Ceux de 14, Maurice Genevoix Fév06

Ceux de 14, Maurice Genevoix

En plus de huit cents pages et quatre parties, Ceux de 14 de Maurice Genevoix fait revivre les poilus dans leur quotidien. Témoignage, monument, mais surtout œuvre d’un humaniste et d’un grand écrivain. D’août 1914 à avril 1915, le sous- lieutenant Genevoix, jeune normalien, est sur le front. Il prend des notes dans ses carnets, poussé par Paul Dupuy, secrétaire général de Normale Sup, à qui il envoie régulièrement ses feuillets. Presque écrit sur le vif, son texte étonne par sa vivacité, son style alerte, factuel, surtout dans le premier livre « Sous Verdun » paru dès 1916. Le rythme se ralentit quand la guerre de position succède à la guerre de mouvement. L’élan et même l’allégresse, vite démentie, des premiers combats lorsqu’il ressent avant l’assaut « une excitation fumeuse, et trouble, presque sensuelle » fait place à l’ennui. La routine s’installe : trois jours en première ligne, trois en deuxième ligne, puis trois jours de cantonnement, ces jours tant attendus « nos trois jours » ceux pendant lesquels « chacun se retrouve lui-même ». L’attente dans les tranchées se fait interminable : « Nous nous affaissions sous le poids de l’ennui, de longues somnolences nous abrutissaient, et le fracas des obus qui tombaient derrière nous ne nous faisait même plus lever la tête. N’eût été cette pesanteur d’ennui qui jamais ne s’allégeait, nous eussions perdu la conscience de notre propre existence. » Tous les livres qui composent Ceux de 14 pourraient s’intituler, comme le troisième, « La Boue » . Elle est partout, gluante, enveloppante ; elle colle aux chaussures, on s’y enfonce, on s’y enlise :  « Nous sommes des survivants humiliés. Toute cette grandeur s’est en allée de nous. Une guerre sordide nous ravale à son image : comme si en nous aussi, sous une bruine de tristesse et d’ennui s’élargissaient des flaques de...

L’Anomalie, Hervé Le Tellier

Réjouissant et virtuose pour les uns, convenu et gentillet pour les autres, L’Anomalie d’Hervé Le Tellier est un Goncourt controversé, couronnant la littérature ludique et de connivence. La virtuosité du nouveau roman d’Hervé Le Tellier tient dans sa construction : onze personnages que l’on découvre au fil des chapitres, dont le seul point commun réside dans un vol Air France Paris-New York – assez traumatisant – qu’ils ont tous pris. Tueur à gages menant une double vie, avocate déterminée, architecte de renom, pop star nigériane, monteuse de cinéma, écrivain confidentiel : une galerie luxuriante de personnages s’offre au lecteur. Hervé Le Tellier, en digne membre de L’Oulipo, joue avec les codes romanesques, explore et démultiplie ses possibles, en commençant par une expérimentation sur le nombre de personnages principaux que peut suivre, sans trop de difficultés, un lecteur. « Il n’a retenu que onze personnages, et devine qu’hélas, onze, c’est déjà beaucoup trop » s’inquiète ingénument le narrateur au sujet du nouveau roman de l’écrivain Victor Miesel, dont le précédent avait pour titre… L’Anomalie. Hervé Le Tellier prend ainsi un plaisir manifeste à multiplier les clins d’œil au lecteur, au risque de sombrer parfois dans les clichés ou dans un humour potache. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il fait intervenir Donald Trump face à Emmanuel Macron : on frôle alors la mauvaise caricature. Fort heureusement, les clins d’œil au lecteur peuvent aussi être réjouissants. Hervé le Tellier manie avec brio l’art du pastiche. On s’amuse, par exemple, des réécritures d’incipits célèbres : « Tous les vols sereins se ressemblent. Chaque vol turbulent l’est à sa façon. » ; « La première fois qu’Adrien avait vu Meredith, il l’avait trouvée franchement laide ». L’Anomalie peut d’ailleurs très bien se lire dans son ensemble comme un pastiche de film d’espionnage hollywoodien ou de série télévisée à suspense et...