Shokuzai: Celles qui voulaient se souvenir/ Celles qui voulaient oublier, Kiyoshi Kurosawa

Attention chef-d’œuvre. Shokuzai (« pénitence » en japonais) est une série réalisée pour la télévision par Kiyoshi Kurosawa, puis portée au cinéma sous la forme d’un diptyque. L’œuvre ressemble à un recueil de nouvelles réalistes sondant l’âpreté des relations humaines dans le Japon contemporain. Une fillette, Emili, est assassinée par un inconnu dans la cour déserte de son école. Ses quatre camarades ont vu le criminel, mais le traumatisme les rend incapables de l’identifier. La mère d’Emili les condamne dès lors à une terrible pénitence : tant qu’elles ne sauront apporter des éléments pour confondre le meurtrier, elles ne pourront vivre heureuses. La figure de cet homme, le meurtrier primitif, cette silhouette calme, silencieuse et violente, hante désormais leur existence. La vie de chacune de ces filles de misère est tout à la fois marquée par un rapport problématique à la masculinité et par le rôle qu’elles ont tenu lors de la scène originelle.

Asako, la mère d’Emili, réclame des fillettes des gages de leur pénitence, à défaut d’un témoignage enfin viable sur l’identité de l’assassin. Par ce comportement pervers et obsessionnel, elle rend visuelles, donc cinématographiques, les séquelles psychologiques des jeunes filles qui organisent intégralement leurs vies à l’aune de leur trauma. Celui-ci se fait donc explicite, comme si Kurosawa avait souhaité le disséquer, faisant d’Asako son chef opérateur. Asako est l’impitoyable veuve noire, peut-être elle-même indirectement responsable de la mort de sa fille, sans doute bien davantage que ces quatre filles qu’elle persécute et dont elle gâche sciemment la vie. Cette attitude est aussi une pénitence, plus insupportable encore, puisqu’elle instaure une culpabilité terrible et inassumée, jusqu’à la scène finale où, alors qu’elle réclame enfin de porter le fardeau de tous les drames, le châtiment lui est refusé.

Les quatre jeunes filles, elles, ont payé le prix fort de ce châtiment. Le film est divisé en cinq chapitres qui correspondent au portrait et au destin tragique des cinq femmes, quinze années après le meurtre. Les deux premières Sae et Maki (Celles qui voulaient se souvenir), entretiennent une mémoire vive du trauma. L’une, Sae, retrouve fortuitement l’un des protagonistes du drame d’antan qu’elle épouse malgré sa perversité, à laquelle elle se plie sans chiner. L’autre, Maki, devient une enseignante rigide et toute dévouée à la sécurité de ses élèves.

Les deux suivantes, Akiko et Yuka (Celles qui voulaient oublier), construisent leurs vies en réaction au drame originel. Akiko se comporte « en ourse », recluse chez sa mère, et se refuse à la féminité qu’elle s’était autorisée le jour de la mort d’Emili. Yuka, quant à elle, est désormais une jeune femme légère, sans scrupule dès qu’il s’agit d’assouvir ses fantasmes sexuels, parmi lesquels les maris, dont celui de sa sœur, figurent en tête de liste. Mais, comme elle le dit, si son corps est plein, son cœur est désespérément vide. Se refusant le plus ostensiblement à la pénitence d’Asako, elle est peut-être celle qui la vit la plus frontalement. La violence originelle du trauma finit par resurgir aux moments où Akiko et Yuka imaginaient pourtant échapper à leurs sorts implacables : finalement, les deux jeunes femmes réalisent à leur tour la sommation d’Asako.

Dans cette succession de tragédies, la figure de l’homme joue un rôle majeur. Terrible regard de Kurosawa ! Mais comment peut-on se complaire dans une représentation aussi impitoyable, aussi féroce et inflexible ? L’homme japonais ne mérite-t-il donc que mépris ou damnation ? Shokuzai ne montre de lui que cruauté, faiblesse et perversions. Il est un croqueur de petite fille, pédophile de fait ou par procuration. Quand il n’assassine pas, il trompe, séquestre, manipule, ou, pire, s’illustre par une infâme lâcheté. Il n’échappe jamais à sa bestialité, sa tension sexuelle qu’il refoule ridiculement ou assume violemment. Face à ces rebus de l’humanité, les femmes sont taiseuses et soumises, jusqu’à ce qu’éclate leur rébellion, forcément violente et absolue. Kurosawa affiche un féminisme de combat, mais désabusé et fataliste. Il y a dans cette libération quelque chose qui évoque le manga, dont la violence est mise en scène de façon peu réaliste et flirte parfois avec le  grotesque. Le réalisateur croit-il donc sérieusement à cette ultime libération des femmes ?

La roideur des destins et l’incommunicabilité entre les personnages sont portées par une esthétique sublime notamment marquée par l’immobilisme. Les plans fixes sont nombreux dans le film ; la photographie – toujours précise et réfléchie – vise l’épure, par des aplats de blanc, de gris, de noir. Les foyers sont vides et propres, les entrepôts lugubres. Les personnages se meuvent au sein des plans fixes, y échangent en champ/contrechamp. Kurosawa joue sur le flou et la profondeur. L’absence récurrente de figurants et le désir de faire apparaître les personnages dans leurs solitudes sont aussi prégnants. Seul compte ce qui se joue là : l’individu aux prises avec son passé, ses démences, ses peurs, ses enfermements, le tout sans qu’il n’y ait de place pour le moindre témoin. Le trauma est un passé qui ne passe pas, immobile et lourd. Qu’on se le dise, Shokuzai est un immense film.

Date de sortie : 29 mai et 5 juin 2013

Réalisé par : Kiyoshi Kurosawa

Avec : Kyôko Koizumi, Sakura Ando, Chizuru Ikewaki

Durée : 1h59 et 2h28

Pays de production : Japon