Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers Mar11

Ce sentiment de l’été, Mikhaël Hers

« Le sujet du film [c’est] la vie, dans tout ce qu’elle embrasse. Chercher à dessiner ce réel mouvant et énigmatique qui échappe sans cesse, où l’incongru, le drolatique ou bien le pire peuvent surgir à tout instant. » Ces mots de Mickaël Hers définissent parfaitement son deuxième long métrage : filmer au plus juste des fragments de l’existence de Lawrence au cours de trois étés, entre Berlin, Paris et New-York.              La séquence inaugurale est à l’image du film, elle montre l’existence dans ce qu’elle a de prosaïque, de lumineux, de violent et de tragique. C’est le premier été, à Berlin. La caméra suit avec fluidité et délicatesse Sasha, jolie trentenaire qui part au travail. Rien de particulier ; le quotidien, seulement. Le baiser à son amoureux encore endormi, l’hésitation entre un haut bleu ou jaune, une tasse de thé, le parc traversé pour se rendre à l’atelier… Les mouvements du personnage sont linéaires, mécaniques, mais légers. Cette légèreté d’une journée d’été est soulignée d’une lumière qui ne quittera que très rarement les personnages. Lumière douce et vaporeuse, qui s’attache à rendre tout aérien et poétique. Tout est calme et tranquille mais soudain survient « le pire » : Sasha, rentrant chez elle et traversant à nouveau le parc baigné de lumière, s’écroule. Les raisons de sa mort sont tues, les personnages, assommés par la douleur n’en disent rien, ne prononcent d’ailleurs jamais le mot ultime. Et c’est cela la force de Mikhaël Hers : ne jamais s’appesantir, ne jamais tomber dans le pathos, aussi tragique soit la situation. Inutile de montrer une violence que le spectateur ne peut qu’imaginer à travers quelques détails. Ce qui l’intéresse, ce sont le combat, la pudeur et l’existence de ceux qui restent.             Parmi ceux-là, il y a Lawrence, le compagnon de Sasha...

L’homme irrationnel, Woody Allen Nov03

L’homme irrationnel, Woody Allen

L’Homme irrationnel, c’est Abe Lucas, un universitaire qui cherche désespérément un sens à sa vie. Il ne trouvera son salut ni dans la philosophie qu’il enseigne, ni dans les femmes, mais dans le crime… En dépit d’un habile synopsis et d’acteurs brillants, le dernier film de Woody Allen manque de rythme et les quelques savoureux dialogues ne suffisent pas à convaincre. Le campus d’une petite ville américaine est en émoi : Abe Lucas, professeur éminent de philosophie et personnalité charismatique, vient d’être engagé par l’université. Lucas est un écorché vif qui, entre deux cours, ne rechigne pas à siffler quelques fioles de whisky. Il séduit rapidement collègues et étudiantes, parmi lesquelles Jill Pollard, une Emma Stone brillante et guindée qui, bien que consciente du piège, tombe irrémédiablement sous le charme du beau parleur dépressif. C’est qu’Abe s’exalte, cite Kant, évoque ses nombreux voyages, pense haut et fort. Dandy solitaire au spleen ostensible, Abe, traîne son vague à l’âme et joue volontiers les poètes maudits. Comment résister ? Les parents de l’étudiante, des musiciens, l’ont pourtant prévenue : sa pensée sonne agréablement, mais elle est un peu vide, un peu bancale. Malgré sa popularité et la romance qui lui tend les bras, Abe Lucas ne sort pas de sa torpeur : son existence manque toujours d’un sel nouveau. Le déclic tant espéré surgit un jour de façon inattendue : en écoutant par hasard le désespoir d’une mère de famille malmenée par un juge véreux, Abe Lucas décide d’assassiner l’horrible persécuteur… et de redonner du même coup sens à sa vie. Voir un film de Woody Allen, c’est naviguer entre deux eaux : crier au génie (Match Point, Blue Jasmine) ou soupirer de déception et d’ennui (Vicky Cristina Barcelona, Magic in the Moonlight)… L’Homme irrationnel résume à lui seul...

Mustang, Deniz Gamze Ergüven Août23

Mustang, Deniz Gamze Ergüven

Un village turc, aujourd’hui. Cinq jeunes sœurs sont confrontées au poids des traditions et contraintes d’abandonner liberté et légèreté pour devenir de bonnes épouses. Dans leur maison devenue prison, éprises d’une impérieuse envie de liberté, elles tentent d’échapper à leur sort. Deniz Gamze Ergüven signe ici un premier long métrage lumineux et terrible : elle filme avec grâce cinq jeunes filles sublimes, victimes d’une société « qui a tellement peur du sexe que tout devient sexuel »[1]. Un film poignant et engagé. Le film s’ouvre sur des larmes ; celles d’une fille de 12 ans qui fait ses adieux à son professeur. Mais ce chagrin d’école ne dure pas et laisse bientôt place à des jeux enfantins : les cinq sœurs s’amusent dans la mer avec des garçons. Scène légère, joyeuse, offrant aux spectateurs la beauté sauvage de ces filles dont la vie semble n’être inondée que de soleil et de promesses radieuses. Mais deux d’entre elles ont l’audace de grimper sur des épaules masculines, et l’allégresse tourne court. Dénoncées par une villageoise, les voilà donc accusées de se « masturber sur la nuque des garçons ». Face à l’absurdité de la situation, le spectateur jubile quand l’une des sœurs se met à brûler des chaises : « c’est dégueulasse, elles ont touché nos trous du cul ». On pressent d’emblée que le poids de principes ancestraux va happer ces filles aux airs d’héroïnes tragiques, et l’on songe volontiers au très beau Virgin Suicide de Sofia Coppola. Cependant, Coppola met en scène un tragique désincarné, quand celui de Deniz Gamze Ergüven est davantage sociétal puisqu’il nait du poids des conventions. Ces jolies filles ne sont pas bien nées, le film se déroule « à mille kilomètres d’Istanbul » au bord de la mer Noire. Leur sensualité apparaît comme un crime aux yeux de l’oncle et de la grand-mère...