fantasme plus ancien que la perte de l’être cher viendrait autoriser ? L’une des grandes habiletés du scénario repose sur ce lien fécond entre le deuil et le travestissement : les deux idées se mêlent, se confondent et empêchent toute interprétation univoque. La première séquence annonce bien cette esthétique du trouble :...

Hippocrate, Thomas Lilti Sep21

Hippocrate, Thomas Lilti

Hippocrate est un exemple de cinéma populaire efficace: une immersion très réussie dans le monde de l’hôpital qui évite l’écueil de la leçon de choses. Une mise en scène inspirée et surtout un excellent duo d’acteurs.  Hippocrate, c’est un peu le Polisse de l’hôpital : l’immersion d’un novice est le prétexte à un portrait fidèle d’une profession et d’une institution. Caméra à l’épaule, on suit le trajet de Benjamin, jeune interne fraîchement débarqué, de la lingerie où il retire sa blouse tachée (mais pas de panique, « de taches propres ») à son transfert dans un autre service. Thomas Lilti livre la chronique de ces quelques semaines et trouve presque toujours le ton juste, distillant les émotions avec délicatesse. Le spectateur passe un excellent moment, porté par un rythme parfait et une réalisation très solide, en témoigne le superbe plan-séquence qui suit le trajet des déchets jusqu’à leur évacuation en panache par la cheminée de l’hôpital. Hippocrate évite les poncifs de la série médicale US, sans quoi le film ne présenterait guère d’intérêt : ici pas d’opération spectaculaire, de sauvetage in extremis à la faveur d’une idée de génie, encore moins d’intrigue amoureuse entre médecin et infirmière. Le corps est savamment mis en lumière et on le suit toujours de près : corps fatigués des internes, corps abîmés des soignés ou corps déjantés de ceux qui noient la difficulté du métier dans les excès. Le spectateur est immergé dans le monde de l’hôpital, mais encore plus dans celui, clos et bleuté, de ceux qui y vivent. Dans cet univers-là, une main d’interne caressant la main fatiguée d’une vieille dame mourante devient bien plus héroïque qu’un acte clinique. Le film est farouchement réaliste, voire naturaliste, tant cette notion de corporalité est importante : la saleté, le sang, les fluides, la merde… et...

La Chambre bleue, Mathieu Amalric Mai28

La Chambre bleue, Mathieu Amalric

Cette chambre bleue a d’abord l’air d’une star. Ses murs, ses rideaux, son mobilier, sa fenêtre, Mathieu Amalric la filme comme Godard filma Bardot. Mais elle n’est qu’un point de départ, un nid dans lequel s’ébattent Julien et Esther, deux amants passionnés qui tentent d’échapper à d’austères vies familiales. Une relation adultérine qui ne peut en rester là tant les amants s’aiment et se dévorent. On se gardera bien de dévoiler l’événement central, car celui-ci, et c’est l’une des grandes réussites du film, se découvre seul, au fil de la narration et des images qui s’égrènent. Cette progression plonge le spectateur dans une étrange circonspection qui évolue à mesure que la lumière se fait sur cet événement. N’oublions pas que l’histoire est signée Georges Simenon, le génial créateur de Maigret. Mais La Chambre bleue revisitée par Amalric est bien davantage qu’un polar efficace : le cinéaste décortique avec brio les ressorts d’une passion amoureuse et livre une œuvre d’une beauté inouïe. Et c’est cette beauté que nous retiendrons en tout premier lieu. Amalric fait le choix d’un format resserré en 4/3, presqu’un carré en somme, qui nous permet d’appréhender l’image d’un seul coup d’œil, image qu’il compose et soigne consciencieusement. On reste subjugué par la beauté de chacun de ces plans, presque toujours fixes, par leur pertinence, leurs couleurs, leur composition sobre, leurs enchaînements. Il y a là une œuvre de photographe, en tout cas l’œuvre d’un cinéaste qui a compris que son art était d’abord celui de l’image. Toutefois, le film serait demeuré vide sans une narration efficace et un propos qui interpelle : au fil d’un récit rétrospectif, Amalric sonde les ressorts de la culpabilité de Julien, le personnage qu’il incarne. Face à des gendarmes, à un psychologue, puis face au juge d’instruction...

