Au-delà des collines, Cristian Mungiu

Alina vient retrouver Voichita, son ancienne amante et confidente rencontrée pendant leur enfance dans un orphelinat roumain. Mais celle-ci semble avoir emprunté un tout autre chemin que le sien. Voichita vit désormais dans un couvent et se voue à la vie communautaire, dans une foi chrétienne autoritairement professée par la voix du prêtre. Alina, troublée, tente alors de récupérer l’amie qu’elle considère comme son unique famille, jusqu’à sombrer dans l’hystérie et subir la barbarie inconsciente des membres du couvent, dont la vie a été bousculée par l’intrusion de cette brebis galeuse.

Le dernier film de Cristian Mungiu, lauréat de la Palme d’or cannoise en 1997 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, n’est pas une énième œuvre sur le thème rebattu de l’amour opprimé par une religion rétrograde. Bien plus que cela, il est un film politique, mystique, témoin d’un lieu et d’une époque, dont le huis clos du petit couvent au delà des collines est un révélateur. Evidemment, la religion tient un rôle majeur. Elle est cependant traitée comme une variable potentiellement génératrice de troubles, sans pour autant être dénoncée pour elle-même. Finalement, ce sont davantage les faits sociaux et les héritages culturels cristallisés au sein de cette communauté orthodoxe qui constituent l’intérêt d’un tel choix. Tout se passe comme si la religion était un refuge un peu vain, un peu ridicule, suranné, dans lequel se déploient des enjeux qui la dépassent allègrement. Ainsi, Au-delà des collines ne joue pas dans la même catégorie qu’un film tel que The Magdalene sisters.

Alina au couvent, c’est la rencontre deux mondes qui se méprisent. La modernité dans sa détresse et ses ratés – Alina –  face à un monde désuet, perdu, fantasmé mais réconfortant – le couvent – qui est prêt à sacrifier la réalité contemporaine pour sa survie. Dans sa folle dépendance à Voichita, son entêtement jusqu’au-boutiste et oppressant pour lui faire quitter les lieux, Alina ne veut finalement qu’une chose : être chez elle, et chez elle, c’est Voichita. Cette dernière a cependant déjà trouvé un foyer, le couvent, dans lequel on ne trouve que des femmes victimes, dont la profession de foi, à l’instar de Voichita, ne paraît être qu’une opportunité consciente ou non pour reconstituer une famille. Les « sœurs » appellent ainsi le prêtre « Papa » et la mère supérieure « Maman ». Alina y est perdue et lutte pour sa survie. Dès lors, elle tâche d’exorciser Voichita. Mais voilà, la communauté se défend, et, à son tour elle exorcisera Alina, littéralement cette fois, sous le regard perdu de Voichita.

Dans une scène ahurissante de culot, le supplice d’Alina débute par une crucifixion. La jeune fille, hystérique, est liée par les sœurs à une croix de fortune. Cependant, les intentions sont inverses à celles des tortionnaires du Christ puisque c’est le bien de la victime qui est visé. On l’exorcise, car le « Malin » s’’est emparé de son esprit. Mais la victime est bien expiatoire: Alina est une innocente comme le Christ, victime anonyme et symptomatique d’une société roumaine aveuglée par ses non-dits, ses injustices ordinaires, ses croyances ancestrales. Se pensant fidèles au prophète, les membres du couvent se comportent en pharisiens, sacrificateurs d’une victime absolue qu’ils sont incapables de déceler.

L’exorcisation d’Alina est donc l’incapacité – le refus ? – de discerner les causes des maux de notre époque.  Alina est lesbienne, orpheline, revient d’Allemagne où, immigrée, elle mène une vie précaire, promène un air frondeur trahissant son caractère impulsif et sa peur de la solitude. Les raisons objectives – sociologiques, psychologiques, identitaires – à son comportement sont nettes. Cependant, la communauté ne voit en elle que le mal qu’elle cherche à extirper, se refusant à toute analyse plus approfondie. Finalement, refuser d’expliquer le mal, c’est le générer.

Mungiu livre par là même une allégorie politique : le prêtre-patriarche, après avoir vainement tenté une gestion altruiste – sauver tout le monde – se résout à une solution pragmatique et moralement scandaleuse: se débarrasser par la force des victimes marginales qui remettent en cause la stabilité générale. Mungiu semble apporter sa préférence à ce dilemme : dans son film, le jugement moral porté sur les actions semble toujours primer sur les résultats concrets. Il vaut mieux endurer un fardeau qu’y mettre immoralement fin.

Mungiu joint à son propos une esthétique efficace. La photographie est belle (l’arrivée au couvent, le visage apaisé/mortuaire d’Alina), et un grand soin du détail a été apporté à chaque plan. Le réalisme assumé est servi par quelques très belles séquences, comme cette focalisation sur une sœur éteignant un feu alors que les autres « s’occupent » d’Alina. Toutefois, on note parfois un usage abusif de « coups » de réalisation parfois dérangeants tant ils sont soulignés et incapables de se faire oublier. Ainsi ce grotesque éclat de boue final sur le pare-brise d’un fourgon policier. Malgré cela, le film de Mungiu demeure une réussite, joignant l’intelligence et la finesse du propos à une grande beauté formelle.

 

Date de sortie : 21 novembre 2012

Réalisé par : Cristian Mungiu

Avec : Cosmina Stratan, Cristina Flutur

Durée : 2h30

Pays de production : France, Belgique, Roumanie