Le Beau-Fils, Emmanuel Bove

le beau filsLa réédition de son roman Le Beau-fils paru en 1934 est l’occasion de redécouvrir Emmanuel Bove, auteur discret et grand romancier de l’entre-deux-guerres. Un classique méconnu.

C’est l’histoire d’un jeune homme sans histoire, Jean-Noël, un déclassé. Enfant illégitime, il est élevé après la mort de son père par l’épouse de celui-ci, Annie Villemur de Falais qui appartient à la grande bourgeoisie. Marqué par sa bâtardise et la modestie de son origine, il éprouve pour sa belle-mère une admiration sans borne. Ce qui le fascine en elle, c’est autant son élégance, son assurance, sa détermination (tout ce qu’il n’est pas) que le prestige de la famille Villemur, l’appartement luxueux avenue de Malakoff et l’impression de sécurité qui en émane. Car Jean-Noël, comme son père, est un homme indécis, indolent, velléitaire. Incapable de prendre une décision, il se laisse porter par les événements : « Ce n’était pas lui qui avait fait sa vie, mais celle-ci qui l’avait fait. » Sur un coup de tête, il devance l’appel et s’engage en 17, refuse d’entrer dans le monde du travail au lendemain de la guerre, commence des études de droit sans les achever, rencontre une jeune fille et se trouve contraint de l’épouser quand celle-ci est enceinte. Il la quitte quelques années plus tard pour vivre avec Laure Mourier, jeune femme distinguée séparée de son mari ; grâce aux relations de cette dernière, il entre comme clerc chez un notaire. Toujours insatisfait et aspirant à une autre vie, il épouse Odile Wursel, jeune fille fortunée rencontrée par les Villemur, après avoir, non sans difficulté, convaincu sa femme de divorcer. Mariage d’intérêt sans véritable amour mais, comme le lui demande sa fiancée : « Etes-vous seulement capable d’aimer ? » cette nouvelle union se termine elle aussi par une séparation. Harcelé par sa mère biologique et par sa première épouse, déchiré entre deux milieux, Jean-Noël recouvre finalement sa liberté grâce à l’aide financière d’Annie. A trente ans, après ses échecs successifs, une nouvelle vie semble s’offrir à lui… Mais le lecteur peut douter qu’il saura la mener à bien.

Ce qu’il y a d’extraordinaire chez Emmanuel Bove, c’est cette capacité à écrire un roman de trois cents pages à partir de trois fois rien, d’une vie banale analysée dans ses moindres aspects. Gestes, pensées, impressions, regrets, tout est noté, décortiqué dans une phrase élégante, subtile et nuancée mêlant narration et monologue intérieur. On peut lire ce roman d’inspiration autobiographique comme un long plaidoyer, celui d’un incompris, un mal aimé, un homme faible inadapté à son époque. A l’opposé du héros de Pierre Lemaître, arriviste sans scrupules, Jean-Noël répugne à lutter, n’aspire qu’à la tranquillité, à l’oisiveté même ; il refuse tout engagement et attend tout du changement. Quoi qu’il fasse, il recherche toujours la présence, le regard, l’approbation d’Annie comme l’enfant qu’il a été et qu’il continue d’être malgré le temps : « A quoi avaient donc servi toutes les années qui venaient de s’écouler ? Elles s’étaient succédées, comme les jours d’un oisif, sans rapport entre elles, sans raison d’être, et aujourd’hui il se retrouvait plus vieux simplement, mais non amélioré. »

On peut le lire aussi comme l’histoire d’une génération perdue, celle de la guerre que Jean-Noël a traversée sans s’illustrer (et que le roman évoque en un paragraphe) ; elle a fait de lui cet être inachevé, sorte d’Aurélien qui n’aurait pas connu l’amour fou et qui se retrouve à moins de trente ans sans illusions ni projets. Anti-héros, « personnage terne », comme le sont fréquemment les protagonistes des romans d’Emmanuel Bove, il loge ironiquement à l’hôtel des Grands Hommes. Peu décrit, juste ébauché en quelques traits, Beckett disait de Bove : « Il a comme personne le sens du détail touchant » il devient à la fois omniprésent et transparent, et semble n’exister que dans le regard des autres et dans celui du lecteur, ce qui le rend fascinant comme une énigme.

On peut s’ennuyer à lire Emmanuel Bove si l’on aime les romans d’aventure ; on peut aussi se laisser séduire par sa maîtrise du style et la finesse de son analyse et devenir à son tour un « bovien » inconditionnel.

Le Beau-fils, Emmanuel Bove, éditions Le Castor Astral, 2016, 388 pages.

Plusieurs romans d’Emmanuel Bove sont également disponibles en édition de poche en particulier Mes amis et Le Pressentiment

Pour mieux connaitre Bove, on peut se reporter au site très documenté qui lui est consacré par Jean-Luc Bitton http://www.emmanuel-bove.net