Pas son genre, Lucas Belvaux Mai13

Pas son genre, Lucas Belvaux

Dans son dernier long métrage, Lucas Belvaux, s’inspirant du roman de Philippe Vilain, filme une aventure qu’aucun site de rencontre n’aurait jamais programmée au monde des affinités raisonnées. Il s’en saisit pour interroger le mystère du lien amoureux, sa capacité à unir les êtres par-delà leur inscription sociale, son nécessaire et douloureux cheminement de l’intimité de la chambre au vaste monde. Si le film a souvent tendance à agacer, par des séquences trop convenues ou sans saveur, par des dialogues souvent alambiqués, on doit lui reconnaître une certaine force, qui tient à la belle interprétation d’Emilie Dequenne autant qu’à cette réflexion post​-marivaudienne sur les possibles de l’amour. Dans un univers de classes bien cloisonné, Clément Leguern et Jennifer n’auraient jamais dû se croiser. Durant les quinze premières minutes du film, Lucas Belvaux prend le temps d’esquisser le milieu social et culturel de chaque personnage, faisant de la rencontre que nous savons imminente un horizon d’autant plus insolite et hasardeux. Clément est un Parisien bien né, professeur de philosophie spécialiste de la pensée allemande et auteur d’un livre à succès « De l’amour (et du hasard) » (Marivaux pointe son nez) ; Jennifer, mère célibataire, est coiffeuse à Arras et occupe ses samedis soirs à chanter dans un club de karaoké avec deux copines shampouineuses. Mais la trajectoire de Clément est déviée par le jeu des mutations de l’Education nationale et le voilà nommé pour un an à Arras, à son grand dam. Avec des airs de martyr, le jeune enseignant entame sa traversée du désert lorsque le déplacement prend une autre tournure, celle d’une rencontre inattendue. La prise de contact est vertigineuse. A chaque rendez​-vous, on se demande par quel miracle les personnages vont bien pouvoir s’ajuster l’un à l’autre, sur une terre instable où se...

La Crème de la crème, Kim Chapiron Avr10

La Crème de la crème, Kim Chapiron

« Vous êtes dans la meilleure business school d’Europe » déclare le directeur d’une grande école type HEC lors de son discours de bienvenue aux premières années, dans un amphithéâtre empli de têtes blondes recevant avec gravité le sacre réservé à « la crème de la crème ». A cette scène d’ouverture succède sans transition le spectacle édifiant de Jaffar, deuxième année, se masturbant devant un film X. Voilà qui est clair : c’est avec une lame particulièrement aiguisée que Kim Chapiron, dans son dernier long métrage, attaque les valeurs et comportements de cette prétendue élite à laquelle aspirent aujourd’hui nombre de jeunes gens. Dilettantisme, machisme, déliquescence morale, le portrait n’est guère flatteur et l’on comprend que les élèves de la grande école parisienne aient peu apprécié la caricature. Trois personnages, Dan, Kelli et Louis, sont au centre du film. Leur histoire semble constamment mise en regard avec celle des célèbres étudiants de Harvard racontée par David Fincher dans « The Social Network« . Comme Mark Zuckerberg, les protagonistes imaginés par Chapiron peinent à trouver leur place dans un réseau de clubs fortement discriminants : Kelli, figure de la Pauvre, vient d’une famille modeste et n’a pas suivi la voie royale des classes préparatoires pour intégrer l’école, Dan et Jaffar figurent quant à eux les Arabes de la communauté, dont la mise à l’écart dit assez le mépris latent qui les entoure. Dan et Kelli prennent la tête d’un réseau qui, comme Facebook, se développe d’abord à l’intérieur de l’école avant de s’étendre à d’autres centres universitaires. Comme Mark Zuckerberg, ils sont rejoints par un jeune homme ambitieux, parfaite émanation de son milieu grand–bourgeois, le biennommé Louis. Les parallélismes de réalisation (séquences filmées dans la petite chambre universitaire) complètent les points communs de la narration. Mais le rapprochement permet surtout...

L’armée des ombres, Jean-Pierre Melville Fév28

L’armée des ombres, Jean-Pierre Melville...

