Tout le monde n’habite pas, Jean-Paul Dubois...

Récompensé par le Goncourt 2019, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, le dernier Jean-Paul Dubois, sans constituer une lecture indispensable, offre au lecteur un moment agréable et distrayant. « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon» nous prévient le titre. Pour Paul Hansen, le narrateur, il s’agit de s’adapter à la vie au pénitencier de Montréal dans une cellule de six mètres carrés, qu’il partage avec Patrick Horton, un Hells Angel en attente de jugement pour meurtre, « un homme et demi qui s’est fait tatouer l’histoire de sa vie sur la peau du dos – Life is a bitch and then you die – et celle de son amour pour les Harley Davidson sur l’arrondi des épaules et le haut de la poitrine. » Cet impressionnant compagnon de cellule se révèle au fil du roman bien plus sympathique qu’il n’y pouvait paraître. Sous sa carcasse de géant, Horton cache une âme d’enfant, effrayé par les rongeurs, intimidé par une visite de sa mère et tétanisé par des ciseaux de coiffeur. Les deux hommes apprennent au fil des jours à s’apprivoiser, à préserver ce qu’il faut d’humanité dans la promiscuité. L’omniprésence d’Horton est ce qui pèse le plus à Paul, il s’évade donc constamment dans souvenirs et rêveries, et accueille les fantômes qui lui sont chers : son père, le pasteur Jansen, sa femme Winona, sa chienne Nouk. Paradoxalement, Jean-Paul Dubois fait de la prison un espace où son personnage acquiert « une forme de liberté incroyable ». Ainsi qu’il l’explique lors d’une interview pour France Culture : « ces deux années vont lui permettre de reconsidérer le monde, de reconsidérer sa vie et de reconsidérer ses souvenirs, de vivre avec ses morts, de vivre ce passé, de comprendre tout un tas...

Canada, Richard Ford

La lecture de Canada de Richard Ford est un pur moment de jubilation. En cinq-cents pages, l’écrivain américain construit une épopée grandiose dans l’Amérique et le Canada des années soixante. Le lecteur avale les chapitres avec une facilité déconcertante, qui tient à la fluidité de l’écriture et à un remarquable sens du rythme. L’ensemble est drôle, caustique, mais aussi profondément intelligent. Canada fait partie de ces trop rares romans qui nous divertissent autant qu’ils nous élèvent. Dell Berner, aujourd’hui professeur à le retraite, revient sur une période cruelle et insensée de sa jeunesse. Tout commence à Great Falls, Montana, trou montagneux, austère et glacial. C’est là qu’a débarqué la famille Parsons, à la faveur d’une énième mutation du père, pilote dans l’armée de l’air. Le couple parental est mal assorti : le père, grand gaillard charmeur, se distingue par sa gouaille et son accent du Sud ; la mère, binoclarde et pâlotte, est introvertie et hostile au monde. Leurs enfants, Berner et Dell, sont des adolescents solitaires, repoussés à la marge pour avoir été trop souvent déracinés. Au terme d’une étrange dégringolade, les parents braquent une agence de l’Agricultural National Bank, dans l’état voisin du Dakota du Nord. L’opération est un flop, ils sont rapidement identifiés et emprisonnés. Les jumeaux sont alors livrés à eux-mêmes. La première partie du roman, peut-être la plus réussie, décrit cette lente déchéance avec un mélange de cynisme et de tendresse. Le narrateur nous raconte, par le menu, la dérive hallucinée de ses parents, braves gens que rien ne prédestine à une telle fin, loin s’en faut. Dell tente rétrospectivement de trouver des explications à tout ce carnage, mais celles-ci restent toujours à inventer. La réussite de ce début de roman tient largement à cette énigme irrésolue : si Richard Ford évoque le...