A ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal

Le 3 octobre 2013, une embarcation transportant des migrants clandestins africains fait naufrage aux larges des côtes siciliennes. L’écriture naît de cette tragédie, de ce mot entendu à la radio dans la nuit : LAMPEDUSA. Neuf lettres, quatre syllabes qui suscitent l’imaginaire, d’où jaillissent des images contradictoires, des souvenirs et des interrogations sur notre monde et sur la littérature. De quoi Lampedusa est-il le nom ? A cette question Maylis de Kerangal donne des réponses successives, en nous conviant, dans l’intimité nocturne de sa cuisine, à une réflexion par étapes. Paradoxalement, ce mot évoque d’abord un film de légende, Le Guépard de Visconti, adapté du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. L’auteure confronte ainsi deux figures apparemment inconciliables : celles du prince Salina – le héros du Guépard – et celle du migrant. Mais ces deux images finissent par se rejoindre, puisqu’il s’agit toujours de l’histoire d’un naufrage. Naufrage d’un homme – le prince Salina qui sent la mort approcher –, naufrages des hommes entassés sur des embarcations de fortune et d’un monde : l’aristocratie sicilienne moribonde ou la vieille Europe repliée sur elle-même. De ces deux figures antithétiques du prince et du migrant, Burt Lancaster est l’incarnation à travers ses rôles cinématographiques comme à travers son histoire personnelle : migrant irlandais devenu star de cinéma. Mais le nom de Lampedusa est aussi celui de l’île sicilienne et de l’auteur du Guépard, ce qui amène la narratrice à s’interroger sur les rapports entre les lieux, les livres et leurs auteurs : « Je me dis parfois qu’écrire c’est instaurer un paysage. » Parce qu’un livre est au fond, comme une île, un territoire, un lieu étranger qui devient nôtre lorsqu’on y accoste et qu’on l’investit. Parce que c’est toujours le regard, la mémoire qui transforment les mots en récit et le...

Vladimir Vladimirovitch, Bernard Chambaz.

Bernard Chambaz adopte un parti-pris narratif étonnant et choisit de raconter l’histoire d’un homonyme de Poutine pour mieux appréhender la complexité de la Russie et de son leader. Loin de l’objectivité historique, il assume pleinement le recours à l’invention littéraire, aux émotions, à la subjectivité, pour cerner un pays controversé. Le roman commence en février 2014, lors des jeux olympiques de Sotchi. L’équipe russe de Hockey vient de perdre les quarts de finale. Le président Poutine affiche à la télévision des yeux d’enfant triste, des yeux de phoque. L’honneur national est bafoué. Les journaux rappellent, nostalgiques, la grande époque de la machine rouge, lorsque l’équipe d’URSS raflait tous les titres olympiques. Dans ce contexte sportif affligeant, la crise ukrainienne et le rattachement de la Crimée à la Russie passent presque inaperçus. On partage alors les déceptions olympiques, et les autres tribulations du dénommé Vladimir Vladimirovitch Poutine, peintre hanté par différents motifs mortifères et grand amateur de littérature. Il se retrouve, aux portes de la retraite, dans un état d’hébétude proche de la dépression. A la fois exaspéré et fasciné par son illustre homonyme, il collectionne tous les documents concernant le président russe. Chaque jour, après quelques considérations météorologiques ou intimes, avec une minutie maniaque, il accumule des notes sur cet homme dans un gros calepin. Il les  reprend et les organise ensuite dans six petits cahiers, deux rouges pour l’enfance et l’adolescence, deux gris pour sa carrière au KGB et au FSB et deux noirs pour le président.  C’est à travers le regard mélancolique et désabusé de ce personnage qu’est abordée l’histoire de la Russie et de l’homme qui la dirige depuis 1999. Le récit de Vladimir Vladimirovitch par Vladimir Vladimirovitvh n’est donc pas une autobiographie. Ce n’est pas non plus, à proprement parler,...