En 1969, Jean-Pierre Melville adapte sur grand écran le roman de Joseph Kessel, L’Armée des ombres, chef-d’œuvre de la littérature sur le thème de la Résistance sous l’occupation nazie. Sur ce sujet rebattu, plus d’un réalisateur a mordu la poussière en abusant de clichés par le biais d’un romantisme idiot, d’une esthétisation outrancière ou d’arrangements grossiers avec la réalité historique. Jusqu’à aujourd’hui, le nanar sur la Résistance se distingue principalement par son regard de groupie admirative et par sa complaisance nigaude virant à l’apologie toute soviétique du héros martyr. Au milieu de ce marasme, L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville se distingue et fait figure de chef d’œuvre inégalé. Alors que l’époque (1969) est à la gloire de la Résistance, alors qu’André Malraux joue de son vibrato pour saluer l’entrée de Jean Moulin au Panthéon, le film montre une réalité un peu moins clinquante. Mais la tâche n’était pas très ardue pour Jean-Pierre Melville. Son réalisme brut, lent et épuré semblait tout indiqué pour s’atteler à un tel sujet, lui, l’auteur de polars glauques qui parvient à restituer la morosité des situations tout en conservant une grande beauté à l’image et en alimentant une tension corrosive. Melville n’en fait pas des tonnes. Il ne fait pas résonner les violons lors d’une arrestation, il ne fait pas pleurer ses personnages, il ne souligne pas bêtement les coups d’éclat. Des actions épatantes, le film n’en a d’ailleurs pas, à moins qu’elles soient si bien filmées qu’elles n’en ont pas l’air… La Résistance c’est bien cela, non ? Des héros qui s’ignorent, qui agissent parce qu’ils ne peuvent faire autrement, déconnectés de toute gloriole anthume, obnubilés par la radio qu’ils doivent livrer sans encombre, par ces petites missions qui n’ont l’air de rien, ces petits tracas de la...

Suzanne, Katell Quillévéré Jan06

Suzanne, Katell Quillévéré

Suzanne a toujours fait ce qu’elle a voulu. Suzanne, à l’école, manque un repas parce qu’ « elle s’amuse bien avec les grands ».  Suzanne, adolescente, garde le bébé parce qu’ « elle en a envie ». Suzanne, jeune adulte, abandonne l’enfant parce qu’elle aime. Itinéraire d’une enfant gâtée, pourrait-on dire, mais rien n’est moins sûr. Le personnage est suffisamment complexe pour éviter les jugements manichéens. La jeune fille est à la fois odieuse et sublime, misérable et grandiose. Suzanne a suffisamment de mystère et de force pour s’attacher le spectateur. Le voilà qui cherche à comprendre, à la dédouaner de ses fautes, à pardonner même s’il s’offusque. Le film de Katell Quillévéré raconte de manière linéaire la vie de  Suzanne, jeune fille née dans un milieu populaire, de l’enfance à l’âge adulte. La mère est décédée ; le père, routier souvent absent, tente de combler tous ces vides. Il y parviendrait presque ; en témoignent les premières séquences du film qui se placent sous le signe de la gaieté et de l’allégresse. Le drame commence avec la rencontre de Julien, voyou rompu aux trafics en tout genre. Le cœur de Suzanne s’emballe, et voilà toute sa vie qui déraille : passion tumultueuse, dérapages violents, séjours en prison, cavale… Si la structure linéaire du film rappelle les récits de formation, la dynamique est ici enrayée : Suzanne n’apprend rien de ses errances, elle ne cesse de gâcher sa vie et celle de son entourage ; elle retourne immanquablement à la boue, engluée dans un terrible processus d’autodestruction. Il aurait été facile de verser dans le psychologisme de bas étage, mais la réalisatrice n’interprète pas ce trop grand besoin d’amour. Au contraire, elle ne cesse de décentrer le propos : Suzanne est moins le récit d’un destin individuel que le portrait de ceux qui l’aiment, l’entourent...

La Jalousie, Philippe Garrel Déc14

La Jalousie, Philippe Garrel

Ils font du cinéma en famille. Dans La Jalousie, Louis Garrel, filmé par son père et secondé par sa sœur à l’écran, incarne un épisode inspiré de la vie de Maurice, son grand-père. Louis et Clotilde, parents de Charlotte, se séparent. La petite fille voit la scène par le trou de la serrure. Louis est maintenant avec Claudia avec qui il partage un amour ardent. Comédiens, ils sont tous deux fauchés. Des hommes et des femmes passent dans leur vie, non sans provoquer, surtout chez la jeune femme, des remous intérieurs, entre accès de jalousie et crises d’angoisse. Plus fragile et moins sûre de ses choix, Claudia voit un autre homme et finit par quitter Louis sur un coup de théâtre. Dommage, car Charlotte, qui compte beaucoup pour tout le monde, l’a acceptée dans sa vie et celle de son père. Fidèle à ce qu’il a annoncé un peu plus tôt (Si elle me quittait…le flingue), Louis tente de se suicider. Heureusement, Esther, sa sœur, très douce et sans jugement, est auprès de lui. L’amour, au cœur du film – les personnages se disent je t’aime et pourquoi ils s’aiment –, est représenté comme un équilibre précaire, à la merci du malentendu qui vient et qui s’immisce dans les sentiments. Si l’amour filial et l’amour fraternel, ici, résistent, le couple, lui, se disloque progressivement. Et à la fin, on souffre. Mais le film n’a rien à démontrer. Pas d’idée morale à illustrer et c’est ce qui le rend élégant et fort. Philippe Garrel nous donne juste à voir un peu de vie humaine. Bien sûr le film est bien plus qu’une succession d’instantanés, car il y a de la perspective, notamment à travers les deux personnages de mentors lettrés qui délivrent, en vieux soldats...

