L’Avancée de la nuit, Jakuta Alikavazovic...

Histoire d’amour, quête de soi, réflexion sociologique, L’avancée de la nuit est un récit saisissant où les êtres se cherchent et se perdent dans un incessant va et vient rythmé par une écriture toute en nuances. Dès la première page, le lecteur comprend que l’histoire d’amour qu’il s’apprête à lire ne connaîtra pas de fin heureuse : « Paul était avec Sylvia quand il apprit ce qu’il en était d’Amélia Dehr. […] Ce fut un coup de téléphone, elle était entre la vie et la mort et l’issue du point de vue de Paul était certaine, Amélia Dehr n’étant pas du genre à échouer dans ses entreprises ». Le récit, déroulé en trois temps, reconstruit ensuite l’histoire de Paul et Amélia, les amants maudits. A l’image de la structure narrative, l’écriture de Jakuta Alikavazovic n’a de cesse de revenir sur elle-même, de reprendre un mot pour l’infléchir légèrement. Une écriture qui se construit et se déconstruit, reflet de l’histoire d’amour narrée – ou peut-être est-ce le contraire ? Paul et Amélia donc. Deux jeunes gens qu’a priori tout oppose. Elle, riche héritière, solaire et intrépide, est au centre de tous les regards et au cœur de toutes les rumeurs : « Quand elle entre dans une pièce, quelqu’un sort en pleurant ». Lui, solitaire, discret, travaille dans l’hôtel où elle réside. Le premier regard, loin d’être amoureux, n’est pas sans rappeler la rencontre d’Aurélien et Bérénice1: « C’est ça, Amelia Dehr ? » s’étonne Paul face à des camarades médusés. La suite de leur histoire se joue sur la même partition, à contre-temps, « une valse d’évitement ». Leurs yeux ne se rencontrent pas, et c’est d’abord à travers un écran de surveillance que Paul regarde Amelia, cherchant à percer son mystère. Simple histoire d’amour respectant ou détricotant les topoï du genre ? Non, elle est...

Les Petites Chaises rouges, Edna O’Brien...

Après la publication de ses Mémoires, parus en France il y a quatre ans sous le titre Fille de la Campagne, Edna O’Brien revient au roman avec Les Petites Chaises Rouges, une magnifique histoire de honte et de rédemption. Le roman commence comme un conte maléfique. Un inconnu, vêtu d’un manteau noir et de gants blancs, observe avec fascination le lit d’une rivière tourmentée. C’est un soir d’hiver, « dans un trou perdu glacial qui passe pour une ville et qu’on appelle Cloonoila ». Le narrateur prête alors sa voix aux habitants pour réinterpréter cette apparition à l’aune de ses funestes conséquences: « Longtemps après, d’aucuns rapporteraient d’étranges événements ce même soir d’hiver ; les aboiements des chiens, comme s’il y avait du tonnerre, et le timbre du rossignol dont on n’avait jamais entendu si à l’ouest le chant et les gazouillis. L’enfant d’une famille de Gitans, qui habitait une caravane au bord de la mer, jura avoir vu le Pooka s’approcher d’elle par la fenêtre, montrant du doigt une hachette ». Le lecteur, averti par un texte glaçant placé en exergue, connaît déjà l’identité de ce mage apparemment inoffensif: Vladimir Dragan, dit Vlad, poète autoproclamé, exilé, visionnaire, guérisseur, sexothérapeute, est recherché par toutes les polices. Il est accusé de génocide, nettoyage ethnique, massacres, tortures. Edna O’Brien s’inspire de la figure de Rodovan Karadzic : pendant sa cavale longue de douze ans, le sinistre chef politique des Serbes de Bosnie se dissimulait sous les traits d’un gourou de la vie alternative, le soi-disant Dr. Dragan Dabic, les cheveux ramassés en chignon, tenant la rubrique hebdomadaire « Méditation » dans un magazine lifestyle. Pourtant, Les Petites Chaises rouges n’a rien d’un vulgaire roman à clef qui tirerait son sujet vers le sensationnel. L’intrigue ne tourne pas autour de la révélation de l’identité de l’imposteur....