La Vie d’Adèle, Chapitres 1 et 2, Abdellatif Kechiche Nov12

La Vie d’Adèle, Chapitres 1 et 2, Abdellatif Kechiche...

Adèle Adèle Adèle Adèle Adèle. Trois heures durant, la caméra d’Abdellatif Kechiche est braquée sur la jeune fille. Agrippée à sa bouche, ses larmes, ses fesses. Avide de tout ce qu’elle est : comment elle remonte son pantalon, comment elle resserre sa couette, comment elle mange ses spaghettis. Souvent le cinéaste nous fait rencontrer ses personnages par le corps et la matière ; plus que jamais, ce dernier film invite à une connaissance par la peau. Aussi, nous voilà portés par une suite de gros plans sublimes au plus près des mouvements intérieurs du personnage. Ce choix instaure une telle proximité avec l’adolescente qu’on la voit à regret s’éloigner de la caméra au dernier plan. L’histoire d’Adèle est inspirée d’une bande dessinée – Le bleu est une couleur chaude, Julie Maroh – que le cinéaste adapte librement. Celui-ci choisit de s’intéresser précisément à la naissance du désir et à l’engagement si unique et définitif qui se joue dans un premier amour. Le récit s’organise autour du foyer ardent que constitue la rencontre entre Adèle, encore lycéenne, et Emma, étudiante aux Beaux-Arts. Avant, Adèle chemine vers la révélation de son désir homosexuel et se prépare, en lisant La Vie de Marianne, au séisme de la rencontre et du manque. Après, c’est la lente et irrépressible approche des corps, la vie en commun puis la séparation. Quel art de filmer le désir, quel art aussi de le susciter ! Les yeux suspendus aux bouches, les silences et demi-sourires, les peaux sublimées par la lumière dans le secret du parc choisi pour les rendez-vous. Adèle désire Emma, Emma désire Adèle et nous spectateurs, dans cette proximité sensuelle et entêtante de la caméra, entrons dans la ronde du désir. Un temps, le désir recouvre tout. Le cinéaste filme des étreintes étonnamment...

Michael Kohlhass, Arnaud des Pallières Sep08

Michael Kohlhass, Arnaud des Pallières

Pour son dernier film, Arnaud des Pallières choisit d’adapter un roman d’Heinrich Von Kleist écrit en 1805. L’objet est singulier dans le paysage cinématographique et ne laisse certainement pas indifférent. La réduction extrême des dialogues, la ligne d’interprétation, toute en gravité et en retenue, la direction esthétique créent une étrangeté propre à plonger le spectateur dans l’ailleurs de la fable et parviennent à éclairer de façon souvent très juste les enjeux du récit. Demeure pourtant l’impression que le réalisateur, en voulant se tenir avec rigueur et obstination à ses choix, gaine son film et empêche le surgissement de l’émotion. Le cinéaste déplace l’intrigue de la province réformée de Brandebourg aux Cévennes françaises, terre d’asile des protestants dès le XVIème siècle, mais conserve la trame du récit. Le personnage central, Michael Kohlhass, qui a donné son nom au roman et aujourd’hui au film, est un marchand de chevaux prospère. Il vit en paix dans une famille unie et dans le libre exercice de sa foi protestante, jusqu’au jour où un voyage à la foire tourne mal. Un petit baron de la province a établi un péage illégal ; pour continuer sa route, Kohlhass est contraint de laisser en gage deux magnifiques étalons. Mais à son retour, il retrouve ses bêtes harassées et son homme de confiance, César, livré en pâture aux chiens. Il porte plainte, l’affaire est étouffée. Face à ce déni de justice, le commerçant se lance dans une quête éperdue pour que soit reconnu son bon droit : il envoie sa femme plaider auprès de la princesse, lève une armée, met le pays à feu et à sang. Dans son désir de réparation, satisfait par l’intégrité retrouvée du corps (celui du cheval, qui de manière symbolique peut apparaître comme un prolongement ou un...

Alceste à bicyclette, Philippe Le Guay Jan20

Alceste à bicyclette, Philippe Le Guay

Alceste à bicyclette : faut-il imaginer une incarnation familière et bucolique du vitupérant personnage de Molière ? C’est en effet ce que semble avoir dégoté Gauthier Valence, acteur à succès d’une série TFI, lorsqu’il débarque sur l’île de Ré pour persuader une vieille connaissance, Serge Tanneur, de jouer avec lui dans sa prochaine mise en scène du Misanthrope. Les deux hommes sont a priori tout désignés pour camper le couple improbable Alceste/Philinte, figures contraires qui s’attirent et s’irritent. Gauthier, quadragénaire argenté bien fait et bien mis, vit à Paris où il baigne dans le milieu du cinéma et de la télévision. Il jouit d’une célébrité certaine grâce à son rôle-titre dans une série médiocre qui, certes, ne semble pas satisfaire ses exigences artistiques mais lui octroie richesse et reconnaissance tout en lui permettant de mener ses propres projets. Serge, lui, a aussi été un acteur renommé mais a tout abandonné après la trahison d’un ami producteur ; il a trouvé à l’île de Ré cet « endroit écarté » rêvé par Alceste, ne voit personne, se réjouit de ne pas être raccordé au tout-à-l’égout du commun des mortels et envisage régulièrement une vasectomie pour être sûr de ne pas contribuer à la préservation du genre humain. Nul besoin de composer donc, Serge et Gauthier incarnent déjà, dans une mise en abyme qui n’est pas sans intérêt, les positionnements d’Alceste et Philinte à l’égard non plus des hypocrisies de Versailles mais des compromissions du monde du spectacle. Pourtant, pour plusieurs raisons, la distribution reste l’enjeu fondamental tout au long des répétitions qu’amorcent les deux acteurs sur l’île avant de se lancer pour de bon dans l’aventure. Gauthier et Serge sont tous deux pleins du désir de briller dans le rôle-titre d’Alceste ; ils s’arrangent au début en convenant de jouer en alternance les deux rôles masculins – ce qui serait en effet novateur et enrichirait la lecture du personnage – mais la pulsion narcissique de chacun, coriace, génère de nombreux conflits. Ainsi, lorsque c’est au tour de Gauthier d’incarner le misanthrope, Serge ne peut se retenir de critiquer son interprétation et profite d’une erreur de texte de son partenaire pour lui démontrer qu’étant trop policé, il n’est pas fait pour le rôle. Toutefois, l’enjeu de la distribution tient aussi à des questions d’identification. Gauthier semble certes coller au personnage de Philinte mais rêve profondément d’être cet Alceste exigeant et intraitable auquel il a renoncé dans sa vie. L’incarnation du rôle constituerait pour lui un espace de reconnaissance crucial. Cette réflexion sur l’étape clé de la distribution est de toute évidence au centre du film et se développe jusqu’à la fin de façon juste et éclairante. En effet, les deux acteurs ne franchiront pas cet obstacle. Serge, blessé par un revers amoureux, finit par se confondre entièrement avec le personnage d’Alceste ; alors que tous les acteurs du projet sont réunis en vue de signer les contrats, il débarque en costume et fustige les hypocrisies du milieu. Telle aura été la grande scène de son Alceste, la seule. Gauthier continue seul l’aventure et s’octroie, sans scrupule désormais, le rôle du misanthrope. Mais le soir de la première, à Paris, on le découvre butant sur le même passage travaillé en répétition : à l’instant de l’incarnation, le poison de l’interdit posé par Serge – tu n’es pas fait pour le rôle – lui remonte à la bouche et l’acteur reste pétrifié. Le réalisateur propose donc un scénario original, qui met à vue un processus de répétition – ce qui est plutôt rare au cinéma -, et en profite pour creuser une question peu abordée. Pour autant, le film est assez décevant. On aurait aimé qu’il profite des temps de répétition entre les acteurs pour évoquer d’autres interrogations propres au travail théâtral – le problème de la diction de l’alexandrin, fondamental lorsqu’on se confronte à un texte classique, est par exemple discuté trop rapidement. Par ailleurs, la direction de Fabrice Lucchini et...